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CHAPITRE XXXV

LE GOLFE DU MEXiyUE.

Quittant la baie de Galveston au lever du soleil, notre b&liment plonge aussitôt dans un épais brouillard jaun&tre qui dérobe aux yeux la passe Saline et le paysage environnant. Les longues vagues de l'Atlantique nous bercent mollement. Des troupes d'oiseaux d'un blanc de neige voltigent dans notre sillage et s'abattent légèrement sur l'eau pour y saisir leur proie. Toutes les physionomies sont empreintes d'une langueur semitropicale.

A mesure que le soleil s'élève sur l'horizon, le voile de vapeur se déchire et laisse apercevoir des rives bordées de cyprès et de cotonniers dont les pieds plongent dans des marais et dont les branches plient sous le poids " d'un parasite végétal, — herbe, de sinistre aspect désignée sous le nom de « mousse espa-. guole ».

Notre b&timent, louvoyant entre lodianola, dans le Texas, et Brashear, dans la Louisiane, côtoie deux des riches États du golfe et unit le port de Galveston aux bouches du Mississipi et à

& la Nouvelle-Orléans, n n'emporte que peu de natifs, Mexicains ou Américains. Les passagers, comme les hommes de l'équipage, sont, pour la plupart, Écossais et Anglais, les ports et les centres du Texas devant presque tous leur existence au capital anglais et leur colonisation à des familles anglaises.

C'est la vieille liistoire de notre race.

Qui a peuplé la Virginie, le Massachusetts, la Géorgie, la Pennsylvanie, le Maryland? La seule différence, c'est que le dixseptiëme siècle n'a fait qu'entrevoir & Jamestowo et à Plynaouth-Bock * ce que le dix-neuvième siècle contemple dans le golfe du Mexique. La race anglaise se porte vers l'ouest. Londres et Liverpool déversent sur ces côtes le surplus de nos richesses et nos aventureux enfants.

C'est cette émigration de la mère patrie qui constitue le fondement principal de l'Amérique blanche.

En dehors d'événements politiques passagers, les conservateurs soutiennent que le temps ne cesse de combattre en leur faveur. - En fait de liberté, les blancs suivent une marche ascendante. Dans l'espace de moins d'un siècle la population blanche s'est élevée de moins de trois millions d'imes à plus de trente millions. Qui oserait affirmer qu'il en sera de même pour la race noire? Tous les faits semblent prouver le contraire. Les blancs se recrutent en Europe ; les noirs ne se recrutent pas en Afrique. L'une des forces se développe, l'autre se dissipe. Et cependant combien est grande la puissance malfaisante de cette branche dégradée de la famille humaine I L'Amérique tout entière en souffre cruellement; elle oppose les frères aux frères, le Nord au Sud, les disciples de Brewster aux compagnons de Raleigh, les enfants d'Oglethorpe aux descendants de Penn.

o Au fur et & mesure des progrès faits dans la carrière de la liberté, de l'instruction, de la civilisation, quelle conduite tenir vis-à-vis des races vivant sur le sol américain et placées, k ce triple point de vue, au plus bas degré de l'échelle sociale ? »

La solution de cette question a déjà causé la ruine du tiers de l'Amérique septentrionale et reculé à une époque indéterminée l'œuvre grandiose léguée à la République par ses fondateurs anglais : implanter et peupler des États libres sur ce continent.

]. Jamestown — ville de Jacques— CD VirgÎDie, fondée ea I60B; PlymouUi, dan» le UaïaachuBelU, port sur l'Atlantique, fondée ea IG30 : les deux premiert âtabliieeneota dea Anglais dans l'Amârique du Nord. (.Vole du tradwUeur.

LE GOLFE DU MEXIQUE. tK

Un passager, assis à côté de moi sur le gaillard d'arrière, me dil : « Né dans ie Sud et accoutumé à regarder l'esclavage comme

UD système domestique, j'ai toujours peusé que la question de

l'esclavage n'était qu'un mal b-ansitoire.

— Transitoire? Vous croyez qu'elle se serait éteinte spontanément?

— Certainement.

— Sans guerre civile?

— Sans guerre civile. Bien plus, en considérant la question dans son ensemble — la situation du nègre en liberté aussi bien que sa situation en servitude — le problème aurait été résolu plus tôt sans la guerre civile. II n'y aurait eu ni ligue noire ni ligue blanche pour apporter le trouble dans les États-Unis. L'émancipation morale se serait efTectuée en temps de paix, grâce à des moyens moraux, et par des gens disposés à en tirer le meilleur parti possible. L'émancipation militaire éclata sur nous, comme une bombe, en temps de guerre, et a réveillé subitement quelques-unes des plus mauvaises passions du coeur humain. Quel a été le résultat de la guerre?

— L'abolition de l'esclavage.

— Pardon I — La guerre a aboli la liberté. Où est maintenant cette République, rêvée pour nous par Franklin, et que nous a léguée Washingthon? Devons-nous la chercher & la Nouvelle- Orléans, à Yicksburg, & Richmond? Oii s'exerce aujourd'hui notre autonomie locale si vantée? ■>

Au point du jour, sautant hors de mon cadre et passant la tête h travers le hublot, j'aperçois une étroite bande de terre frangée d'arbres fruitiers tristement drapés de mousse espagnole. Hais quoi? Vn banc de sable sec sous les aubes du steamer! Avonsnous échoué? N'est-ce pas une grue que cet oiseau blanc? Sommes-nous en mer? Notre b&timent ne serait-il qu'un vaisseau fantôme?

Arrivé sur le pont, je vois que nous suivons un canal maritime dont la direction est indiquée par des troncs d'arbres. Cet ouvrage, de douze kilomètres de longueur sur quatre mètres de profondeur, court entre l'tle Harsh et les terrains marécageux de Terre-Bonne, baignés par l'Atchafalaya. Sur la rive orientale de cette rivière se trouve le port de Brashear : localité tirée du chaos, depuis la colonisation du Texas, par suite de la nécessité d'établir, entre Galveston et la Nouvelle-Orléans, une roule plus courte et plus sûre que celle de la Passe-&-i'Outre.

S5e LA CONQUÊTE BLANCHE.

La dnrée de la traversée a été ainsi réduite de moitié. Par voi tore et bateau, on peut aller aujourd'hui de Galvestou à la Nouvelle-Orléans en UD peu plus de vingt-quatre heures.

Nous voici & Brashear. Est-ce de la terre ferme, est-ce de l'eau? Tase, ri^tes, bassins, fossés d'écoulement, s'y mêlent et s'y confondent ; c'est UD malsain et lugubre marécage, borné de toufl côtés par des bois épais dont chaque arbre est garni de mousse espagnole. Ce funèbre parasite, de couleur gris sombre, s'étend d'une branche à l'autre sous forme de toile d'araignée.

« Begardez-bien cette herbe, me dit un habitant de Brashear. Partout où vous la rencontrez, tournez le dos et partez à la plus rapide allure de votre cheval. Nous la nommons la mousse des Sèvres. C'est un signe infaillible d'insalubrité.

— Cette herbe est très-commune; je l'ai aperçue partout sur le golfe.

— Lamaladie etia mort sont très-communes aussi sur le golfe. — La mousse espagnole pousse sur les bords de tous les marécages et de tous les lacs, sur les rives de toutes les baies. On la trouve dans le Texas oriental et dans la Louisiane méridionale, dans la Floride occidentale et sur les eaux centrales de l'Alabama. »

Cette herbe est laide, fétide, inutihsable ou A peu près. Les nègres l'arrachent et l'enfouissent profondément. Au bout de dix ou douze jours, la fétidité ayant disparu, ils la déterrent et la font sécher au soleil ; puis ils s'en servent en guise de paille pour garnir leurs matelas et leurs oreillers. C'est par goût, dit-on, qu'ils dorment sur cette mousse des fièvres desséchée.

Brashear est une colonie de nègres, une des forteresses de la ligue noire. A l'exception d'une douzaine d'employés, attachés & la ligne dé vapeurs ou à celle des chemins de fer, tous les habitants sont noirs ; sur le seuil de chaque maison se dresse une silhouette de nègre; dans tous les ruisseaux se vautrent des petits nègres. Les cabarets, les salles de billard, les bureaux de loterie regorgent de nègres, tous, ou presque tous, ayant les lèvres épaisses, les cheveux laineux, la face épatée, la peau d'ébène de leurs ancêtres les Pantis ou les Mandingues.

Qu'on jette un simple coup d'ceil dans les ruelles de Brashear, et l'on' reconnaîtra que, contrairement au Texas, la Louisiane est un pays où scalawags et carpet-baggers doivent réunir la majorité. Tout nègre étant citoyen et tout citoyen électeur, qui peut empépber celte masse de gens de couleur de choisir un législateur noir et de promulguer un code noir? Leur union ferait

Là COSQDËTE BLAKCHE.

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