LES ETRANGERS
Ce Bol, dépouillé de ses pousses originelles et de son second ensemencement, qui l'occupera désormais?
Tout en flânant, je me dirige vers le verger. J'y rencontre un squatter* portugais, vivant dans use hutte de terre construite au milieu d'un bosquet de pommiers.
« Belles pommes, seflor, dit le Portugais en grimaçant un sourire-... Et quelle saveur 1 Goûtez I »
Peu abondant et acidulé, le jus a cependant un goût agréable. Mais ces pommes espagnoles ne peuvent soutenir la comparaison avec la variété américaine qui, servant & la Tois de nourriture, de boisson et de médicament, est l'un des plus remarquables produits du sol et du climat du Nouveau- Monde.
a Ces arbres semblent bien vieux?
— Ils ont cent ans, » répond le squatter avec l'amour des Ibériens pour l'antiquité et l'ignorance des Indiens quant au\ dates.
Us sont assez vieux, après tout, ayant survécu aux pères qui les ont plantés et aux indigènes au bénéflcedesquels ils ont été cultivés.
« Yos environs sont charmants. Pourquoi le Carmel resto-t-il un désert?
— Ah! répond le squatter eu riant, les bons pères ont été chassés, et ces pauvres diables, Peaux-Rouges ou métis, n'ont pas d'amis pour leur enseigner ce qu'ils doivent faire.
— Dites-le-leur, vous. La terre est restée, le soleil continue &
1. Le mU tqualUr aigntSe liMnlement ptrtonM accroupie, btollie. Kaittalt- UoU, il sert à dâsigner les sTeatureui pionniers des solitude* dont les cabanes ont ■OOTent Mrri de centre à de populeuses commuaantés. (.Vole du Imducîeur.}
briller et la pluie à venir en son temps. Ils possèdent la forôt, la rivière et la mer. Ces collines regorgent de minerais, comme les eaux de poissons,
— C'est vrai, seflor. Mais qui exploitera ces mines, qui péchera le poisson?
— Tous ceux qui ont faim. Les Peaux-Rouges ne peuvent-ils escalader ces iiauteurs, les métis exploiter ces eaux?
— Non, seilor. Jamais Indien n'a travaillé à une mine, jamais métis n'a harponné une baleine. Des étrangers seuls chercheront la houille et l'or, chasseront la baleine et le phoque. Vous trouverez quelques mineurs anglais dans la montagne, quelques baleiniers portugais dans la baie; niais jamais vous ne rencontrerez un Mexicain, rouge ou de sang mêlé, engagé dans un travail pénible ou une aventureuse expédition.
— Les chemins sont mauvais par ici, dis-je en serr.mt les rênes.
— Mauvais! N'y faites pas attention, seîior.... Allezl Vous en trouverez de pires! Adieu I »
Me frayant un chemin k travers les buissons et les hautes herbes, je descends la rampe à la recherche d'un gué, tantôt chassant une effraie de son perchoir, tantôt faisant envoler une bécasse ou une -sarcelle.
J'atteins la rivière, cours d'eau large et peu profond, glissant sur un lit de sable et peuplé de truites.
Alors que capitan Carlos était un homme de soixante ans, le Rio Carmélo alimentait la mission et la tribu; actuellement la truite et le canard y pullulent dans la plus absolue tranquillité. C'est en vain que la nature se montre prodigue au Carmel; on ne tire parti de rien.
Après avoir passé la rivière, je gravis la rampe du Carmel, traversant fourrés et buissons, contournant monticules et rochers. A mesure que j'avance, le bois se fait plus épais.
J'arrive enfin & une tranchée dans la montagne. C'est là que circulent les veines de houille. Cette tranchée, jusqu'à laquelle ne grimpe jamais un indigène, est l'emplacement désigné d'une ville future, précisément comme un gland renferme un chêne.
Deux artistes étrangers sont venus jusqu'ici. Dans quel but? Sans doute pour laisser pousser leur barbe, pour bronzer leur peau, pour secouer la poussière que Paris a laissée & leurs pieds. Un gai cercle de bohémiens les a reçus à San-Francisco ; 1&, ils