LES ÉTRANGERS
pouvaient fumer et boire, commodément assis devant des tables chargées de gâteaux et de pintes d'ale, et y gaspiller, dans un mysticisme de mauvais aloi, ces heures qui enlèvent aux joues le velouté de la jeunesse. Ce cercle leur a promia le Parnasse; mais ils sont nés pour porter plus haut leur essor. Gaillardement vêtus de la chausse et de la veste indiennes, M. Tavernier ouvTe son album, signor Franzény charge sa carabine. Amants de la nature, tous deux l'observent attentivement, notant les jeux de la lumière sur les eaux et les irradiations des veines métalliques sur le sol. Ils poursuivent le beau et trouvent.... une veine de houille.
Ces jeunes aventuriers sont accompagnés dans la montagne par quelques amis de San-Francisco qui espèrent voir bientôt co charbon remplir leurs magasins. Alors une route sera tracée le long de la rampe, route bordée d'hdtels et de maisons de banque. Ce taillis sera remplacé par une école; ce monticule recevra pour couronnement une prison. Le mont Carmel se repeuplera et la famille blanche aura gagné un nouveau point d'appui sur le versant du Pacifique.
Ud sentier, raide et tournant, conduit des hauteurs du mont Carmel & la baie du même nom.
Je traverse le ruisseau de San-José, poursuivi par les cris des oiseaux et des phoques, et, de temps en temps, par les aboiements des lions de mer.
Vis-à-vis de moi s'ouvrent une anse et un port singulier. Pas de navires, pas de docks, pas de jetées, pas d'escalier de débarquement. Et cependant ce doit être un port.
Cinq ou six barques dansent sur le flot; de solides barques & six rames, construites pour une autre navigation que celle des lacs et des marais. D'autres embarcations, plus grandes encore, sont engagées dans le sable et les rochers. A terre, s'agitent des hommes demi-nus. Appuyés sur une muraille de granit, quelques hangars, auxquels des piles de tonneaux donnent l'apparaoce de magasins de brasseurs. En quelques endroits, des flammes jullissent, et une épaisse fumée se répand dans l'air. Ici, des cormorans se battent sur un rocher; là, une carcasse de baleine, dépouillée de sa graisse, se balance sur les vagues.
Poussant dans ce petit port, j'accoste les hommes demi-nus et j'apprends d'eux l'histoire de la baie du Carmel. . Des marins portugais avaient trouvé, abandonnées, les car-
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Hères où tes pères enseignaient aux Indiens à tailler la pierre, et croyant pouvoir exploiter ces carrii-res à leur profit, ils s'étaient établis dans le pays. L'entreprise ne réussit pas. Un carrier demande un constructeur ; et les hommes capables de bâtir avaient disparu. Au lieu d'un Age de pierre, les mariniers trouvaient un âge de bois.
Ils se rabattirent sur le poisson. La mer était là regorgeant d'éperlans et de phoques. Au large, non loin des caps, les baleines nageaient entre deux eaux. Pourquoi ne pas se mettre en chasse? Cette cbasse était aventureuse ; mais, une fois commencée, elle devint bientôt rémunératrice.
Chaque bateau est monté par six ou huit hommes, suivant le nombre des avirons. Deux guettent, les autres nagent. Dès que le harpon est lancé, on laisse filer la corde au caprice du c6tacé. Souvent la lutte est longue, quelquefois fatale aux pêcheurs. Une fois maîtrisée, la baleine est touée au port et dépecée,
« Avez-vous des indigènes icii"
— Non, seftor ; les indigènes ne valent rien pour la pèche à la baleine. »
Ayant remarqué, dans les bateaux et autour des feux, des visages étrangers, —des Cliinois et des insulaires des Sandwich, — je demande au patron comment il se faisait qu'il employât de semblables individus.
o Non pas les Chinois, me répond-il ; ils ne sont bons qu'à pécher des seiches et à. cuire des briques. Bètes puantes et poltronnes, tout comme les indigènes l Les insulaires des Sandwich Talent mieux ; mais ils sont difficiles à instruire, et c'est & peine «'ils rapportent ce qu'ils coûtent. Il vaudrait bien mieux que nous fussions seuls.
— Avez-vous des femmes et des familles portugaises ?
— Non, seftor; nous nous pourvoyons de femmes comme nous pouvons. Nos filles restent chez nous, dans la baie de Casi-caés, ou dans d'autres ports près de Lisbonne. Nous ne pouvons
aller chercher une famille de l'autre c6té du globe. Santa-Haria ! Que faire ? Acheter nos femmes. »
Acheter leurs femmes! Oui, c'est un usage du pays. Le commerce des jeunes femmes y existe depuis un temps immémorial. -Quand on ne les achète pas, on les vole. Un amant qui se )>résente dans une case indienne l'argent A la main est profoodé- «nent considéré. On n'a pas d'exenaple d'un Rumsen ou d'un Tu-
laréno ayant marié sa fîlle par inclinatioD ; il la vend, comme il vendrait la peau d'un animal quelconque.
Le P. Junipéro essaya de mettre un frein à cette traite des filles ; mais ses successeurs s'inclinèrent devant une coutume qu'ils se sentaient incapables de détruire. Castro et Alvarédo y usèrent leurs forces, il en fut de même du Mexique libéral et de la Californie indépendante. Les Indiens vendirent leurs enfants aux dons espagnols et aux caballeros mexicains, exactement comme les Géorgiens et les Circassiens traRquaient de leurs filles avec les forbans grecs et les pachas turcs.
Même sous le drapeau strié et étoile, dans un pays régi par la loi américaine, ce honteux commerce se poursuit, moins ouvertement et moins activement qu'autrefois, peut-être ; mais il n'en est pas moins vrai que les filles rouges continuent & être vendues et achetées, même dans le voisinage immédiat des cours de justice américaines; mal endémique dont l'étranger se trouve atteint aussitôt après son débarquement. C'est dans la nature humain^. Une lutte s'établit entre le tempérament et la maladie. Le compromis, — c'est la vie; la résistance, — c'est la mort.
« Oui, senor, dit le matelot portugais, nous achetons nos femmes, et c'est un péché qui emporte avec soi sa punition. Nos garçons ne sont que des filles ; la force musculaire leur fait absolument défaut; ils ne sont capables ni de soulever un poids ni de tourner une roue. Quand nous partirons, la pêche h la baJeine de la baie du Carmel tombera dans de plus énergiques mains. >>