LE RÈGNE DE L'ANARCHIE
métiers qu'il avait exercés jusqu'ici. Envoyé au sénat de l'Ëtat parUQ district nègre, le hasard voulut que, pendant quelques semaines, il suppléât le vice-gouverneur Dunn. Son mandat était expiré; mais en Amérique, on garde toute la vie le titre qu'on a porté ne fût-ce qu'un jour. Un professeur reste toujours professeur, un vice-gouverneur toujours vice-gouverneur. Aussi Pinch se gardait-il bien de ne pas faire précéder son nom de celui de sa dignité temporaire.
Un tfll homme valait son prix, et Kellogg eût bientôt fait marché avec lui. Pinch devait renverser Warmoth ; en cas de succès, remplir, pendant quelques Jours, le rôle de gouverneur de fait, recevoir une somme d'argent considérable et, si l'on réussissaità sedébarasser de Norton, être envoyé & Washington comme sénateur.
Ces conditions réglées, Billings conduisit Pinch dans la salle du sénat, et, avec l'aide de César C. Antoine, l'installa, en qualité de vice-gouverneur, sur le fauteuil présidentiel. Dix minuUs suffirent à Pinch pour organiser une Chambre. Puis il lut un factum, rédigé par Billings, contenant certaines accusations contre 'Warmoth et concluant par une demande de déposition. En dix autres minutes, ces articles furent lus et adoptés. Les troupes fédérales se trouvant à portée, sous les ordres de Packard, les choses s'exécutèrent aussi rapidement qu'elles avaient été discutées : Pinch assuma le rang de gouverneur de fait, prit possession du Capitole, s'empara du grand sceau de la Louisiane et lança une proclamation annonçant son avènement & l'univers.
Le grotesque et l'absurde atteignent ici & des hauteurs telles qu'on en trouve rarement des exemples dans l'histoire ou dans le roman. On déplore les actes de Docking, le tailleur de Leyde ~- pitoyable manifestation de la Folie humaine. On ritde l'impudence de Sancho — création plaisante de l'art satirique. Mais Munster et Barataria sont distancés. Si Bocking est sans rivat^ Sancho sans supérieur, Pinchback et Antoine, dans la haute situation qui leur a été faite, sont d'un burlesque bien difûcile à surpasser.
Warmoth refusa de reconnaître Pinchback, ce qui désorienta celui-ci, en dépit de Packard et de ses prétoriens. Duelliste de première force, renommé pour l'imperturbable sang-froid qui lui permettait de tirer sur un homme aussi facilement que sur un oiseau, Wurmoth n'était pas de caractère i se laisser dominer
par un Pinch. D'un autre côlé, les membres conservateurs, voyant que l'entrée de la Chambre leur était refusée, se réunirent ailleurs et en appelèrent i Wai"moth qui, en sa qualité de gouverneur légal, avait le droit et le devoir de les soutenir contre un usurpateur.
Kellogg réussit à faire accepter Pincb comme candidat républicain pour le sénat. Norton lui avait fait la place libre ; et on espérait que cette élection couvrirait tes illégalités accomplies.
Warmoth resta inébranlable. Pinch courut demander conseil à Packard. Celui-ci ne se sentit pas eissez d'audace pour prendre la parole. Tous les légistes de la Nouvelle-Orléans lui disaient que les ordres qu'il exécutait étaient illégaux. Aucune autorité constituée ne voulait reconnaître Pinch. Dans sa perplexité, Packard refusa de passer outre avant d'en avoir reçu l'autorisation de la Maison Blanche'.
Incapable de bouger sans Pinch, comme Pinch était incapable de bouger sans Packard, Kellogg s'adressa à son patron, le Président Grant, et envoya le télégramme suivant au procureur général Williams.
. U Nouvelle-Orléans, Il décembre 187!.
« Si, d'une façon quelconque, le Président indique qu'il reconnaît les faits accomplis, tout sera réglé par le gouverneur Pinchback et par la législature. »
Cette dépêche peut se passer de commentaire. Si le Président indique — seulement indique — d'une façon quelconque — qu'il reconnaît le gouverneur Pinchback, alors tout ira bien.
Georges M. Williams est un homme de ressources, à qui l'audace n'a jamais fait défaut. Mais il n'était pas préparé & demander au président de reconnaître un vaurien nègre pour gouverneur de la Louisiane, uniquement parce que ce vaurien nègre, en l'absence des pouvoirs exécutif et législatif, s'était subrepticement emparé de la première magistrature de l'État. Au reste, il n'éprouvait de scrupules qu'au point de vue de la forme. Pour Pinch, homme public, il professait le plus souverain mépris ; envers Pinch, homme de parti, il avait un devoir à remplir.
I. White-Uoase (Maison-Blandie), réaidenee da PriudeDt dee Ëiats-UniB, à WasIltDgtOil. (NoU da traducteur.)