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CHAPITRE IV

Après avoir doublé la pointe des Pins, couverte d'arbres géants qui lancent leurs cimes & des hauteurs incroyables, & quinze ou seize kilomètres des Vieilles- Carrières, on se trouve dans une baie en forme d'arc se terminant par deux vertes et pittoresques

falaises : l'une, c'est Santa-Cruz; l'autre, c'est Honterey. La corde de cet arc a ud développement de trente-deux kilomètres ; nappe d'eau ensoleillée, incessamment parcourue par des vols de mouettes et de pélicans.

Une plage sablonneuse, parsemée d'assez d'ossements et de dents de baleine pour ressembler à un champ de neige, sépare la mer bleue des dunes couleur d'ambre et des forêts d'un vert clair. Plus loin, une plaine en pente douce, couverte de chênes et de pins, et fermée, & l'horizon, par les robustes contre-forts et les hautes cimes de la chaîne du Galivano.

Il y a une demi-heure à peine que le soleil s'est levé derrière le Honte-Toro, inondant de ses rayons le front du colosse. Nous sommes aux premières heures du jour, et la chaleur est accablante. Notre bAtiment, paresseusement balancé sur les ondes, allend te signal du débarquement; quelques barques, dont les équipages dorment, vaguent ^ et 1&, mues uniquement par la puissante houle du Pacifique.

Qui s'inquiète de bisser un pavillon? Qui daigne sortir de l'im- Diobilité ? Les seOoras roulent leurs cigarettes ; brunes & la taille haute et déliée, aux allures serpentines, aux yeux noirs comme la nuit, aux joues bronzées, & l'épiderme coloré par un sang riche et généreux. Étendues sur le pont, ces écervelées agitent leurs éventails et expirent la fumée en fermant langoureusement les paupières.

Le cœur aussi léger, le verbe aussi délié, les dons et les cabatleros sont les dignes partenaires de ces dames.

B Permettez-moi de vous proposer une lâche, roucoule Juan en s'adressant à deux de ces pittoresques coquettes. Pépita, vous me roulerez une cigarette, et vous, Josépha, vous la fumerez pour moi ! »

Appuyé sur le bastingage, je surveille les ébats d'un banc d'éperlans. Un pélican se pose sur notre m&t. L'air est calme; le silence n'est troublé que par les jappements d'un chien invisible.

Sur les rochers de Sanla-Cruz, les vagues, en se brisant, dessinent une longue ligne d'écume; mais ici, sur cette plage de sable jaune, la vague vient mourir aussi doucement que flottent les idées sur les paupières d'un enfant endormi.

Dans un port mexicain, il faut faire provision d'autant de patience que sur une route de Syrie. Qu'importe le temps?

En arrière de la jetëe mexicaine s'écroulant de vétusté, un

ruisseau trace ses méandres entre deux rives gazonnées que surplombent des collines plantées de chênes et de cyprès. Dans une excavation se dresse une croix. '

Celte croix est celle du P. Junipéro; tout auprès, ce vieux chfine est l'arbre sous lequel don José Rivera massa ses troupes. Directement au-dessus du ravin, au sommet d'une colline nue, gisent les ruines de la forteresse du clief espagnol. A gauche, derrière un rideau de pins, au milieu de jardins de figuiers et de pêchers, se dressent les maisons et les moulins hydrauliques de Monterey,

Nous débarquons enfin I — Ville gagnée!

Le gracieux accueil qui m'est fait par don Mariano Valléjo, l'un des notables de la capitale perdue, m'ouvre toutes les portes. Dans les rues, les prêtres me saluent de la main, les barbiers et les p&tissiers me tirent leurs chapeaux, les joueilts de billards m'offrent leurs queues d'honneur. Les seûoras implorent une visite. Les chiens mêmes, barbotant dans tous les ruisseaux, semblent comprendre que je ne suis pas homme & supporter leurs caresses ou leurs grognements.

Monterey — ville toute de pignons, de murs et de balustrades, oî) chacun possède un lopin de terre — renferme une population aussi étrange, aussi originale que ses rues et ses maisons.

L'indigène construit sa maison comme il lui plaît. Pourquoi pas? N'est-il pas don et caballero? Qui oserait morigéner son caprice?

A Monterey, pas de municipalité qui vous tourmente avec ses r^lements, ses plans, ses alignements. La rue, si l'on peut appliquer câ nom & une semblable voie, circule & son gré autour

i2 LA CONQUÊTE BLANCHE.

de villas, de baraques où l'on danse, d'échoppes de barbiers, de salles de billards. Aucun trottoir qui s'interpose entre le cavalier et le piéton. Les égouts traversent la ville à ciel ouvert ; toutes les cours sont empoisonnées par des fosses d'aisances.

Deux nièces de Don Hariano habitent une villa bordée par un égoul ; personne ne songe à le couvrir.

La grande place a une physionomie aussi hétéroclite que la rue ; c'est une accumulation de maisons blanches, construites en terre et en planches, par suite de la constante appréhension des tremblements de terre nocturnes. Ici, un pignon se projette en avant; là, lourne un moulin à eau ; vient ensuite une longue façade blanchie et peinte, c'est la résidence d'un don; puis une forge, un cabaret, une blanchisserie chinoise, une citerne ouverte.

Par exception, dans un bosquet de cyprès et de citronniers se niche une jolie maison avec balcons et jalousies à travers lesquelles une femme, invisible elle-même, suit des yeux les passants. Ce jeu de cache-cache, remplaçant tout travail de l'esprit et des doigts, est trës-populaîre à Honterey.

Sur la grande place se voit un b&timent où, jadis, les magistrats du lieu faisaient fouetter les mélîs coupables d'un délit quelconque.

Autres temps, autres mœurs.

Aujourd'hui, grâce A M. Simoneau, un joyeux cuisinier français, la cour de justice est convertie en poulailler, le tribunal en réfectoire.

Accotés contre un mur, des gaillards à longue barbe fument philosophiquement. D'un pas timide, un prêtre traverse le square. Des jeunes filles, voilées et drapées dans leurs capuces écarlates, reviennent hâtivement de la messe de midi. Un enfant joue avec une chèvre. Dans l'égout barbotent des oies; des chiens dorment au soleil.

N'est-ce pas là une localité sans nom du sud de l'Espagne?

A Monterey, les gens se targuent d'une haute généalogie, et affectent l'air de vieux Castillans. Le hasard d'origine l'emporte sur le droit de propriété. Le pays n'est-il pas inondé d'hybrides, (Ils de sauvages, filles de n'importe qui, levant néanmoins la lèle et réclamant leur place au soleil?

Le bas peuple fraye volontiers avec les métis ; mais, dans le clergé, sur la grande place, dans les échoppes de barbiers, on ne considère que les dons et les caballeros possédant une généa-

L'aDcieane HîuioD à Mooterey.

logie assez longue pour stupéfier un Gaël et satisfaire un Basque.

La plus vieille maison de Monterey n'a pas un demi-siècle d'existence. Il y a cinquante-^inq ans, la ville b&tie par don José Ribéra et les moines espagnols fut rasée jusqu'au sol.

Un corsaire français, le capitaine Buchard, força le port avec deux petites frégates battant pavillon espagnol. Le gouverneur Sola, agissant au nom de son royal maître, masqua une batterie sur la rive, en conRa le commandement à Don Jésus de Valiéjo et attendit l'attaque du corsaire.

Le lendemain, un des navires ennemis s'étant présenté par le travers du fort, Don Jésus ouvrit son feu et le força de se retirer.

Furieux de cet échec, Buchard mit à l'eau ses embarcations et envoya ses équipages & terre.

Don Jésus abandonna ses canons et se retira sous bois; mais en partant il fît sauter te fort.

Buchard livra la ville au pillage. Ses hommes, un ramassis de toutes nations, Espagnols, Français, Algériens, n'épargnèrent ni Age ni sexe. Le feu détruisit tout ; l'église seule, un édifice de pierre, résista & t'incendie comme pour indiquer la place .où avait été Monterey.

Gnq anoés s'écoulèrent sans qu'Ame vivante abordftt ces ruines. Un Écossais du nom de David Spence, négociant en peaux et en cuirs, s'y hasarda le premier.

Bientôt arrivèrent dons et caballeros, rédamant leurs droits sur ces cendres. Plus pauvres que jamais, ils se construisirent des huttes de sable et de bois, mais ne manquèrent pas de leur donner des noms sonores. Une cabane s'intitulait maison, un hangar, palais.

A Monterey, aucune habitation ne dépasse en dimensions une simple maison de campagne ; quant aux lieux de réunions publiques, ils sont bas et étriqués.

Entrez dans une de ces prétentieuses villas, vous y verrez desportes disloquées, des balcons effondrés, des jardins en friche.

Et cependant la nature fait tout ce qu'elle peut pour lutter contre cette incurie. Quels lauriers élincelleut au soleil ! Ce cyprès rappelle la Pointe-du-Sérail, ce cactus le haut Nil, ce poirier épineux le désert de Bamlèh. Quel artiste ne voudrait reproduire ce mur en ruines et la verdure luxuriante qui le couronne! Hais tandis qu'on dessine, le propriétaire fume et se rengorge, convaincu qu'on admire son mur et ses arbres fruitiers, non par

Sft LA CONQUÊTE BLANCHE.

parce qu'ils sont propres à constituer ud tableau, mais parce qu'ils sont à lui.

o Sainte et royale cité ! s'écrie Don Mariano dans l'exaltation de l'orgueil. San-Carlos est notre patron, le roi Don Carlos notre fondateur. Monterey est un nom royal; rey de los montes : roi des montagnes. »

Dons et cabatleros méprisent profondément San-Francisco, une ville d'hier, construite par personne, pas même par un vice-roi. et peuplée par l'écume de New-York, de Sydney et de Hong- Kong. Comme témoignage palpable de sa prépondérance temporelle et spirituelle, Honterey offre une chronologie de gouverneurs et d'évéques, les ruines d'un cb&teau et une église mexicaine. A Monterey, aussi, un gentilhomme a des droits; nonseulement ceux d'un chevalier espagnol, mais ceux d'un chef indien. Il lui est permis d'avoir la langue acérée et le cœur volage. Personne ne songe à compter le nombre de ses squaws, ni à lui demander si ces dames ont la peau rouge ou blanche. Vivant cdte à cdte avec les sauvages, il n'a pu faire autrement que s'assimiler & eux, quant aux mœurs.

Et cependant le don mexicain ne saurait considérer comme assurée sa retraite de Monterey. Les étrangers entre-bai lient ses portes, se préoccupent de son harem, insistent pour lui enseigner comment il doit exploiter son domaine.

Création de routes, ouvertures d'écoles! Quels propos désagréables pour ses oreilles I

Ses ancêtres s'inquiétaient-ils de tout cela? Ils entretenaient un prêtre qui dirigeait leurs femmes et menaient leurs filles A la messe.

A ce bon vieux système il tient par toutes ses fibres. Que lui importent routes et écoles! Cavalier, un bon champ de course lui suffit; gentilhomme, le savoir d'un clerc lui est parfaitement inutile. La science ne lui apprendra pas à jeter le double-six, la littérature n'allumerait pas à son prolit une étincelle dans les yeux des femmes.

DON MAHIANO.

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