‹ La conquête blancheChapitre 73 sur 130 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Le dimanche, 3 janvier, une agitation extrême régnait dans la rue Saint-Louis. Le lendemain était le jour du grand conflit commencé sur la voie publique pour se terminer aux Chambres législatives, le jour qui devait donner ou enlever aux scalawags le gouvernement de la Nouvelle-Orléans.

Sur les cent onze membres récemment élus à la Chambré basse, cinquante-huit étaient désignés comme conservateurs, cinquante-trois comme républicains; ce qui donnait aux premiers, sinon la majorité absolue, au moins une majorité relative de cinq membres. Ces cinquante- huit conservateurs étaient tous blancs. En cas de réunion, les kellogguistes étaient perdus.

Une première bataille avait eu lieu au sein du comité vérificateur, comité composé de cinq assesseurs, lesquels, conformément à la loi, auraient dû être choisis dans les deux partis, de façon k représenter toutes les nuances d'opinion. Mais ce comité avait été organisé par Kellogg, qui, en violation de la loi, y avait fait entrer cinq républicains.

Toujours d'après la loi, les séances doivent être publiques, afin d'écarter jusqu'au moindre soupçon de fraude. Par l'ordre de Kellogg, toutes les opérations furent conduites en secret. Longstreet, qui en était membre, se retira. On nomma, pour le remplacer, un conservateur de bonne volonté; mais celui-ci, en voyant ses collègues disposés à passer par-dessus toutes les formes, protesta et se retira également Par suite de cette démission, le comité devait interrompre ses travaux, puisqu'il n'avait plus le nombre de membres réglementaire. Mais un comité semblable se souciait bien, vraiment, d'agir régulièrement. Deux mille sol-

dets fédéraux n'occupaienl-ils pas les postes et les arsenaux? Que lui importait la légalité?

Ed LouisJannc, les voles sont revisés plusieurs fois. Les bulletins locaux sont envoyés à l'inspecteur de l'enregistrement, qui les compte et les transmet à la commission des éieclions. Ainsi, avant d'arriver au bureau rapporteur, ils ont déjà subi trois examens.

Ces dépouillements donnèrent tout d'at>ord les résultats suivants :

Soixante-dix conservateurs;

Quarante et un républicains.

Ainsi, les conservateurs avaient une majorité de vingt-neuf membres. Mais, grâce aux manipulations du bureau illégal de Kellogg, ces chiffres furent ainsi modilïés :

Cinquante-trois républicains;

Cinquante-trois conservateurs;

Cinq cas réservés.

Le jeu se dessinait en faveur de Kellogg. Qu'on trouvât un prétexte pour invalider l'élection de ces cinq derniers membres, dont quatre étaient conservateurs, alors aucune des deux fractions n'avait une majorité légale et les conser^'ateurs étaicnl incapables d'emporter un vote de parti.

Habituellement, dans les assemblées populaires libres, les candidats siègent et prennent part aux votes, même pendant le travail de vérilication de leurs pouvoirs. Mais Kellogg crut que les règles qui, partout ailleurs, régissent les assemblées libres, n'étaient pas applicables à la Nouvelle-Orléans. Si les cinq niembres siégeaient le jour de l'ouverture de la Chambre, les conservateurs seraient au nombre de cinquante-six, avec une majorité certaine de trois voix, et une majorité probable de cinq. Et qui pourrait empêcher cette majorité conservatrice d'accuser et de déposer Kellogg, comme Warmoth avait été accusé et déposé?

Une Ciiambre où aucun parti n'a la majorité est nécessairement ouverte aux « accommodements ». Kellogg pensa qu'on pouvait acheter quelques-uns des votants. On disait qu'il avait déjà réussi à en gagner un; et il n'avait plus besoin que de deux autres pour obtenir la majorité. Hais il fallait se hâter ; car il devait, ou conserver une ombre de légalité, ou reconaaltre son échec et se retirer. Dans le pays, il commençait A perdre sa popularité; ses partisans se plaignaient de ce qu'il ne

•cur procurait aucun avantage substanliel, tout en les exposant au reproche de césarisme.

A la dernière demande d'assistance adressée par Kellogg, le Président répondit impatiemment : « Il est extrêmement désagréable d'employer les troupes en prévision d'un danger; que les autorités de l'État marchent droit, et accomplissent ensuite leurs devoirs. »

D'autres personnages, également de son parti, montrent autant d'impatience que le Président. Un officier républicain, le colonel Morrow, parcourt le pays et fait connaître au général Sherman l'état des affaires. 11 dit que, dans son opinion, fondée sur l'observation, le Sud est loyal et fidèle à l'Union, mais adversaire déclaré des scalawags et des carpet-baggers.

La majorité républicaine du Congrès, effrayée des élections de novembre, a chargé une commission de visiter la Nouvelle-Orléans et d'étudier la situation. Trois membres de cette commission — Foster, de l'Ohio, républicain, Phelps, du New-Jersey, républicain, et Potier, du New- York, démocrate, — sont arrivés et recueillent partout des témoignages. Les deux républicains disent ouvertement qu'ils sont d'accord avec leur collègue démocrate pour reconnaître que l'intervention des troupes fédérales est la cause du désordre qui règne sur le golfe.

Pour désarmer des critiques aussi hostiles, Kellogg devait, en bonne politique, s'appuyer sur un terrain sûr cl légal; mais où des intrus comme Kellogg pourraient-ils trouver, en Louisiane, un semblable terrain?

Mac Enery lui est supérieur, non-seulement par le nombre des suffrages, mais par sa réputation et son intelligence. Beaucoup de ses adhérents, comme Penn, son vice-gouverneur, et Wiltz, son candidat pour la présidence, sont des hommes profondément versés dans la connaissance des affaires publiques. Us ont pour eux la richesse, l'instruction, l'éloquence. A peine le groupe de Kellogg renferme-t-il un personnage marquant. Il s'y trouve certainement d'excellents républicains qui croient consciencieusement que le seul moyen de sauver l'égalité noire consiste & écraser la liberté blanche; mais ces républicains-là sont exclus des clubs oîi se réunissent les hommes blancs et des salons où régnent les femmes blanches. Ils se tiennent à l'écart, leur hérésie les ayant mis au ban de la société.

La liste des cinquante-trois adhérents de Kellogg comprenait vingt-huit nègres, presque tous anciens esclaves, ayant travaillé

300 LA CONQUÊTE BLAXCHE.

sur les champs de riz el les plantations de coton. Si quelquesuns savaient lire les caractères imprimés et signer leur nom, le plus grand nombre était complètement illettré; trois ou quatre seulement étaient capables de s'exprimer en anglais convenable. Presque tous étaient si nuls et si ignorants, si orgueilleux et si stupides en même temps, que Kellogg ne les laissait pas circuler sans appréhension.

La Nouvelle-Orléans, ville gaie et bruyante, regorge de cabarels et de maitîons de jeu oii les individus comme Pinchback font leur apprentissage. Ces établissements exercent une fascination étrange sur Mofse et Pèle, nègres venant à peine de quitter les plantations de coton et anxieux de jouir de leur liberté dans une grande métropole.

Des espions apportèrent au Capitole l'avis que des gens aussi habiles que peu scrupuleux se mettaient en relation avec les sénateurs nègres ; que Cousins, le membre noir pour Saint-Tammany, avait été enlevé dans la rue et emmené on ne savait oii. D'autres nègres, installés dans les débits de boissons, s'enivraient & cœur joie.

Kellogg comprit qu'il était temps d'agir.

Il fit venir des charpentiers et des aubergistes et leur oi-donna de convertir le Capitole en forteresse et en hôtel. Grand et bel édifice, s'élevant & l'angle des rues Saint-Louis et Royale, le Capitole était primitivement un hôtel, et avait été baptisé hôtel Saint-Louis, d'après le nom du royal fondateur de la Louisiane. La rue Saint-Louis et la rue Royale coupent en croix le vieux quartier français.

Ce quartier de la Nouvelle-Orléans a un aspect original, ^rdce à ses balcons, à ses contrevents verU, & ses portes immenses, à ses cours intérieures ornées de bassins et de caisses de lauriersroses, simulacres de fontaines et de jardins; décrépit et désert, la vie et le commerce l'ont depuis longtemps abandonné. Les émanations putrides rappellent Dieppe, les tables de dominos et les billards Bayonne. Ce quartier, touiefois, était longtemps resté une sorte de lieu de rendez-vous fashionable oii les femmes venaient coqueter, les duellistes se battre et les sénateurs parler affaires. . Depuis, la mode a changé, et aujourd'hui c'est & l'hôtel Saint- Charles qu'on va loger.

L'ancien hôtel a été transformé en Capitole ; dans l'une de ses ailes ont été installés les bureaux du pouvoir exécutif; unesalle à manger est devenue la Chambre législative.

Sur l'ordre de Kellogg, des planches furent clouées en travers dea portes et des fenêtres et renforcées par des barres de fer. On barricada la rue Saint-Louis et on ferma toutes les entrées de l'hdtel. Une porte de derrière, donnant sur la rue Royale, resta seule ouverte. A l'intérieur comme à l'extérieur, le Capitole fut fortifié de façon à pouvoir résister à un assaut. Quarante agents de police nègres, armés de casse-téte et de revolvers & six coups, prirent possession de la Cbambrej d'autres agents du même corps occupèrent les escaliers et tes corridors. Des carabines garnissaient les murs. Le général Campbell, ancien officier sudiste devenu scalawag, fut chargé de la défense. Dans la cour, on amoncela des provisions pour un siège de quinze jours : fruits secs, bœuf et poisson fumés, whisky, tabac et bière blanche On ouvrit une cantine et on la garnit de brocs pleins. Une centaine de matelas empruntés aiTx baraquements furent disséminés un peu partout. On prépara le dîner et on ouvrit des bottes de cigares.

Quand tout fut prêt, Kellogg lança ses espions & ta recherche des membres nègres qu'il invitait à venir fumer, boire et coucher au Capitole, afin d'être tout prêts pour l'œuvre du lendemain.

Cent sénateurs, policiers et autres individus de même acabit, dont cinq sur six étaient gens de couleur, passèrent la nuit du dimanche dans la cantine de Kellogg, buvant du whisky à plein verre et hurlant des refrains joyeux. Pendant toute la nuit, les agents de Kellogg restèrent sur la brèche, prêts à faire l'appel nominal et à organiser la Chambre, si le hasard voulait que les membres présents arrivassent au chiffre légal de cinquante-six. C'était jouer le tout pour le tout ; mais aux gens désespérés la sagesse fait souvent défaut. Subtiliser un vote, faire nommer un président et un secrétaire de choix, c'était le moyen de braver une faible majorité conservatrice. William "Vigers, secrétaire de l'ancienne Chambre, candidat pour la nouvelle, attendait dans l'antichambre, le rôle ofTiciel & la main. Michel Hahn, un légiste que le parti républicain porte & la présidence, était assis dans le cabinet de Kellogg.

Michel Hahn déplaisait aux scalawags qui le trouvaient trop scrupuleux ; mais leur parti était trop pauvre en hommes de loi pour qu'ils se hasardassent à repousser celui-là. Il était le seul capable de lutter contre Louis A. Wiltz. Quelques membres voulaient voir un nègre au fauteuil. D'autres, surexcités par les

liqueurs spiritueuses , proposaient de renverser Kellogg cl d'exalter Pinchback.

a Pinch est un vrai nègre, s'écrie un de ses partisans ivre.

— C'est vrai! bredouille un autre non moins ivre que le premier. Pinch vrai nègre ! Vive Pinch ! »

Pinchback était dans le cabinet de Kellogg, avecHahnet Campbell, attendant les efTjts du hasard. Si six ou sept conservateurs, poussés par la curiosité, se présentaient, le chiffre légal était atteint et alors on pouvait lire le rAIe, porter Hahn au fauteuil et nommer Vigers secrétaire.

On vit bien entrer et sortir quelques membres du parti de Warmoth, lesquels étaient venus, disent-ils, simplement pour voir la farce et boire un coup. Pinch avait l'œil sur les promeneurs. A un moment, il compta dans la cantine cinquante-cinq membres. Il demanda qu'on se réunit et qu'on ouvrit une discussion à. ce sujet; mais il eut beau se démener, il ne put convertir une minorité de cinquante-cinq en un chiffre légal de cinquante-six.

Il fallait faire un effort plus sérieux. Cent hommes de la milice noire furent introduits dans le Capitole et placés sous les ordres de Campbell. On demanda du secours aux oiliciers fédéraux ; et malgré la récente rebuffade du président, ce secours fut accordé non-seulement par l'armée, mais par la flotte.

Eraory avait ses logements à ladouane. Il fit mettre en batterie ses pièces de campagne, sous la garde d'un escadron de cavalerie, et ordonna au général de Trobriaad, commandant en second, de marcher, au point du jour, sur la rue Royale. Quant au Commodore, il disposa ses navires de façon à ce que leur feu pût enfiler les quais et balayer la rue du Canal.

Shérid^in n'avait pas bougé. Des espions conservateurs, venus à la Rotonde pour surveiller ses mouvements, le trouvèrent se promenant, comme d'habitude, de long en large, fumant son cigare, et plaisantant avec ses officiers d'état-major, comme si ce qui se passait au Capitole ne l'intéressait pas plus que tout aulre habitant de l'hOtel.

Les jours gras approchent. On annonce l'arrivée du ■ roi Carnaval » ; et les écrivains satiriques — ils sont nombreux à la Nouvelle-Orléans — disent que ce prince de la mascarade n'est autre que le « foi. Philippe ».

Shëridan n'en fait que rire et continue & fumer.

U COSQUÊn, DUKCHE.

Page 1