CHAPITRE XLl
A l'aube, tandis que les sénateurs nègres s'étendent en bâillaiit sur leurs matelas et demandent encore à boire, la rue Saint-Cliarles s'emplit dç soldats qui, après avoir mis leurs armes en faisceaux sur la chaussée, occupent le trottoir.
Que va-l-il se passer? Une catastrophe est imminente. La ville' entière semble éveillée déjà ; les rues regorgent de citoyens et de soldats; de part et d'autre, on échange de menaçantes injures. Des quais, l'infanterie de marine s'avance ; la cavalerie s'aligne devant la douane. Sur la jetée deux pièces Gatltng sont installées; une pièce Napoléon défend les abords du Capîtolc.
Le commandant en chef Emory est resté à l'arsenal prêt à se porter partout oti sa présence serait nécessaire. Son lieutenant, de Trobriand, après avoir massé ses troupes dans la rue Saint- Louis, la droite appuyée aux portes closes du Capitole, occupe la rue Royale avec une partie de sa brigade. Deux mille soldats fédéraux sont sous les armes.
De temps à autre passe une ordonnance. Hais Sliéridan reste à son hôtel, jusqu'ici encore quartier général du Missouri, et non pas celui dii Golfe.
Personne n'entre dans la rue Saint-Louis, sauf les ordonnances ; personne ne pénètre dans la rue Saint-Charles, à l'exception des journalistes, des oflicicrs de service et des membres de la Chambre munis de leurs caries. Potter, membre de la sous-commission nommée par le Congrès, présente inutilement la sienne ; l'entrée du Capitole lui est refusée. Mac Enery et Wiltz, désireu\ d'avoir des témoins, prient Poster et Phelps, aussi bien que Potter, d'assister à l'ouverture de l'Assemblée. Les trois commissaires se présentent ensemble ; ils sont repousses par les sentinelles. £d sa qualité de président de la sous-commission, Poster fait venir un officier supérieur qui, après explications, admet les
commissaires, mais refuse énergiquement de laisser passer les personnes qui les accompagnent.
Un peu avant midi, les conservateurs descendent en corps la rue Royale. L'offîcier de service les arrête et leur demande leurs cartes. Quatre d'entre eux n'en ayant pas sont repoussés jusq ii'à plus ample information. Les autres s'avancent à travers des corridors bordés de soldats et des antichambres empestées de l'odeur de mauvais cigares. Des escouades de policiers, armés de casse-tète et de revolvers, gardent toutes les portes de la Cham-
1^ douane, à la Nouvelle-Orlésns.
bre et refusent d'en quitter le seuil. C'est le général Campbell, disent-ils, qui leur a assigné leur poste, et ils ne le quitteront que sur l'ordre de cet officier. Foster et Phelps observent ces faits et preniient note des paroles prononcées.
Pour ^'illz il est clair maintenant que, la ruse échouant, les scalawags en appelleront à la force. Il est non moins évident pour Mac Encry que les officiers fédéraux sont disposés à y répondre. Un mot vif, une démarche imprudente peuvent amener une collision.
« Soyons fermes et prompts ! murmurent les eitoyens à l'oreille l'un de l'autre. Hais surfout, restons dans la légalité.»
La rue Suint- Louis occupée ntililaircmcnt, li la Nouvel L'-Orléaas.
A midi, Vigers commence l'appel nominal. Cinquante-ileux républicains et cinquante conservateurs y répondent.
« Cent deux membres ! Un nombre légal ! ■> s'écrie Vigers dont la voix est couverte par les bruyantes exclamations des nègres.
a Je demande, dit Billieu, membre conservateur pour La Fourche, que l'honorable Louis A. Wîltz, ancien maire de la Nouvelle- Orléans, monte au fauteuil. »
Vigers, qui attend une proposition semblable en faveur de Michel Hahn, a l'impertinence de déclarer qu'il ne mettra pas au\ voix la motion de Billieu. Vigers est secrétaire, mais de la dernière Chambre, et son rôle consiste uniquement & faire l'appel nominal. Par pure courtoisie, on permet à un dignitaire dans cette situation de faire la première motion pour la nomination du président; mais, en cas d'oubli ou de négligence de sa pàrl, tout membre de la Chambre — conformément A la tradition américaine, pratiquée non-seulement à la Nouvelle-Orléans mais à Washington — a le droit de faire cette motion et de demander un vote par assis et levé. Voyant Vigers hésiter, un membre se lève, reprend la motion de Billieu, fait voter par assis et levé, et déclare le vote acquis. Aussitôt, Louis A. Wiltz monte au fauteuil, et, au milieu de l'ébahissement et des hurlements des nègres, rappelle la Chambre au silence et déclare la séance ouverte.
Un membre demande que les cas réservés soient validés et que les cinq membres qui attendent dans la rue soient admis à occuper leurs sièges. Wiltz met aux voix cette proposition qui es adoptée à une forte majorité, un grand nombre de nègres ayant quitté la Chambre pour aller chercher des instructions auprès des manieurs du télégraphe, installés dans le cabinet de Kellogg, tjuand les cinq membres eurent pris place, les blancs disposaient de cinquante-quatre voix.
Cependant, aucune des parties ne possède le nombre de votes légal ; et les républicains, voyant s'évanouir leur faible majorité, commencent à déserter leurs bancs. Habitués à ces biais, les conservateurs s'opposent à leur sortie avant le contre-appel. Un membre propose comme président l'honorable Louis A. Wiltz ; un autre demande le fauteuil pour Michel Hahn. Cinquante-huit membres sont présents. Cinquante-cinq donnent leurs voix ù Wiltz, qui est déclaré élu au milieu de frénétiques applaudissements.
Le juge Houston, assis auprès de lui, se lève et reçoit le ser-
ment liabjtuel de fidélité à la loi et b. la constitution de la Louisiane. Wiitz, aussitôt après, convoque la Chambre et assermenté les membres présents. Quoique plusieurs se soient éclipsés, le chiffre légal est atteint. Hahn, incertain de la conduite à tenir, est demeuré à sa place et prête serment entre les mains de Wiltz. Le capitaine Floyd est élu questeur et M. Trézévant secrétaire.
Désormais, la Chambre est constituée. En sa qualité de président, Wiilz invite le {rénéral de Trohriand à. faire évacuer la police qui obstrue les portes et les corridors. De Trobriand obéit. La Chambre conservatrice, organisée sous Wiltz, semble Cire reconnue par les troupes fédérales.
Les scalawags sont-ils battus? Les citoyens sont-ils maîtres de leur ville? Pas encore.
Installé dans son cabinet, entouré d'officiers civils et militaires, Kellogg sent croSIre sa colère et ses alarmes & mesure que lui parviennent les nouvelles des faits accomplis. Malgré ses cantines et ses matelas, les conservateurs l'ont battu chez lui et avec ses propres armes. Comment reprendre l'avantage? Avec un président, un questeur et un secrétaire conservateurs, la Chambre est entre les mains de ses ennemis. Il n'y a que les baïonnettes fédérales qui puissent détruire l'œuvre de la matinée.
Mais ces baïonnettes sont-elles encore à sa disposition? Wiltz les appelle à son aide et elles obéissent. Lui obéiront-elles à lui ? Il tente l'épreuve en envoyant au général de Trobriand l'ordre écrit d'envahir la Chambre et d'en expulser les quatre membres qui viennent d'être admis à occuper leurs sièges.
Ce message, de Trobriand le soumet au général Emory, Celuici a-t-il pris l'avis de Shéridan? Le fait est incertain. Mais après un assez long délai, tandis que Wiltz remplit ses fonctions de président, de Trobriand, ayant reçu des ordres, entre brusquement dans la salie et demande l'expulsion des « intrus ». Wiltz répond qu'il ne sait pas ce que signifie le mot intrus; que toutes les personnes présentes sont membres de la Chambre, et que tout membre d'une législation américaine est inviolable.
« Je suis un soldat, et je ne commande qu'en second, répond de Trobriand. Le général Emory m'a ordonnéd 'obéir aux instructions du gouverneur Kellogg.
— Je vous fais savoir formellement, réplique le président, que cette Chambre, dûment élue, s'est constituée en me nommant président et en choisissant le capilaine Floyd pour questeur et M. Trézévant pour secrétaire. Ensuite, nous avons admis cinq
membres dont les Doms avaient été renvoyés pour validation par le comité rapporteur. Oserez-vous chasser ces membres?
— Mon devoir comme officier ne me permet pas d'agir autrement. »
Wiltz demande à la Chambre une manifestation en masse. Tous les conservaleurs se lèvent, étendent le bras et prennent le ciel à témoin de leur protestation. Les nègres, croyant un combat imminent, sautent par -dessus les banquettes, se tapissent derrière les pupitres, se bousculent dans les corridors et s'enferment dans des cabinets.
« Désignez-lez, crie de Trobriand à Vigcrs.
— Vigers n'est rien ici, interrompt le président. Son intervention dans les affaires publiques de cette Assemblée serait une insulte. Vigers était secrétaire de l'ancienne Chambre ; c'est M. Trézévant qui est noire secrétaire.
— Faites l'appel nominal t » rugit de Trobriand. Vigers se lève et commence sa lecture.
« Les membres conservateurs ne répondront pas ! » dit le président.
Et, en effet, aucun conservateur ne répond & l'appel de son nom.
Alors se présente le général Gampbell pour aider Vigers dans ses recherches yir les bancs. Une troupe de soldats entre derrière lui.
John O'Quin, membre pour Aroyelles, est désigné comme étant l'un des quatre conservateurs.
« Mettez-le dehors! » crie de Trobriand.
O'Quin se réclame du président.
« Nous ne nous soumettons qu'A la force, » dit ce dignitaire on s'adressant & l'officier.
De Trobriand appelle des hommes qui s'avancent le fusil chargé, la baïonnette en arrêt. Deux de ces soldats arrachent O'Quin de son siège.
Vient ensuite le tour de Vaughan, membre pour Bapides. Se tournant vers de Trobriand et sa suite armée, Vauhgan se lève et s'écrie :
« Au nom de mes constituants, le peuple de la Louisiane, en ma qualité de citoyen libre des États-Unis, je proteste contre ces outrages. »
Puis, s'adressant A ses collègues, il les prend tous A témoins de l'acte de violence exercé sur une Assemblée libre.
" Voyez, leur dit-il, je suis chassé par les baïonnettes
au LA CONQUÊTE BLANCHE.
— Soumeltez-vous I » soupire Wîitz.
Et l'indignité s'accomplit.
Onze autres membres sont tour à tour expulsés. Floyd, sur l'ordre du président, ayant essayé d'en protéger un, est saisi et remis à la garde des soldats.
Quand le dernier conservateur a été ainsi expulsé par la force, Wiltz se lève. D'un geste majestueux et triste, il invite la Chambre au silence et s'exprime en ces termes :
■ En ma qualité de président légal de la Chambre des représentants de la Louisiane, j'ai protesté contre l'irruption dans la salle de nos réunions de soldats des États-Unis armés de fusils chargés. Nos collègues ont été saisis avec violence et expulsés malgré leurs solennelles protestations. Une troupe de soldats a envahi la Chambre des représentants, et nous avons protesté contre cet acte. Au nom d'un peuple jadis libre, au nom de l'État ^ de la Louisiane jadis libre, au nom de notre Union américaine, je proteste solennellement contre tous ces outrages de la force militaire. Mon fauteuil de président est entouré de troupes. Nos dignitaires sont prisonniers. Membres de la législature, je déclare que la Louisiane a cessé d'être un Étal souverain et qu'elle ne possède plus un gouvernement républicain. Représentants de aotre pays, retirez-vous avec moi devant cette démonstration armée! ■■
En achevant ces mots, Wiltz ajourne la Chambre; puis, suivi de tous les conservateurs, il sort de la salle et descend la rue Saint-Louis accompagné par la moitié de la ville, partout accueilli avec d'enthousiastes acclamations. On s'installe au n° 71 de la rue Saint-Louis et, après une prise de possession formelle, on se sépare en s'ajoiirnant.
Cette victoire ne satisfait Kellogg que médiocrement. Sa violence a empiré la situation, au lieu de l'améliorer. Les quatre membres conservateurs, quoique expulsés par la force, ne le sont pas par un vote ; et ils ne peuvent plus l'être, même en apparence, la Chambre nègre ne disposant pas du nombre légal de voix, cinquante-six. Wiltz a prêté serment comme président; en cette qualité, it a transporté le lieu des séances h la rue Saint-Louis.
Tout bien considéré, Kellogg s'aperçoit qu'il est complètement battu et moins fort que jamais. Pas plus que son rival il n'a le nombre légal, et sans le nombre légal' tout gouvernement est impossible.
Lu situatiOD semble exiger un dictateur. A neuf heures du soir, le général Shéridan prend la direction suprême des affaires.