CHAPITRE XLII
Les tentes sont dressées, le sabre est roi !
Si le président Grant laisse à Shéridan toute sa liberté en Louisiane, comme il la lui a laissée dans la vallée des Montagne-Bleues et les terrains de chasse ^cs Piégans, mon fougueux voisin aura bientôt raison d'adversaires tels que Wiltz et Ogden, Mac Enery et Penn.
« Je connais bien ces gens-là, dit-il, pour avoir vécu avec eux dans d'autres temps, alors qu'ils étaient moins violents qu'ils ne le sont maintenant. Ma ligne de conduite est toute tracée. C'est une mauvaise engeance; de vrais bandits, enclins au mal. Gardez-vous de juger d'après ce que vous voye? à la Nouvelle- Orléans. Ici, on se comporte avec décence, même chez les ligueurs blancs; mais dans des districts régionaux — Bossier et Saint-Bernard, Natchitoches et la Biviëre-Rouge — c'est l'enfer, ■>
A dix heures du soir, Shéridan adresse à Belknap, ministre de la guerre, le télégramme suivant :
• Nouvelle-Orléans, 4 janvier 187j.
« C'est avec un profond regret que je vous avise de l'existence, dans cet État, d'un esprit d'opposition contre toute autorité légale et d'une incertitude du lendemain tels que le gouvernement n'en saurait trouver l'équivalent dans aucune autre partie de l'Union. La vie des citoyens est continuellement mise en péril. Des mesures efUcaces doivent être immédiatement prises, si l'on veut rétablir la tranquillité et la sécurité. Le mépris des lois et l'assassinat sont considérés ici à. un point de vue qui assure l'impunité des coupables. L'administration civile semble im-
puissanle à les punir, même à les arrêter. En conséquence, ce soir j'ai pris l'autorité sur le département du Golfe.
n P. H. Shéridan. »
Le département du Golfe comprenant trois grands États, la Louisiane, le Mississipi, l'Arkansas, avec tous les forts et postes militairesdu golfe du Mexique, sauf les forts de la baie de Mobile, est ainsi biffé, d'un seul trait de plume, de la division du Sud placée sous le commandement de Mac Dowell.
Le lendemain matin, Stiéridan reçoit de l'adjudant général, Townsend, l'assurance que sa conduite est aapprouvée ». A quoi il répond aussitât en envoyant à Washington son plan d'opérations, document qui restera certainement célèbre dans l'histoire de la liberté américaine. Jamais vice-roi espagnol en Sicile, gouverneur russe en Pologne, n'avaient réclamé de leurs aulo- ^ crates les droits que Shéridan demandait au président Grant. Tout son programme repose sur la hase suivante : les principaux citoyens des États du Sud seront considérés comme des bandits, mis hors la loi et abandonnés A la discrétion des agents du gouvernement I
Voici le saisissant télégramme expédié à. Belknap :
• La Mouv«lle-Or]iane, 5 janvier 1875.
« Je pense que, pour éteindre le terrorisme qui règne actuellement dans la Louisiane, le Mississipi et l'Arkansas, pour rétablir la tranquillité et la confiance, il faut arrêter et juger tous les chefs de la ligue blanche armée. Que par un blll, le Congrès les déclare bandits, et ils pourront être jugés par un conseil de guerre. La justice, la loi et le bon ordre, aussi bien que la paix et la prospérité du Sud, exigent la punition des chefs de ces bandits qui ont commis de nombreux assassinats ici, le 14 septembre dernier, et plus récemment à Vicksburg, dans le Mississipi. Si le Président consentait à lancer une proclamation les déclarant bandits, il serait possible qu'il n'y eilt pas d'autres mesures à prendre que celles qui m'incomberaient.
" P. H. Shéridan. «
Ainsi, le Président n'a qu'une chose à faire : dénoncer au pays les citoyens comme autant de brigands. Cela suffira ; le reste le regarde, lut, Shéridan, et ^Washington on n'aura plus qu'à attendre les événements I
LEH BANDITS. 317
Est-ce bien 1&, a-t-on le droit de se demander, le langage d'un soldat du dix-neuvième siècle parlant de ses concitoyens? Un général castillan à Oran, un pacha turc & Belgrade, se seraientils exprimés autrement?
Tout l'entourage du Président, adjudants et secrétaires, semble enchanté de celte énergie. C'est avec une courtoisie de mauvais aloi et en termes suspects que les nouvelles sont communiquées aux divers départements oiîiciels. Une ampliation de la première dépêche de Townsend à Shéridan, dépèche qui avait alors douze jours de date, est envoyée au général Mac Dowell, el c'est par elle que cet éminent soldat apprend que son commandement dans le Golfe lui a été enlevé I En informant le général Sherman que Shéridan a pris le commandement à la Nouvelle-Orléans, Townsend dit que cet oiBcîer a « annexé ;> le Golfe, et ajoute, en forme d'argument :
« La mesure, jugée nécessaire, est approuvée. »
Sherman répond laconiquement :
• Saint-Louis, 6 janvier ISIS.
a J'ai reçu votre télégramme du 5 courant, constatant que le général Shéridan a annexé h son commandement le département du Golfe. »
Cependant, on présente à. lire à Grant un télégramme du président Wiltz retraçant sommairement le récit de l'invasion :
« J'ai l'honneur de vous faire savoir que la Chambre des représentants de cet État a été aujourd'hui constituée et que j'ai été élu président par cinquante-huit membres, c'est-à-dire par une majorité légale de deux voix. Plus de deux heures après, l'officier commandant les troupes des États-Unis dans cette ville m'informa que le gouverneur Kellogg lui avait ordonné d'expulser du Gapitole certains membres de la Chambre, et que ses instructions lui commandaient d'obéir à cet ordre étrange. Je protestai contre toute intervention des États-Unis dans l'organisation et les délibérations de la Chambre. 'Ne tenant aucun compte de cette protestation, l'officier commandant envahit la salle des séances avec une compagnie de soldats et en fit sortir par la violence treize membres légalement et consLitutionnellement admis, et qui, au moment de leur expulsion, participaient à nos délibérations. La force armée ayant, en outre, déclaré son
intention d'intervenir dans les actes et l'organisalion de cette Chambre, le président et cinquante-deux membres se sont retirés, refusant de continuer à délibérer sous la pression militaire. »
Dans cette situation, Louis A. Wiltz, en sa qualité de président, demande respectueusement au Président des États-Unis de lui faire savoir « d'après quelle autorité et en conformité de quelle loi l'armée des États-Unis a interrompu et dissous une session de la Chambre des représentants de l'État de Louisiane. » Wiltz ajoute que, cette invasion étant reconnue illégale comme elle ne peut manquer de l'être, il demande instamment que les troupes fédérales reçoivent l'ordre de rétablir la Chambre dans le lieu de ses séances, et, non moins instamment, que le ministère de la guerre interdise aux officiers fédéraux de se mêler en rien de ce qui peut se passer au sein d'une assemblée générale.
Que peut répondre à cela le Président Grant?
En ce qui concerne la Nouvelle-Orléans, César— c'est le nom que l'on donne au général Grant, non-seulement dans le Sud, mais dans le Nord et dans l'Ouest — César n'est pas aussi optimiste que Belknap et ses adjudants. La critique a, en Amérique, une grande liberté d'allure et elle en use ; toutes ces voix accusatrices poursuivent le Président jusque dans la retraite de son cabinet, présageant un orage comme le roulement d'un tonnerre lointain.
Le récit des événements accomplis rue Royale, dans la nuit du dimanche et la matinée du lundi, remplit les feuilles quotidiennes de toutes les villes de l'Union, de Galveston à Portland*, de Savannah* à. San-Francisco. Pour la plupart, les comptes rendus sont accompagnés d'appréciations sévères. Quelques journaUstes plaisantent sur l'incident. N'est-on pas en carnaval, la saison des jeux et des ris? L'orgie nègre du Capitole, facéties ; les cantines, les soupers, la réunion de minuit, les buvettes du matin, autant de joyeuses inventions échappées de la plume d'écrivains en bonne humeur. Mais, en général, la presse prend la chose au sérieux, et, & leur grand honneur, les principaux journaux républicains sont ceux qui stigmatisent le plus impitoyablement les actes du général de Trobriand. Sommesnous donc en France? demandent-ils. Grant estril un Bonaparte?