CHAPITRE XLIII
Un aide de camp m'apporte une lettre du général Mac Enery m'invitant à visiter le quartier général des conservateurs, rue du Canal. En compagnie d'un vieil ami, le consul de Fonblaaque, je m'y rends de notre hôtel, aujourd'hui désigné sous le nom de « quartier général du Golfe ».
Le général Hac Enery occupe, rue du Canal, vis-à-vis de la statue d'Henri Clay, un appartement oii il vit modestement.
a Vous n'avez pas peur d'entrer, me demande un sénateur que Je rencontre dans l'escalier, quoique nous soyons des bandits? »
Non, je n'ai pas peur.
Un mauvais plaisant a accroché au mur une caricature représentant le général, sous forme de dogue, aboyant contre un offîcier de la cavalerie louisianaise.
« C'est pitoyable, dit le sénateur en passant. Mais que voulez'vous I Nous autres, gens du Sud, nous aimons h plaisanter. »
Dans le salon, nous trouvons le gouverneur Mac Enery, le vice-gouverneur Penn et plusieurs sénateurs qui ont refusé de siéger avec les partisans de Kellogg, sous laprésidence de César C. Antoine. Il serait diTtlcile de rencontrer un groupe d'hommes plus polis et plus réservés, même à Oxford, à Westminster ou ailleurs. Qu'ils aient ou non le droit de leur côté, on sent qu'il sera diflicile de les repousser du terrain sur lequel ils ont pris pied.
D'une taille moyenne, le général Mac Enery a quelque ressemblance avec le Président Grant ; son regard est méditatif, sa physionomie rêveuse; il porte d'épais favoris et de grosses moustaches. Le général Penn est plus jeune que son chef; type du sudiste, il a le menton rasé, les yeux et les sourcils noirs et une
longue moustache tombante; timbre de voix, physionomie, gestes, toutchezlui dénote l'homme d'action. Le général Ogden a une grosse télé ronde hardiment plantée sur un corps d'athlëte; rayonnant d'audace et d'activité, on devine, en le voyant, qu'il ne recule devant rien quand il s'agit d'accomplir ce qu'il considère comme son devoir. D'ailleurs riches propriétaires tous les trois.
a Nous prétendons, dît le général Mac Enery, représenter les quatre-vingt-dix-huit centièmes de la fortune de l'État. »
Et c'est juste, si j'en crois ce qui m'est affirmé de tous côtés.
« Cependant, ajoute Penn en riant, nous, qui possédons presque toute la fortune de rÉtat,^nous sommes des bandits ! »
Généralement, les bandits ne sont pas propiétaires ; ni en Espagne, ni en Grèce, ni en Asie Mineure, ni en Californie. Si Vasquez était capable de lire un journal, il apprendrait sans doute avec plaisir que, de par le général Shéridan, bon nombre de ses o confrères » font partie de la magistrature el du barreau.
i< Personne, répliqué-je, ne conteste que vous représentiez la fortune de la Nouvelle-Orléans; mais il s'agit d'habitants et non de richesses, el, à ce qu'il me semble, vous prétendez avoir une majorité absolue de votes en faveur des candidats conservateurs.
— C'est exact, répond le gouverneur; la majorité n'est pas bien grande, mais elle l'est assez cependant pour nous permettre, si l'on n'intervient pas, d'administrer, et de rétablir le règne de la paix.
— Les gens de couleur n'ont-ils pas la majorité des votes dans l'État pris dans son ensemble — quatre-vingt-dix mille contre soixante-seize mille?
— Oui, sur les listes actuelles ; mais les listes sont frauduleusement dressées. Comment les gens de couleur pourraient-ils avoir plus de voix que nous? Nous sommes à peu près égaux en nombre — trois cent soixante-deux mille blancs contre trois cent soixante- quatre mille noirs. Ces chilTrcs ne sont pas les nôtres. Le recensement a été fait sous l'administration de Warmoth. Nous savons pertmemment que quelques-uns des relevés sonl faux, et exagérés au bénéfice des noirs. Mais prenez les chiffres tels qu'ils sont. Comment peut-il se faire qu'une différence de deux mille dans la population produise une différence de quatorze mille dans les listes électorales?
— C'est assez difficile, en effet, k établir.
— Excepté par la fraude ; une fraude manifeste et éhontée. Le
fait est que tes nègres sont enregistrés sous diiïérents noms et dans diverses paroisses. Les nègres morts sont maintenus sur les listes, qui comprennent également des nègres mineurs. On y inscrit les femmes aussi bien que les hommes. Partout oti se rencontrent des employés noirs, soutenus par une police noire, il y a fraude et abus.
— Est-il vrai, général Mac Enery, qu'en principe, lesconservateurs refusent tout droit politique aux nègres?
— La question est pendante. Parmi les conservateurs il en est beaucoup qui pensent qu'on a commis une lourde faute en ac-
' cordant le droit de vote aux hommes de couleur; mais après leur avoir donné la liberté, les Élals-Unis ont jugé à propos de les faire électeurs. Nous nous soumettons aux faits. Il y a certainement des gens qui voudraient enlever au nègre sa liberté individuelle aussi bien que ses droits politiques; mais la majorité des citoyens n'aspire plus à revenir à l'ancien étal de choses. Le conservateur désirerait voir le droit de vote réglé et défini par la loi. Dans tous les pays libres, certaines catégories d'individus, — les indigents, les fous, les prisonniers, par exemple — ne figurent pas sur les listes électorales. Dans quelques autres pays libres, tous ceux qui ne savent ni lire ni écrire ne sont pas admis à voter. Sous ces conditions, les conservateurs de la Louisiane seraient parfaitement disposés à reconnaître au nègre les droits politiques.
— Vous ne redoutez pas les électeurs lettrés?
— En aucune façon. Les gens instruits ne se laissent jamais guider par desscalawags. Aujourd'hui même l'instruction compte pour beaucoup. Si tous les nègres agissaient avec ensemble, — quatre-vint-dix mille contre soixante -seize mille — ils réussiraient à élire Pinch pour gouverneur et à s'assurer une forte majorité dans les Chambres. Mais nous avons en Louisiane des nègres lettrés, comme Tom Chester, et, en matière politique, des Africains lettrés ne s'accordent pas plus avec leurs congénères que des Angto-Saxons. Dès qu'un nègre sait seulement épeler, il se pose en chef; il ne suit personne, un homme de sa couleur encore moins que tout autre. Dès qu'il possède une hutte et un lopin de terre, il devient conservateur et vote contre les scalawags. Dans chaque paroisse, en Louisiane, il existe un club conservateur nègre ; et malgré l'hectare de terre et la mule promis par Kellogg à tout nègre votant pour Grant, des milliers de nègres ont voté avec nous lors des dernières élections. Des
dixaines de milliers feront de même après le départ des troupes fédérales. »
En quittant le général Mac Enery, je me rends rue Saint- Louis, à la Chambre basse conservatrice, oii je suis cordialement accueilli par le président Wiltz.
De petite taille, avec des cheveux taillés en brosse, un visage maigre et décoloré, Louis A. Wiltz possède une physionomie empreinte de franchise et de résolution.
Au moment où je pénètre dans la Chambre, la tribune est occupée par le capitaine Kidd, aussi savant légiste que valeureux soldat. Il propose que tous les députés conservateurs descendent, en corps, dans la rue, se rendent au Capitole et demandent à occuper leurs sièges. Soixante-six membres sont présents ; cinquante-lrois dont les pouvoirs ont élé vérifiés, et les treize indûment dépossédés par le comité Kellogg.
K Vous prétendez constituer une Chambre légale? demandé-je au président.
— Non, répond nettement Wiltz. Nous prétendons seulcmenl être en nombre légal. Nous nous nommons réunion et non assemblée; car nous voulons rester dans la légalité, même au point de vue des mots. »
Tandis que Kidd presse les conservateurs de prendre des mesures plus énergiques, on expédie à Washington un télégramme au sénateur Thurman, pour lui demander son avis. Thurman est un des chefs des démocrates, siégeant au Congrès pour rOhio, et souvent consullé par les conservateurs du Sud. « Patience! » répond-il sagement.
<' Notre politique doit se résumer en un mol : patience ! dit le président. Attendons! Le temps combat pour nous. Les tours de passe-passe finissant par s'user, on ne saurait même renouveler celui de l'hectare de terre et de la mule. Certainement, nous souffrons du retard; mais la violence nous serait plus préjudiciable encore. Les membres assis sur ces bancs sont propriétaires euxmêmes, ou représentent les propriétaires de presque tous lesnavires, les magasins, les hôtels, les banques de la Nouvelle-Orléans. Peut-on s'imaginer qu'ils aient quelque intérêt & entretenir le désordre? Qu'une seule vitre soit brisée, nous en supportons les frais. Les scalawags n'ont rien à risquer que leur peau et ils tiennent essentiellement & la conserver. Qu'importeà Kellogg et à Packard, à Antoine et à Pinchback l'augmentation ou la diminution de la fortune publique? Toutceque nouspossé-
dons, nons, repose sur le maintien de l'ordre et de la tranquillité. C'est un fait que nos frères du Nord n'ont pas encore su comprendre; mais les événements vont Irès-promplement leur dessiller les yeux. »
En traversant le quartier français, je rencontre le sénateur Trimble, un républicain bien connu dans l'État.
« Sudiste et républicain î m'écrié-je.
— Ah! me répond-il, comme tous les vieux républicains, je
L'Universilé, h la NouvcIl»(lrléaiis
commence h me délier des théories. Les faits ont détruit ma foi dans l'absolutisme, et il me 'semble qu'un Américain a autre chose à faire qu'à obéir aveuglément à l'esprit de parli. »
Le sénateur Trimble subit exactement la même impression que le colonel Morrow et le sous-comité du Congrès. Dans sou rapport au général Emory, rapport transmis par celui-ci au général Sherman, Morrow dit textuellement i « De l'enquête approfondie h laquelle je me suis livré dans les comtés de la rivière Rouge, il résulte que si la soumission au gouvernement des
États-Unis est absolue, on s'oppose énergiquement 4 celui de l'État par Kellogg et Antoine.... Sans la protection des troupes fédérales, l'administration actuelle ne se maintiendrait pas une heure.... On s'en méfie et on la méprise univereellement. »
C'était un avertissement. Sherman l'envoya à Washington après avoir inscrit en marge ces mots signiGcalifs : «Pour l'examen personnel et attentif du général Grant. »
Quant au sous-comité, un rapport au Congrès, rédigé eoHeclivement par Poster de l'Ohio, Phelps du New-Jersey et Potter du New-York, constate les cinq faits suivants :
1" Les dernières élections ont été loyalement faites;
2° Aucune pression n'a été exercée sur les gens de couleur;
3" Beaucoup de nègres aspirent à être débarrassés de Sellogg;
4° Le bureau rapporteur a été illégalement constitué et a donné des relevés faux ;
5" L'Assemblée délibérait au moment où de Trobriand expulsa par la force les membres conservateurs.
Ce rapport a été présenté au Congrès et a retenti partout comme un cri de guerre. Les quatre autres membres du comité nommé par le Congrès sont venus rejoindre leurs collègues à la Nouvelle-Orléans; mais on est convaincu d'avance qu'il ne saurait exister entre eux de contradiction. De l'est à l'ouest, le pays est en feu.
Ardents, sensitifs, méridionaux dans toute l'exception du mot, les Néo-Orléanais sont profondément surpris de cette explosion de sentiment blanc dans le Nord. Cette sympathique exaspération est universelle; elle éclate à Boston comme à New-York, & Pittsburg comme à Cléveland, à Cincinnati comme à San Francisco '. Jamais, depuis la mort du Président Lincoln, la passion ne s'est manifestée avec une telle violence delangage. Des hommes d'État, habitués à mesurer leurs paroles, prennent part au conflit, et accusent le Président Grant de quelque chose comme de haute trahison envers la République. Adams & Boston, Bryant h New- York, apportent à la colère générale la sanction de leur haute intelligence. Evarts, le plus savant jurisconsulte américain, stigmatise Shéridan et de Trobriand en termes rarement appliqués par des légistes aux plus vils instruments d'un pouvoir despotique. Quant aux malédictions accumulées sur la tète
1 . Baatoii, capiUlc de l'Ëlat de Hassachuselts ; — TilUbourg, l'une des villes les plus importantes de l'Ëlal <te Pennsylvanie ; — Cléveland et Ctncionali, villca prioci' paies de l'Étal dOhio. (Note du Irâducleiti:)
LE GOUVERNEUR WARMOTH. 333
de Kellogg, elles sont les plus sanglantes qu'on ait entendu formuler depuis la guerre.
Si le Président Grant recule, répudiant Shéridan et laissant partir Kellogg, oii dans un semblable état d'anarchie, résidera le gouvernement légal de l'État?