CHAPITRE XLIV
LE GOUVERNEUR WARMOTH.
« Oii résidera le gouvernement ? répète le général Warmoth à qui j'adresse la question. — Mais ici ! Le seul gouvernement de la Louisiane réside en moi. Je suis le gouverneur. Nul autre que moi-même n'a été reconnu en cette qualité par le Congrès. Kellogg et Mac Enery sont aussi bien répudiés l'un que l'autre. Kellogg est gouverneur par la gr&ce du général Shéridan. Si les troupes fédérales s'éloignaient, Mac Enery serait gouverneur par la grdce de la ligue blanche. Quand l'ordre et le droit auront repris leur empire, il n'y aura pas d'autre gouverneur légal en Louisiane que moi. »
La position de Warmoth à la Nouvelle-Orléans provient nonseulement de l'incontestable légalité de son élection, mais de ce qu'il représente ce nombre considérable de citoyens, è. qui la question noire ou blanche reste indifférente, tant que leurs intérêts commerciaux ne sont pas compromis. Ces citoyens ne demandent qu'à vivre en paîx,& gagner leur pain quotidien, et à sauvegarder le toit qui les abrite. A leurs yeux, ti.us les acheteurs sont frères. En échange d'une paire de souliers ou d'une bouteille de whisky, l'argent du nègre vaut l'argent du blanc. Un commerçant doit-il s'occuper des querelles à propos de l'égalité des droits? Payer leurs loyers et leurs impositions, voilà de quoi il leur importe de se soucier! Pourquoi s'occuperaient-ils des théories de races? C'est l'afTaire des jurisconsultes et des sénateurs.
Même parmi les uëgres, Warmoth compte un certain nombre
d'adhérents. Jamais il ne les a trompés, et il a obtenu leurs votes sans leur promettre -c un hectare de terre et une bonne mule ::. Moins généreux en paroles que Kellogg, il a cherché à remplir ses engagements. C'est à lui que les nègres doivent la police métropolitaine, une institution que beaucoup d'entre eux considèrent comme l'unique garantie de leur liberté. A mesure que pAlit l'étoile de Kellogg, les nègres se tournent vers Warmoth, pensant que sa modération bien connue leur évitera toute collision avec les blancs.
Supérieurement doué, homme du monde et soldat, Warmoth, avec son front p&le, ses arcades sourcillèrea proéminentes, ses jeux au regard pénétrant, a toute l'apparence d'un héros de roman. On assure que les dames sudistes le trouvent fort à leur gré. II afTecte des façons excessivement courtoises. Bien différent de la généralité des carpet-baggers que la société exclut de son sein, Warmoth a soif de considération et, honneur insigoe, est quelquefois invité dans des maisons qui donnent le ton à la Nouvelle-Orléans. Cette distinction est pour lui à la fois une joie et une douleur. Elle l'a mis en amicales relations avec des conservateurs inexorables dans leur opinion, tels que Mac Enery et Penn. Wiltz l'a reçu, Ogden l'a visité dans sa prison. Gr&ce au charme de ses manières, & la modération de ses idées, il est parvenu à faire supporter aux hautes classes de la société sa présence dans leur ville.
Mais ce succès, qui leur est interdit, remplit de rage les scalawags ses confrères. Quand Warmoth arriva à la Nouvelle- Orléans, précédé par sa réputation de vaillant soldat et de fin politique, il fut élu par les citoyens loyaux président de la « grande armée de la République » en Louisiane. On désigne sous ce nom une association patriotique d'hommes ayant combattu pendant la guerre : troupes actuellement débandées et dispersées, mais que réunit un lien commun, la confraternité militaire et le souvenir delaluttepourunegrande cause. Il existe, dans chaque État, une grande année de la République jouissant, surtout dans le Sud, du patronage du gouvernement. Le président d'une telle association possède nécessairement une influence considérable; Warmoth en profita si bien qu'il fut élu gouverneur de la Louisiane, sous l'empire de la loi de reconstitution.
Quant &son administration, chacun en parle suivant son penchant poUtique. Ses amis affirment qu'il a maintenu l'ordre et encouragé le commerce, tandis que ses adversaires le traitent de
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misérable, de voleur, de lâche et de meurtrier. Les conservateurs, qui n'ont aucune raison pour l'aimer, reconnaissent que, dans un poste très-difficile, il a fait preuve de capacité et d'honnêteté.
Si des ennemis loyaux lui rendent cette justice, il n'en est pas de même de ses anciens amis les républicains fanatiques et les conservateurs girouettes ^
I.es républicains fanatiques l'accusent d'avoir ruiné leur parti k la Nouvelle-Orléans. 'Warmoth, disent-ils, a, par sa corruption déshonoré le drapeau républicain. C'est lui qui, de connivence avec le sénateur Jewell, a imaginé la fusion dont la conséquence a été le partage de leur parti en deux camps. 11 paralyse la grande armée de la République. Où est la grande armée ? Pourquoi les compagnies ne sont-elles pas sur pied, faisant entendre leurs voix en ce moment critique ? Pourquoi les soldats de l'Union restent^ils en arrière, laissant Shëridan combattre seul ? Le coupable, c'est Warmoth, qui fait la courbette devant les conservateurs, mendie son admission dans les clubs et dans la société, et baise la main des dames dans l'avenue de Pennsylvanie.
Et cependant, ces républicains fanatiques sont des moutons comparés aux conservateurs girouettes, et spécialement k ce sénateur Jewell, jadis le plus fervent avocat de Warmoth. Jewell est directeur d'un journal intitulé : le Bulletin commercial, [euille aux vives allures dans laquelle il fait ù. son ancien chef une guerre de récriminations et d'injures, non pas sur le terrain d'un principe élevé, mais sur une question infime surgissant du grand conflit de race.
Sera-t-il permis aux nègres de mouler dans les voitures publiques? Les dames répondent : Non. Les propriétaires de véhi-' cules, craignant de mécontenter leurs clients, répondent également : Non. Delà une guerre intestine d'une extrême amertume, qui divise les famillçs autant que les actes de Kellogg et les messages de Grant.
Mais ce n'est pas tout. D'autres questions se groupent autour de celle ci. Sera-t-il permis aux nègres de loger dans les bons hôtels? De dîner à table d'hôteî D'occuper un siège à l'église? Les carpets-baggers, qui dépendent des suffrages nègres, soutiennent que tous ces privilèges découlent de la théorie admise de a l'égalité des droits ». Si le blanc et le noir sont égaux
1 . Le teil« dit Irimmeri, gêna de tous les partis. (.Vû<« du traducteur.)
devant la justice, ils doivent l'êlre devant un cocher et un garçon d'hôtel. Ainsi parlent les scalawags.
La partie adverse répond que l'égaUté des droits n'implique aucun privilège de cette nature. Deux personnes égales sont libres de frayer ou de ne pas frayer ensemble, selon qu'il leur convient. Accord ou désaccord mutuel, voiU en quoi consiste l'égalité. Un homme libre ne peut être contraint d'acheter ou de vendre à autrui. Le négociant ne peut être obligé à céder sa marchandise au premier venu ; il a le droit de choisir ses clients. Le conducteur d'une voiture publique a celui de ne pas accorder la place qu'on lui demande. En principe, ce droit s'exerce vis-à-vis de classes tout entières. On refuse de transporter les fous, les mendiants, les ivrognes, les vagabonds, les femmes de mauvaise vie, ainsi que les gens vêtus de haillons ou souillés de boue. On expulse ceux qui se servent d'expressions grossières. Bon gré, mal gré, on respecte la décence et l'ordre moral. L'opinion fait loi ; et, que l'on soit républicain ou conservateur, on doit exploiter ses voitures conformément au sentiment public.
Cette question de savoir si les nègres auront ou n'auront pas le droit de s'asseoir dans les voitures publiques est débattue avec une animation aussi grande que celle qu'excitent les télégrammes de Shéridan. Chacun suggère un remède, ou discute un compromis. Le général Warmolh, par esprit de conciliation, propose qu'on fasse partir de la rue du Canal des voitures marquées d'une étoile, dans lesquelles les nègres pourront circuler en compagnie des blancs qui ne verraient pas d'objection & ce voisinage. Cette proposition, il la porte à son ancien ami Jewell pour insertion dans le Bulletin. Jewell refuse.
« Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de publier ce projet, dit-il.
— Je suis d'un avis tout différent. Vous ne voulez pas l'insérer? Je m'adresserai ailleurs.
— Si vous publiez ce document, s'écrie Jewell, je vous ruine à jamais. »
Warmolh ne tient aucun compte de cette menace et fait imprimer sa proposition, qui est adoptée par les deux chefs conservateurs Mac Enery et Wiltz, comme le plus raisonnable des compromis.
Le lendemain matin|paratt dans le Bulletin, un article de fond dans lequel Jewell traite Warmoth de « Lazare ressuscité par Satan » ; de « méchant et audacieux personnage, inventeur et
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promotuur de tous les abus » ; de « congénère du serpent à sonnettes » ; d'homme de « renom inTànie «.
Warmoth se défend en accusant Jéwell de « mensonge, d'odieux mensonge ». Il ajoute que les attaques dont il est l'objet pro- ' viennent de ce qu'il a refusé au sénateur de lui donner les insertions du gouvernement,
Jewell envoie aussitôt rue Saint-Louis, chez Warmoth, pour s'informer si celui-ci accepterait un duel. Warmoth répond qu'il ne saurait consentir à se mesurer avec un tel individu. Dès que cette réponse lui est apportée, le sénateur adresse à Warmotli un déli qu'à sa grande surprise, le gouverneur accepte.
Ce qui suit est un mystère aussi bien qu'une tragédie, Daniel C. Byerley, ancien lieutenant dans l'armée confédérée et copropriétaire du Bulletin commercial, prend la querelle à son compte. C'est un homme d'une grande vigueur physique, quoique manchot du bras gauche. Il guette Warmoth, l'aborde dans la rue du Canal et le frappe de deux violents coups de canne sur la tête. Étourdi, Warmoth recule de quelques pas. Byerley se jette sur lui et le prend corps à corps. Tous deux tombent sur le trottoir ; Byerley frappe toujours, mais Warmoth, qui a pu tirer son couteau, le plonge dans le ilanc de son adversaire. On accourt et on les sépare. Byerley, brandissant sa canne quitte le champ de bataille appuyé sur les bras de deux amis. Warmoth remet son cou* teau à un capitaine de la police urbaine et se constitue prisonnier.
Quelques heures après, Byerley était mort. Ayant succombé dans un combat contre un intrus, il est devenu le héros de la Nouvelle-Orléans, et une longue suite d'équipages l'accompagne jusqu'à sa dernière demeure. Le gouverneur Mac Enery tient un des cordons du poôle et plus de deux mille citoyens suivent le cercueil.
Warmoth a tué un homme ; mais sa considération n'en a pas été sérieusement atteinte. Sa prison est un salon; les plus illustres personnages s'inscrivent sur le regisire déposé, à cet ciïet, au greffe. Mac Enery vient le voir. Ogden et Pcnn ne se montrent pas moins courtois et le président Wiltz lui a rendu une visite officielle. En un seul jour, il a reçu cinq cents citoyens. Jamais ta popularité de Warmoth n'a été aussi grande. Personne ne songe à le rendre responsable du sang répandu ; le magisirat devant lequel il a comparu s'est empressé de le rendre à la liberté,
« Je croyais Byerley armé de toutes pièces, dit Warmoth pour
expliquer son coup de couteau; je ne l'ai frappé que dans un cas de légitime défense. Il m'a pris i l'improviste et m'a frappé deux fois avant que j'aie pu seulement l'apercevoir. La canne qu'il portait renfermait une épée, arme bien plus redoutable qu'un simple couteau. »
Ce meurtre perpétré sur la voie publique a enflammé et compliqué la situation ; car, quelque opinion que l'on entretienne relativement aux batailles de rues, tout homme raisonnable hésitera à élever à la première magistrature de l'État un personnage dont les mains sont teintes de sang. Dans un pays mieux ordonné, jamais homme coupable d'un pareil attentat ne pourrait occuper une fonction publique; pour le moment, en Louisiane même, Warmoth est devenu impossible. Combien de temps durera cette exclusion?
<■ Vous croyez que c'en est fait du général Warmoth, dit un de ses admirateurs. Jean Avoine meurt ; entcrrez-le dans un trou et couvrez-le de terre; dans cinq semaines, il en sera dehors. Bienldt, peut-être, nous verrons Warmoth président des États- Unis. »