CHAPITRE XLV
RPET-BAGGERS'.
Le secrétaire particulier de William P. Kellogg vient à l'hôtel me dire que si je désire rendre visite h la législature et au pouvoir exécutif, je serai cordialement accueiiti au Capitole par le président Hahn et le gouverneur Kellogg. Toujours en compagnie de notre consul, je suis la rue Royale, l'accès de la rue Saint- Louis restant interdit.
Après quelques pourparlers avec des soldats et des policiers nègres, la porte s'ouvre. A peine entré je recule, sufToqué par une abominable odeur de mauvais cigares et de liqueurs pires encore. La salle où je pénètre est à peine éclairée par un bec de gaz brûlant dans une encoignure. Des planches barricadent les portes et les fenêtres; le plancher est couvert de bouchons, de
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verres cassés, de croûtes de pain et d'os rongés. C'est une sorte de ruche bourdonnante pleine d'employés, nègres pour la plii-
Uq carpel-baggcr el qd électeur.
part, tous fumant, jacassant, s'agitant sans rime ni raison. Ici, uD éplucheur de coton s'écrie qu'il veut monter & la Chambre^ pour admirer la législature en fonction. Là, un carpet-bagger
explique à un électeur noir pourquoi le nèpre n'a pas cncorc reçu « l'hectare de terre et la bonne mule ». En gravissant l'escalier, je heurte un individu qui glapit : « C'est égal! tout va bien! Les gens de couleur sont maintenant en possession de leurs droits! »
Ce n'est pas sans une sérieuse discussion avec la police noire, pour qui tout blanc est nécessairement un espion ou un traître, que nous pénétrons dans la seconde Chambre, salle longue et malpropre, absolument dénuée de tapis. Partout des crachoirs. Quelques députés nègres fument en se dandinant sur leurs fauteuils. L'atmosphère est écœurante. Chaque député a un fauteuil portant son nom inscrit en gros caractères; mais il semble incapable d'y rester tranquillement assis. II est sans cesse en mouvement, se lève, se rassied, ou va bavarder avec un compère. Cinq ou six membres parlent tous à la fois, et s'accusent mutuellement de mensonge et de fourberie. Ces cris se croisent : «A l'ordre 1 monsieur le président! — Voulez-vous vous taire, vilain nègre! » On se croirait vraiment à une foire de campagne.
Michel Hahn, qui préside, nous fait asseoir près de son fauteuil et cherche à nous expliquer la scène que nous avons sous les yeux.
« Vous êtes étonnés qu'il soit permis de fumer à la Chambre? Sachez bien, messieurs, que c'est par mon autorisation. Le règlement s'y oppose; mais comment pourrais-je le faire exécuter? Chiquer n'est pas défendu, et cependant n'est-ce pas plus dégoûtant encore? Le règlement est lettre morte. Les nègres ne peuvent se dispenser de chiquer et de fumer.
— Pourquoi ne fument-ils pas dans d'autres salles?
Vous croyez que c'est facile? Permettez-moi de vous dire
que bien loin d'être facile, c'est absolument impossible.
— Pourquoi?
Parce que je ne puis permettre à un seul membre de quitter sa place. Vous voyez que nous ne sommes que tout juste en nombre légal. Qu'un membre s'absente, et nous ne pourrions plus délibérer. »
Un nègre du nom de Dcmas, membre pour la paroisse de Saint-iean, se lève. Il interpelle la Chambre d'une voix de stentor et avec une certaine éloquence.
« Oui, fait observer le président Hahn, il y a quelque chose dans la cervelle de ces gens-là. Presque tous sont esclaves de
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Daissance. Il y a une douzaine d'années, à peine un seul d'entre eux aurait-il osé ouvrir la bouche en présence d'un blanc. »
L'honorable Michel Hahn affecte d'ignorer quel est, dans son parlement, la proportion entre les membres noirs et les membres blancs.
« Je ne m'inquiète pas de la couleur, » dit-il.
Mais pendant que M. Demas gesticule et tonne, je compte les tètes, et je trouve vingt-quatre blancs contre vingl^huit noirs. Or, vingt-quatre et vingt-huit font cinquante-deux, quatre membres de moins que le chiffre légal !
Et cependant Michel Hahn vient de me dire que la Chambre qu'il préside est en nombre voulu. Je compte de nouveau, et j'arrive au môme résultat.
B Considérez-vous celte assemblée comme une Chambre légale, monsieur le président?
— Certainement, comme la seconde Chambre de la Louisiane.
— 11 n'y a que cinquante-deux membres présents.
— Cinquante-six ont répondu à l'appel nominal. » Oh ! Michel Hahn !
Passant à la Chambre haute, je vois un nègre aux traits ravagés présidant vingt-hilit sénateurs, quinze noirs et treize blancs. On est en train de discuter s'il ne serait pas opportun de donner une leçon aux sénateurs de Washington, en leur renvoyant Pinchback comme sénateur pour la Louisiane. Le président n'est autre que César C. Antoine, vice-gouverneur de l'État, occupant le fauteuil en vertu de sa charge. Aucun sénateur conservateur n'est présent.
César C. Antoine est un Africain pur-sang, quoique sa peau soit d'une nuance plus claire que celle de ses congénères du Niger et du Sénégal. Petit de taille et émacié, il ne semble puiser sa force que dans son système nerveux. Il était facteur à la douane. Avant d'aborder la politique, c'est & peine s'il gagnait sa vie ; mais il était employé du gouvernement, et, comme tel, il crut devoir se lancer tète baissée dans la carrière. Son élévation fut rapide; il passa, presque sans transition, des crochets de portefaix au fauteuil de vice-gouverneur. Jadis le serviteur des commis, il est maintenant le maître des sénateurs. Depuis le temps où les califes faisaient des pachas de leurs domestiques, jamais homme de sa condition n'a été élevé à une telle dignité. Il doit bénir le hasard qui l'a tiré de la foule, dont il n'était pas homme à sortir par ses seuls efforts.
342 LA CONQUÊTE HLAKCHE.
Ce César noir de la Nouvelle-Orléans, daigne me laisser voir qu'il pense exactement comme le César blanc de Washington. Tout en mAchant son tabac et en lançant des jets de salive dans un immense crachoir, il m'informe qu'il '< n'a jamais rien vu de tel que l'alTaire Wiltz »; puis encore, que « les gens de couleur de la Louisiane verront avec plaisir le général Grant obtenir un troisième mandat, et même un sixième, s'il lui plait. » Deux Césars sous le même bonnet.
Les sénateurs nègres sont d'accord pour reconnaître que les individus blancs de Washington font preuve d'une rare impertinence en rejetant Pinch. C'est le martyr de la couleur. Comment ! les blancs s*enquièrent de sa moralité ! Quel droit ont-ils de franchir le mur de la vie privée d'un gentleman?, Comment! ils discutent la validité de l'élection du gouverneur Kellogg! Quel droit ont-ils de reviser une élection faite en Louisiane? Pinch retournera à Washington; c'est l'homme de leur choix, et il siégera, en leur nom, sous le dôme de marbre, parmi les hommes les plus illustres de la république!
En me rendant avec Antoine dans le cabinet de Kellogg, je rencontre Pinch. Le nègre est dans la jubilation; son élection vient d'être confirmée à nouveau par les sénateurs nègres, et Antoine apporte ses pouvoirs pour les présenter à la signature de Kellogg. Se pavanant dans un immense col en papier, les cheveux luisants de pommade, la face épanouie, grimaçant des sourires, Pinch se confond en saluts et en révérences. Il est tellement grotesque, qu'on est tenté de fui offrir vingt sous. Kellogg semble éprouver un certain dégoût pour ce personnage ; mais il ne saurait refuser ni sa signature ni son sceau. Dieu sait avec quelle répugnance il s'exécute! Pinch l'examine d'un œil anxieux, chiquant avec acharnement et souillant de sa salive les murs et les tapis. La scène est d'un haut comique. Les pouvoirs signés, Pinch s'en saisit, fourre dans sa bouche une nouvelle chique, et sort avec Antoine. Bras dessus bras dessous, dressant la tête comme des coqs de combat, les deux nègres traversent la foule émerveillée, et disparaissent à ses yeux.
« C'est une comédie, dit crbmenllego.uvemeur Kellogg. Pincliback, n'est pas plus sénateur maintenant qu'il ne l'était auparavant. Et il se prend nu sérieux! Mais tous ces gens de couleur fiont des enfants qu'il faut amuser. Ils reconnaîtront leur erreur quand Pinch sera arrivé à Washington. »
Le gouverneur Kellogg est sérieux, poli et toujours maître de
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lui-même. D'après l'opinion publique, c'est le mensonge incarné. Un ami que je rencontre dans la rue du Canal me dit : « Vous allez voir Kellogg? Je dois vous prévenir que c'est une personnalité extraordinaire. Il n'a peur de rien. Toutes les troupes fédérales de la Nouvelle-Orléans ne pourraient l'obliger à dire un un mot de vérité. »
Kellogg a les allures douces et séduisantes, « tortueuses et décevantes », disent ses ennemis. Toujours est-il qu'il a le regard franc et la voix sympathique. Pour moi, c'est un homme remuant et fanatique, inébranlable dans ses opinions, prêt & tout, même au sacriQce de sa vie, pour ce qu'il considère comme la « bonne cause ».
Changeant de conversation, il s'informe si nous avons vu les Chambres, — question qui me permet de lui en poser uûc autre.
a La Chambre basse est-elle une assemblée légale?
— Non, me répond-il en souriant; pas encore. Il nous faut le nombre légal, et c'est justement là que glt la difficulté. Nos conseillers assurent que cinquanle-quatre membres sufllsent; mais les usages en exigent cinquante-six. Jusqu'à ce que la question ait été décidée juridiquement, nous nous abstenons.
~ Avez-vous cinquante-quatre membres?
— Non, seulement cinquante- trois. Le président Hahn a admis & siéger trois candidats dont les pouvoirs n'ont pas été vérifiés par le bureau. C'est un tort. L'assemblée, n'étant pas en nombre, n'a le droit d'admettre personne dans son sein.
— Pas même d'élire son président?
— Certainement. Tous ces actes sont illégaux ; je n'en ai sanctionné aucun. Michel Hahn n'est pas plus président d'une Chambre que je ne suis président des États-Unis. Ma Chambre n'existe pas. Mais Hahn est passionné pour les titres honorifiques, et les membres de couleur aiment à s'entendre appeler législateurs. J'espère une transaction avec nos adversaires; et. si la fermeté du Président Grant ne se dément pas, je ne l'attendrai pas longtemps. Je trouverais facilement les trois voix qui me manquent si je consentais à les payer; mais, ce que je désire, c'est un gouvernement honnêle, et il ne me déplairait pas d'avoir, dans la Chambre basse, une majorité conservatrice. Les blancs sont plus faciles à contenter que les noirs.
— Pourquoi laisser la Chambre se réunir, délibérer, publier des comptes rendus comme si elle était une législature légale?
— Je n'y puis rien. Nos adversaires sont riches, et nous Som-
mes pauvres. Les partisans de Mac Enery, tous gens riches, peuvent se passer de solde; les noires, tous pauvres, en ont absolument besoin. Si nous n'avions un prétexte pour leur allouer quinze francs par jour, ils ne pourraient rester à la Nouvelle- Orléans. Fn moins de huif jours, trente sur cinquante auraient disparu. Je leur permets de s'assembler, de délibérer sur des choses indifférentes et de touclier leur traitement; mais je leur défends de s'occuper, jusqu'à nouvel ordre, d'affaires sérieuses.
— Dans le cas où le Président Grant soutiendrait le général Sbéridan, croyez-vous que la nouvelle législature paisse commencer ses travaux?
— Je l'espère; mais je dois vous avouer que l'œuvre que je poursuis est un lourd fardeau, et que j'aspire au moment où j'en serai déchargé.
— Déchargé! Mais qui vous empêche de quitter la Nouvelle- Orléans?
— Le sentiment du devoir. Je suis un partisan. Dans la conviction que les principes de mon parti doivent être mis en pratique dans toule l'Amérique, j'ai fait de mon mieux pour les implanter dans cette région du Sud. Mon œuvre n'est pas encore accomplie; mais j'ai dix ans de plus sur la tète. Quoique j'aie bien mérité le repos, j'hésile à le prendre, tant qu'il me restera une chance de mener à bonne fin ce que je suis venu faire dans le Sud. »
Sa voix est devenue grave* presque triste.
« Quelle est donc mon existence à la Nouvelle-Orléans, pour que je désire y rester? Être considéré comme un étranger, stigmatisé comme un aventurier, cela n'est rien encore. Tout le monde m'évite, sauf le sollicilcur. Aucune femme ne me parle. Aucun gentleman ne me tend la main. Je suis hué par la populace. Mon nom est devenu un terme de moquerie. Je suis trop heureux de n'avoir point encore été assassiné. Le jour viendra, j'espère, où je pourrai partir ; mais ce ne sera pas avant d'avoir accompli ma tîlche. »
LA ROTONDE