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CHAPITRE XLVI

LA ROTONDE

Scène .- — La Rotonde à la Nouvelle-Orléans ; dallage de marbre, galeries ouvertes soutenues par des colonnes cannelées eh bois. Daie; — Vendredi, 16 janvier 1875, huit heuresdu soir. Personnages : — Le général Shéridan et son état- major, le vice-gouverneur Penn, sénateurs, membres du Congrès, consuls étrangers, capitaines de navires, reporters de journaux, ordonnances, courriers, employés du télégraphe, compacses, parmi lesquels deux voyageurs anglais. Température: — Point d'ébulliUon du mei^ cure.

, « AUention! me dit un ami, au moment oti, quittant la salle à manger, je pénètre dans la Rotonde. L'affaire est engagée ; il faut qu'elle se décide, soit par oui, soit par non. Si Grant recule, nous aurons la paix; sinon, c'est la guerre. Avant de regagner votre lit, vous serez fixé. »

La salle centrale de notre hôtel est une immense pièce, rotonde d'un édifice qui, en Italie, serait baptisé du nom de palais ; à la fois cabinet de lecture, promenoir, divan et Bourse, les négociants viennent y trafiquer, les joueurs y régler leurs comptes, les duellistes racoler des témoins, tous y attendre anxieusement les nouvelles. Ici arrivent des télégrammes de toutes les parties du monde; ici s'improvisent les journaux et se discutent les affaires politiques ; ici logent tous les étrangers, et les citoyens qui ont affaire k eux doivent les chercher dans cet hôtel, le point central de la Nouvelle-Orléans.

Les gens inoccupés s'y rendent pour fumer, causer et contempler les célébrités du jour. A la Rotonde on achète des places réservées pour les fêtes du carnaval, des billets de loterie et de trains de plaisir. Dans une encoignure est installé un comptoir de liqueurs, dans une antre un débit de tabac. Ici on joue au billard, plus loin aux cartes, partout aux dés. De sept à dix heures, la salle regorge de gens occupés de plaisir, de politique ou

d'alTaires. Dans les corridors, le tumulte des voix rappelle les mugissements d'une-mer eD fureur.

Ce soir, la Rotonde a un aspect remarquable. Près d'une colonne, le général Shéridan, en habit de ville, fume un cigare et cause avec ses amis. De dessein prémédité ou par hasard, il tourne le dos à la colonne, de sorte qu'il ne peut être abordé que de face. Autour de lui s'agitent, la sueur au front, une foule de citoyens, portant, pour la plupart, des noms historiques. Voici les généraux Ogden, TayloretPenn. Cethommequi perce la foule en boitant, c'est le général Badger, & peine remis de ses blessures. Tout auprès du général, également en habit de ville, se tiennent le général Émory et le colonel Shéridan, frère cadet du général.

Voici des bandits ! Quel éclair d'orgueil et de colère brille dans les yeux des sudistes, au passage de certains sénateurs et généraux que la politesse aussi bien que la politique empêchent seules de fondre sur l'homme qui les nomme brigands et n'attend qu'un signe pour les pendre haut et court ! Que de froideur et de morgue dans l'attitude de ces dignitaires quand ils croisent la colonne contre laquelle s'appuie Shéridan I

» Ne craignez-vous pas d'accidents ! demandai-jc au général Penn. ,

— Peu, me répondit-il. Nous subissons de cruelles épreuves, mais nous saurons les supporter.

— Ces personnes sont, pour la plupart, armées, je crois, et quelque fanatique, poussé hors des gonds, pourrait bien susciter une émeute.

— C'est possible quoique peu probable. La ligue est parfaitement organisée. Aucun ligueur ne porte d'arme sur lut, pas même un canif. Nous sommes assez forte pour n'avoir besoin ni de couteaux, ni de pistolets. S'il y a bataille, nous nous y présenterons comme des soldats, et non comme des nègres et des Kickapous. Hais celte éventualité n'est plus & craindre : le Président recule. »

Le murmure des conversations grossit, bruissant sous le dôme comme la marée sur la grève. Tantôt, il éclate avec une telle violence, qu'il domine la fanfare qui exécute au dehors une musique militaire; tantôt il s'éteint, et le silence devient si profond que l'oreille discerne jusqu'au cliquetis de l'aiguille télégraphique.

Tout h coup un fracas de cymbales se fait entendre. Tous les yeux se tournèrent vers l'horloge, comme si le cadran était une

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face vivante sur laquelle oq pourrait lire les décrets du cabinet du Président Grant. Toutes les oreilles sont tendues vers l'employé du télégraphe comme si ses aiguilles étaient des esprits animés grâce auxquels on parviendrait à forcer les secrets du Capitole.

Les messages sont communiqués aussi vite que les employés' peuvent les traduire, de sorte qu'on sait, à la Rotonde, ce qui se dit et se fait en faveur de la Nouvelle-Orléans, non-seulement à Charleston et & Richmond, mais à New- York et à Saint- Louis, aussitôt qu'on l'apprend il Broadway'. Des fils unissent la Rotonde au Capitole, et l'on y a connaissance de ce qui se passe avant même les habitants de l'avenue de Pennsylvanie'.

On apprend les irrésolutions du Président qui change d'idée d'heure en heure. Hier, il était de roc; ce matin, il est de coton. Passionné et entêté par tempérament, il veut administrer le pays comme il administrait son camp, et il s'étonne prodigieusement de voir ses concitoyens repousser le gouvernement militaire.

Le soulèvement d'opinion suscité dans les villes du Nord et de l'Ouest par les événements de ta Nouvelle-Orléans est un spectacle tout nouveau pour le Président. Boston et New- York sont en armes, comme Chicago et Philadelphie, Saint-Louis et Cincinnati. Le réveil blanc répond au césarisme. D'éloquentes protestations sont partout articulées ; les républicains s'accordent avec les démocrates pour flétrir la politique du Président Grant. A New-York, c'est la voix du vénérable Bryant qui se fait entendre; àBoston, c'est celle du libéral Adams. Evarts signe de son nom un document ne tendant il rien moins qu'à la mise en accusation du Président et de son cabinet.

« Ces pratiques, s'écrie Bryant, il faut les stigmatiser, les enrayer, les briser pour toujours ! » — « De quel droit, demande Adams, les soldats des États-Unis interviennent-ils dans le choix de la législature d'un État?» — « Ici,dit Evarts discutant au point de vue local, ici, la gendarmerie nationale a remplacé la police civile. La législature de la Louisiane fait aussi bien partie de de notre gouvernement que la législature du New-York. »

Des hommes qui, jusqu'à ce jour, ne s'étaient jamais mêlés de politique, laissent leurs Uvres et se joignent aux ennemis du

i. La principale artËre de New-York. (.Val« d\t IraducCeur.)

1. L'une des grandes voies de Washington. {Noie dit traducteur.)

„Googlc

Président. — « Devant cet attentat, perpétré en temps de paix, dit Curtis, devant cette dangereuse attaque contre la liberté civile, devant cette audacieuse et impudente violation de la loi, il n'est permis à aucun citoyen de garder le silence. » Les personnalités de Kellogg et de Packard, d'Antoine et de Piachback, sont oubliées dans le débordement de colère dont l'unique objectif est le grand criminel de la Maison-Blanche. La mise en accusation est demandée par des milliers de voix. On conseille une abdication ; on l'annonce même comme inévitable. Le pays entier est en feu ; toute la famille blancbe se rallie pour défendre la loi outragée.

Hier, le Président semblait résolu à soutenir son lieutenant- Il avait reçu du sénat l'invitation de lui faire connaître ce qui se passait à la Nouvelle-Orléans et quelle ligne de conduite il entendait tenir. Les rapports de Poster, Phelps et Potter, disculpant les citoyens blancs de la Nouvelle-Orléans et imputant tous les désordres du Sud au parti militaire, avaient suscité dans le Congrès une vive émolion. Une cause est perdue, quand des partisans tels que Poster et Pbelps ne trouvent pas un mot à dire en faveur de leurs amis politiques. Et cependant le Président Grant était décidé à marcher de l'avant, à assumer la responsabilité des événements et à. laisser à Shéridan toute liberté d'aclion. C'est dans ce sens qu'il rédigea son message au sénat.

Mais, en dehors des bureaux de la guerre où se prélassent etrum3ntses adjudants, il trouve peu de gens disposés à le soutenir. Des sénateurs, partageant ses opinions et fort expérimentés, viennent le trouver dans son cabinet et lui disent qu'il tuait son parti, s'il ne ruinait pas son pays. Les républicains ont tant perdu de terrain qu'ils craignent de compromettre ce qui leur en reste. En gardant le silence sur la question césarienne d'une troisième élection, le Président leur a enlevé des milliers, d'adhérents dans le Nord; aujourd'hui, son intervention inconsidérée dans les affaires législatives de la Louisiane leur a fait perdre le Sud. Les sénateurs ne veulent pas s'exposer àde nouveaux mécomptes. Pourquoi s'obstiner dans une voie implicitement condamnée par des radicaux tels que Poster et Pbelps?

Les personnages les plus haut placés ne croient pas que leur situation ofTicieile puisse les empêcher de censurer amèrement la conduite de Grant. Le général Shecman ne se gène guère pour dire toute sapensée. Il en est de même de Wilson, le vice-président de la République; et quelques-uns des principaux journaux demandent que Grant quitte la Maison-Blanche et remette le

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pouvoir aux mains de Wilson. Hamilton Fish va plus loin ; il déclare que si le Président soutient Shéridan et approuve les agissements de Durell et de Packard, il donnera sa démission de ministre président du Conseil. Cette menace est sérieuse. Fish est non-seulement le plus habile des memhres du cabinet de Grant, mais encore l'un des hommes les plus capables de l'Amérique. Bristow, ministre des linances, alaméme valeur. Sans eux le cabinet du Président ne resterait point debout une semaine ; et la chute du cabinet n'en présagerait-elle pas une autre ?

Le langage des gouverneurs d'Étals puissants est tout aussi significatif. — « Un État a disparu, dit le gouverneur Allen au peuple de l'Ohio ; ce soir, un des Étals souverains de l'Union n'existe plus. »

Un État souverain! Le Président s'imagine qu'il a anéanti, sur les champs de bataille, toutes ces prétentions de souveraineté ; et voici que, dans une des riches et opulentes cités du Nord, le gouverneur d'un grand Ëtatparte delà Louisiane comme d'un « membre souverain de l'Union ».

Tilden, gouverneur de l'État de New-York, est plus emphatique et plus menaçant encore. — « Pour des actes de même nature, dit-il, nos ancêtres anglais ont envoyé Charles 1" k l'échafaud et renversé du trône Jacques II. »

Ce jour est fatidique; pas plus que l'Ohio et le New-York, la Louisiane n'en a la conscience. Le régime du sabre se trouve pris entre les cornes d'un dilemme. On saura, ce soir même, s'il fait un pas en avant ou s'il est obligé d'eu faire beaucoup en arrière. C'est un jeu de bascule. Que César monte et la République s'effondre.

A quel fil ténu semble être attachée la solution 1 Tandis que le Président pèse le pour et le contre, un coup de pistolet, tiré par uo fou, peut faire éclater la guerre civile.

Shéridan est prêt à agir; l'homme qui a promené le fer et le feu dans la délicieuse vallée de la Shenandoah, ne saurait hésiter un instant à mettre à sac la Nouvelle-Orléans. Dès que le sang coulera, le Président soutiendra ses ofticiers. Hais quels sont les États qui se rallieront autour du gouvernement? C'est assez difficile à déterminer. Depuis les élections de l'automne dernier, les choses se sont profondément modifiées : le sentiment blanc s'est réveillé et le centre de gravité politique s'est déplacé. Dans la nouvelle Chambre les démocrates seront en grande majorité. En cas d'effusion de sang quelle forme prendra le mouvement blanc?

Est-il probable que ceux qui, il y a sept semaines, ont voté avec le Sud, prendront les aniies pour le faire reculer de sept semaines en arrière?

Du haut des galeries, quelques dames plongent anxieusement les yeux sur l'océan de tètes barbues incessamment levées vers l'horloge. Parmi ces 'dames se trouve la fiancée de Shéridan. Pauvre jeune fille ! Elle remarque ces fronts plissés, ces geslea furieux, et suppose, non sans raison, que tous ces hommes sont armés. Elle connaît la haine que chacun porte à son fiancé, haine qui ne peut s'éteindre que dans le sang. La soirée se terminera-t-elle p^r un massacre général?

Un cri part du pupitre de l'employé du télégraphe. Des nouvelles de Washington !

a Lisez ! ). hurlent cent voix.

Un des employés saute sur un banc, tenant en main le télégramme imprimé, et s'écrie joyeusement en agitant la feuille de papier :

« Messieurs, le Président recule! »

Tout d'abord, on n'en veut pas croire ses oreilles ; et chacun, pile et tremblant, demande à son voisin :

•' i\ recule?

— Oui, il recule ! »

Aussitôt la situation se détend, le sourire s'épanouit sur toutes les lèvres, la joie brille dans tous les yeux : on se serre frénétiquement la main, puis on se sépare pour aller propager partout la bonne nouvelle.

'< La farce est jouée, me dit mon ami ; Durell répudié, Belknap démenti, Shéridan récusé. Le Président n'accepte aucune responsabilité. Shéridan cesse d'être soutenu et ses insinuations sont considérées comme illégales. Oui, la farce est bien jouée. Maintenant Shéridan est libre d'accomplir son voyage d'agrément ctd'aller ensuite célébrer son mariage. Quant à la troisième élection, elle est morte et enterrée! ExU Cfesar ! »

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