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CHAPITRE XLVII

Atlanta, capitale de la Géorgie, commence à renaître, Viclime de la guerre, prise par Shcrman, pendant sa fameuse diversion', alors qu'elle comptait à peine dix-sept années d'existence, elle fut saccagée si cruellement que son fleuve semblait couler de la lave ardente, si complètement ^ue quelques buissons de roses témoignaient seuls de son ancienne splendeur. Atlanta se relevant de ses ruines, c'est le lype de la Géorgie.

Bâtie sur une colline, entourée d'une verte ceinture de frênes et de sapins et dominant les vastes plaines environnantes, c'est bien une capitale', rang auquel, après sa catastroplie, l'a élevée une population ivre d'orgueil et de reconnaissance.

Le sol est riche et de couleur rougeitre. De tous côtés s'étendent de gras pâturages et des champs fertiles plantés de coton, de riz, de maïs et de tabac.

Le ciel est aussi limpide et d'un bleu aussi pur que celui de l'Ile de Chypre. Ici, broutent des troupeaux; là, galopent des bergers. Dans la ville circulent des nègres portant sur la tôte des charges de coton. La scène est pastorale et poétique ; anglaise par les traits principaux, dans les détails elle rappelle plutôt les bords du Niger que ceux de la Trent '.

. Cette opératioa slratËgique, d'une exlrSme témérité, décida du sort du Sud. QuiU«nl sa base d'opérations de Chattanouga (mai 1664}, Shcrinaii se laD^a en enfant perdu dana une contrée hostile, traversa en combattant les États de Tennessi, d'Alabama et de Géorgie, et prît Atlanta, lo 1" septembre 1864. Le 11 novembre suivant, Il commeDsa le mouvement tournant qui le conduisit aux cdtes de l'Atlantique, Ut tomber entre ses mains Charieston et Mobile, et immobilisa l'armée du général confédérê Johnston, ce qui permit b Grant d'écraser Lee et de s'emparer de Richmond. INole du traducteur.)

3. Avant la guerre de Sécession, la capitale de la Géorgie était Mitlodgevillc. (.Vofc du iradueteur.)

3. Rivière d'Angleterre arrosant les comtés de Derby, de Noltingban et de Lincoln ; après nn cours de cent soixante-dix kilomètres, elle se joint à l'Onse pour former le Humber, grand estuaire de ta mer du Nord. 0ole du IraduaUur.)

L\ COSQUÊTG BLANCHE. 33

Sur chaque ver^iant de la colline, des maisons de bois, peintes en blanc, avec colonnades et jardins, se nicbent dans des bosquets de verdure.

A l'entour de ces villas folâtrent des enfants, filles et garçons, semblables à ceux que les poètes de la Nouvelle-Angleterre placent à l'ombre des pommiers du comté de Kent. Que de roses sur leurs joues l Que de courage dans leurs yeux ! Ici s'épanouit le sang de la vieille Angleterre, aussi brillant, aussi coloré en Géorgie que dans les comtés d'York et de Somerset. Sans sa population ntgre, la Géorgie aurait l'apparence d'une contrée de la Grande-Bretagne.

En Géorgie, le nègre joue un rdle important, mais non pas le rdle dominateur. Contrairement & la Louisiane, au Mississipi et à la Caroline du Sud, — États où l'élément noir l'emporte en nombre, — la Géorgie a une majorité d'électeurs blancs.

Toutefois, cette majorité est faible, et sa population nègre est si compacte, qu'elle est maltresse des élections dans certains comlés. Par exemple, dans les comtés de Baldwin, d'Earlyet de Sumter, il y a environ deux nègres contre un blanc; dans ceu\ de Baker, de Camden, de Columbia, d'Effîngham et de Troup, on compte plus de deux nègres pour un blanc; dans le comté de Liberté, près de trois nègres contre un blanc ; dans ceux de Bullock et de Hurston, la proportion est de plus de trois nègres contre un blanc ; et dans le comté de Lee, elle est de quatre contre un.

Si tous les nègres de ces comlés se groupaient, sous la direction de carp ets-baggers et la protection des baïonnettes fédérales, ils pourraient installer des juges, des shérifs et des percepteurs nègres, comme dans la Louisiane et le Mississipi, et envoyer des sénateurs nègres à Atlanta, sinon à Washington. Le comté de Lee pourrait avoir son Antoine, quand même la Géorgie ne réussirait pas à se donner un Pinchback. Actuellement, ces nègres, uniquement adonnés à leurs affaires agricoles et domestiques, ne s'occupent pas de politique, quoique la moindre nouvelle venue de Vicksburg, de Jackson ', ou de la Nouvelle-Orléans, soit susceptible de mettre le feu.à leur esprit.

La session de 1875 s'ouvre sous l'influence d'une grande émotion. Plus heureuse que les États voisins, la Floride et la Caro-

I. Viksburg, vîIIp principale de l'Étal du Missisaipj, port forltQé sur le Oeuve. Pcddant la guerre de la SéceMion, celle place forte fui priie par le géDértl Gnat (4 juillet 1863) après deux BtégeB et un blocus prolonge. Elle Était défeDdue par le général Pemberion. — Jackson, capitale du même État. INotc du iradueiein:)

tine du Sud, la Géorgie a recouvré son indépendance. Elle a maintenant un gouverneur indigène, James M. Smith. La législature et le pouvoir exécutif sont conservateurs et, comme tels, adversaires acharnés du président Grant.

Quoique ayant moinS souffert de la guerre que les Virgîniens et les CaroHniens du Sud, les Géorgiens sont plus exaspérés que les citoyens de n'importe quel autre État confédéré. A leurs yeux, l'incendie d'Atlanta, le sac des propriétés à Milledgeville, les dommages causés aux routes, aux chemins de fer, aux ponts et aux canaux, sont des actes de vengeance sauvage plutât que de guerre loyale. Des faits de cette nature restent longtemps gravés dans la mémoire ; et tant qu'on ne les oublie pas, il n'est pas permis de supposer qu'on les pardonnera jamais.

Il y a dix ans, la plus grande des guerres civiles dont l'histoire ait gardé le souvenir faisait rage dans toutes les villes du Sud. Les vignobles, les plantations de tabac étaient foulés par des armées se comptant par centaines de mille hommes. Chacun des États du Sud était le théAtre de sièges meurtriers et de sanglantes batailles. D'immenses forêts étaient incendiées, de grands fleuves détournés, de prospères villages rasés. Partout régnaient la ruine et la désolation.

Ces cicatrices sont toujours saignantes.

Qui aurait le droit de s'en étonner? Les murs démolis et noircis d'Atlanta n'ont pas disparu encore; ils entretiennent les rancunes de la population.

Les blessures qu'inflige la guerre civile sont longues ù se fermer.

Une guerre de tribus a divisé pour toujours les enfants d'Israël. Pendant des siècles, la lutte des Patriciens et des Plébéiens a arrêté l'expansion de Rome. Des inimitiés intestines ont livré Séville aux Maures et Dublin aux Anglo-Saxons. Des conflits de rue ont ouvert aux Turcs les portes de Constantinople. Les guerres de religion ont affaibli l'Allemagne et la France. Les cantons catholiques de la Suisse se ressentent encore de l'expédition deFribourg*.

Mais il n'y a pas de guerre civile plus cruelle que celle qui a pour cause une question sociale ou servile. De longues années

I. L'autcDr vaut parler de la li^e du SuoderbuDd (IS4C), formëe par sept cantons calholiques pour a'oppowr à l'expulsion des Jésuiles et autres congrégalions religieuses. Elle fut dissoute, presque tans effusion de saog, par le général Dufour. [Noie (lu Iraducteur.)

aes LA CONQUÊTE BLANCHE.

s'écoulèrenl avant que Rome pût se guérir des plaies occasionnées par la révolte de Spartacjs. La société anglaise fut secouée jusqu'en ses fondements par Cade'. La population de WOrtzburg et de Rofhenburg se rappelle encore avec horreur le soulèvement insurrectionnel de Munzer'. L'effervescence socialiste et communiste n'est éteinte ni en France ni en Espagne. L'année dernière, à Carthagëne, j'ai entendu les mots d'ordre et de ralliement employés par Padilla, sous le règne de Charles-Quint.

o Y a-t-il beaucoup de ligueurs blancs en Géorgie ? demandéjo h un sénateur, à Atlanta.

— Oui, me répond-ll francliemenl. On trouve des ligueurs blancs et des ligueurs noirs dans tous les districts où les deux races sont représentées. Une ligue est au fond un sentiment qu'une certaine classe veut imposer à toutes les autres. (I y a des ligueurs blancs à Atlanta : mais gardez-vous de supposer que nous ayons en Géorgie des misérables semblables à ceux dont parlent Shéridan et les journaux républicains.

<■ Il y a deux ligues blanches : une vraie et une fausse.

« La vraie ligue se compose de conservateurs désireux de maintenir l'ordre et de sauvegarder la propriété ; la fausse ligue comprend des gens dont le seul objectif est le désordre et le pillage.

« A laquelle de ces deux espèces de ligues devons-nous appartenir, nous qui possédons et cultivons presque tout le sol de la Géorgie ?

« Les ligues sont une des nécessités de notre existence; elles le resteront tant que nos villes seront occupées par les troupes fédérales. Pour ne laisser périr ni notre capitale ni notre pays, il nous faut concentrer nos forces et serrer nos rangs. La fausse ligue blanche est une création du cabinet particulier du Président.

— Vous pensez donc que tout ce désordre est fomenté par le gouvernement pour appuyer la troisième élection du Président?

— Pas pour autre chose. Tous ces braillards de A'icksburgct

1 . Jolm Code, Irlandais de basse cxlraclion, pril le nom de Jolin Mortimcr, issu de la brandie ainéc de la famillo royale, réuDÎt 20000 homnica du comlé do Kent et marclia sur Londres qui lui ouvi'it ses portes, le roi Henri VI s'étant enfui k son approclie. Le gouverneur Je la Tour saisit une occasion jiour fondre sur les rclielle» qui se dispersèrent. Cade, dont la tâtc avait éli mise à prix, Tul tu6 par un gentilhomme du Kent, nommé Alexandre Iden (1400). Cette Tormidable însurrecUoD esl, pour ains' dire, le prologue de la guerre des deux lloscs. Le duc d'York, père d'Edouard H, est soupçonné de l'avoir provoquée. {Kote du IraducUur.)

S. Un des chefs des Anabaptistes. Ea ibYi, il te mit i la tAle de ses coreligionnaires, en Franconie, et livra des batailles sanglantes. Défbit et pris, en iai&, il lUt condamné A mort et exécuté. [Kolc du traducteur,)

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de la Nouvelle-Orléans jouent son jeu. Si Billy Ross< était président et Palte-d'Ours ministre de la guerre, nous n'aurions plus ni ligue de l'Épingle ni Chcvau-légers, ni Bande matinale ; en revanche, les journaux tous les jours, le Président chaque mois, signaleraient les méfaits des nègres & Caddo et les empiétements des blancs sur la rivière Rouge. Avec un Président démocrate, on n'entendra pas plus parler de la ligue noire que de la ligue blanche.

— La ligue noire est un fait, cependant?

— Il existe une ligue noire dans tout village nègre et dans toute baraque nègre. Pouvez-vous douter qu'il y en ait une dans le Hississipi, après le meurtre de Jemmy Gray? »

Dans toutes les villes du Sud, on ne parle que du meurtre de Jemmy Gray et des aveux de son assassin.

Gray, jeune nègre venu d'une plantation de Vicksburg, avait été tué par ordre d'un autre nègre nommé Jeff Tucker, qui, pour commettre ce crime, avait emprunté le bras d'un troisième nègre, du nom d'Olivier. Depuis son arrestation, celui-ci a fait une confession complète.

Gray, membre de la ligue noire, avait entendu, dans sa cabane, la délibération de ses chefs. C'est ainsi qu'il savait que Vicksburg devait être attaqué par des troupes nègres, soutenues d'une foule de nègres, et que tous les citoyens blancs seraient mis & mort. Il s'esquiva pour prévenir du massacre quelques personnes qui lui avaient témoigné de la bienVeillance. JetT Tucker, un des dignitaires de la ligue, eut des soupçons, décréta sa mort, et Gray fut tué.

Olivier témoigne le plus grand repentir, car Gray ne lui avait Jamais fait aucun mal. Mais Tucker était son chef, et son serment l'obligeait à exécuter les ordres qu'on lui donnait, quels qu'ils lussent, s'ag)t-il même de verser le sang de son frère. Quand Tucker lui ordonna de tuer Gray, il accomplit sa sanglante mission sans en demander la raison, ne l'ayant pas osé, prétend-il, et n'ayant obéi que sous l'empire de la frayeur. S'il n'avait pas pris la vie de Gray, la sienne eût été impitoyablement sacrifiée.

En Géorgie, les nègres semblent satisfaits ; mais qui peut dire combien de temps ce calme dureraî

Le nègre est l'enfant du mystère. Personne ne saurait prévoir ce qu'il fera ou ne fera pas. Des voix le poussent, des fétiches l'inspirent. II conserve les stigmates de la superstition africaine

jusque sur les bancs de l'école et dans le sanctuaire du temple, tl est toujours disposé à se laisser séduire par les promesses les plus saugrenues; celle de " l'hectare et de la bonne mule», par exemple; et il ne manque pas de carpets-baggers pour les lui glisser à l'oreille au moment opportun.

L'ivresse de la suprématie dont il a momentanément joui ne s'est pas dissipée. Quel jour glorieux pour les fils de Cham ! Le nègre aime à remplir une charge publique, à s'entendre appeler « Votre Honneur » et à infliger à des blancs l'amende édictée contre l'intoxicatiou.

« Hi ! hi I Vous vaurien!,., dit-il de son siège de juge. Vous ivre ! — Cinquante francs ! Hi ! hi ! »

Comme tous les autres sauvages, les nègres géorgiens veulent être les maîtres. Inutile de chercher à leur faire comprendre, qu'étant en plus petit nombre que les blancs, ils doivent se soumettre à la majorité. Ils pensent que chacun doit monter, à son tour, sur le pavois. Après la domination des blancs, celle des nègres.

Ces nègres ont été, par milliers, armés par les autorités de . l'État et exercés aux manœuvres.

Les régiments de la milice sont, pour la plupart, composés de noirs, et ces régiments noirs ont pour officiers des scalawags et des carpets-baggers qui se sont abattus en nuées sur les plantations de coton et de riz. Aussi constituent-Us une cause perpétuelle de désordre.

Quelques scalawags font courir le bruit que le général Grant veut donner aux nègres la suprématie dans l'État, dépouiller les blancs et leur écraser la tète sous son talon. Nègres et mulâtres y croient fermement.

Pauvres gens I Ils ne savent ni lire ni écrire. Enfants, ils étaient esclaves. En fait de politique, ils sont aussi ignorants qu'un pajsan de la Souabe ou du Wiltshire '. Le code moral, les sciences sociales sont pour eux lettres mortes ; mais le plus pauvre des nègres géorgiens comprend la différence qui existe entre une hutte et une maison, un garde-manger vide et une table bien garnie, des vêtements chauds et des haillons de coton, une place dans le ruisseau et un siège à la saHe législative.

« Tournez les ^eux vers la Louisiane et le lUississipi ! s'écrient les scalawags. Qu'y voyez-vous ? Des nègres shérifs, percepteurs,

\. ComM mdridiaDal de l'Anglelcrrc. [Xott du Iradjclcur.)

juges et législateurs. A la Nouvelle-Orléans et à Jackson, il y a des nègres sénateurs, des nègres vice-gouverneurs, et des armées fédérales pour maintenir les blancs sous la dépendance. La Louisiane envoie Pinchback, le Mississipi Rush, pour représenter les gens de couleur au Congrès national. Unissez-vous donc pour faire élire vos propres candidats ! »

Surexcité par ces radieuses insinuations, Sam ' rêve aussitôt à se porter candidat à la législature.

S'il n'a pas la chance de Pinchback, peut-être aura-t-il celle d'Antoine, ou tout au moins celle de Demas. Si l'un de ses congénères a obtenu un siège à Jackson ou à la Nouvelle-Orléans, pourquoi n'en aurait-il point un à Atlanta?

Il sait que le plus intime sénateur gagne quinze francs par jour à ne faire autre chose que se vautrer dans un fauteuil, mâcher du tabac, répondre à l'appel de son nom et, de temps à autre, se rendre â la buvette pour vider un verre de whisky. Sur une plantation, pour cueillir et transporter le coton, un nègre n'est payé que quinze francs par semaine.

Pourquoi donc, alors, ne pas tenter, en Géorgie, ce que les gens de couleur réalisent si facilement dans le Mississipi et la Louisiane?

« Quelques-uns de nos politiciens noirs vous amuseraient beaucoup, me dit un personnage bien connu. Ce matin, mon domestique nègre cirait mes bottes. Tout k coup, il leva les yeux, me regarda en face et me demanda, en souriant niaisement, de lui indiquer la marche à suivre pour se porter candidat ■à la législature. Ce gaillard-là sait à peine lire, l'usage de a plume lui est absolument inconnu ; il nettoie ma vaisselle, soigne mon cheval,.., et il veut légiférer pour moi. »

I . Nom générique donné au nègre dans les Ëlals-Unis. {Xole du Iraducldii',)

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