CHAPITRE XLIX
CHABLESTON.
S'élançaût au-dessus de Charleslon, comme Saint-Paul au de*' sus de Londres, le campanile du nouvel orphelinat domine la charmante ville et sa vaste rade, ses gracieuses tourelles, ses jardins Oeuris, ses édifices en ruines.
En arrivant & la plate-forme de ce clocher, je vois, appuyé contre une oncoigoure, ud gardien fumant sa pipe les yeux levés Trers le ciel.
ce Quelle heure peut-il être? me demande-t-il .
— Quelle heure? Un peu plus de midi.
—Plus de midi? Alors je vais sonner la cloche. » Bangl Bangl
Quelques passants lèvent la tête. « Il est midi, se disent les mangeurs de lotus; ouijC'estl'heurede la prière. Allah Akhhar! » « II paraît que l'heure j uste vous importe peu ?
— Certainement, monsieur ; nous ne sommes pas assez fous pour nous tourmenter à propos de quelques minutes de plus ou de moins. Qu'est-ce que cela fait? »
Ce guetteur est Carolinien et son regard perdu dans le vague est le signe typique de la Caroline du Sud.
Quelle orgueilleuse et indolente population! Quelle localité pittoresque et ensoleillée I
Du haut du beffroi examinez l'Ashley et le Gooper, rivières qui encerclent la ville, comme l'Hudson et la rivière de l'Est embrassentNew-York ; — avec quelle mollesse leurs eaux se dirigent vers la baie et se déroulent le long des rives et des petites Iles, vont et viennent, suivant la marée, autour des forts Ripley et Sumter, et tombent dans l'océan Atlantique par la passe de Beacht • Jetez un regard sur ces bosquets de myrtes et de palmiera. -Quelle richesse de végétation! Quelle éclatante verdure! Y a-t-U au monde rien de plus charmani, dans son genre, qu'une de ces villas de la rade, ayant vue sur le chAteau Pinckoey et la batl«-
CHARLESTON. gig-
rie de la rue du Roi, avec ses balcons ombragés de rosiers et de palmiers et son rideau d'orangers sur la berge? Et qu'elles sont délicieuses les femmes qui parcourent les allées, regardent à
CUarlesloD vu du betTroi.
travers les persiennes, se prélassent sur ces balcons I Sûrement, elles sont les filles des grandes dames qui ont posé devant Lély * et Van-Dyck.
1. Ticrrc rnn dcr Fais, dit le clipvnticr l.élj : poinlrc allemand, ad en [618. K SoeM> (Wcslphalie), mort !i Londres, en IGSO. (i\'ofe du traducteur.)
El cependant quelle éoergie sauvage chez tes deux sexes! Il est passé en proverbe, à Charleston, « qu'aucun nègre ou mulâtre n'ose regarder eu lace un gentleman ». Combien y a-t-il de négresses et de mulâtresses qui se hasarderaient à lever les yeux sur l'une de ces blanches?
Le gouvernement de la Caroline du Sud se trouve sous lecon- Irôlc des électeurs nègres. Pour le moment, l'État est une république noire, adminisirée, comme une république italienne du moyen âge, par un étranger.
Ce podestat américain se nomme Daniel H. Chamberlain.
C'est un nègre, Robert M. Gleaver, qui est vice-gouverneur. Sur trente-trois sénateurs, il y en a quatorze noirs; et la Chambre basse, qui se compose de cent-vingt-quatre membres, ne compte pas moins de soixante-treize nègres.
Gleaver, le vice-gouverneur nègre, préside la Chambre haute; le président de la Chambre basse estaussi un nègre, Elliot. Bien que peu des sénateurs noirs sachent seulement signer leur nom, tous aspirent aux plus hautes charges de l'État. Le secrétaire d'État' est un nègre. On laisse aux blancs les emplois qui exigent quelques connaissances en lecture et en écriture, comme ceux de procureur général et de surintendant de l'instruction publique; les noirs se réservent les emplois les mieux rétribués et ceux qui donnent le plus d'influence. Le trésorier est un nègre; nègre aussi l'adjudant et inspecteur général. Le chief-justice' Mosesest un blanc, mais son assesseur, ^^right de Beaufort, est un homme de couleur.
Comme les juges anglais, les juges caroliniens étaient inamovibles. Ainsi que dans la mère patrie, il était fort rare qu'ils fussent révoqués. Mais cette mesure, conservatrice en ce qui concerne la haute magistrature, n'a pas trouvé place dans l'acte de réorganisation.
Actuellement, un juge n'est nommé que pour quatre ans, et il est rare qu'il soit nommé une seconde fois. Son mandat est court et il faut qu'il lui rapporte. Quelques juges, — je le tiens de source certaine, — font le commerce de coton, de riz et d'au- Ires denrées, et, souvent, se présentent à la barre comme avocats. Un nègre ignorant, porté au tribunal par un vole de parti, est exposé tt des tentations sans nombre.