‹ La conquête blancheChapitre 91 sur 130 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Quand je visitai la Virginie pour la première fois, il y avait un an déjà que le nègre était libre. Dans la nouveauté de sou in- {lépendance, il déployait une ardeur et un entrain qui dénotaient non-seulement de l'énergie physique, maïs encore une certaine tendance au progrès moral.

Sam, le garçon d'hôtel, passait une partie de la nuit penché sur son livre et sur son ardoise. Harry, le laboureur, arrosait de ses sueurs une campagne ravagée, arrachoit son maïs et ses oignons d'une terre frappée de stérilité.

Un soir, je me rendis avec Sam vers un groupe de huiles nègres. Là, dans des taudis et des soupentes, nous vîmes des tètes laineuses inclinées sur des pupitres eL des doigts sales suivant les lettres de l'alphabet.

A cette époque, il n'existait, en Virginie, aucune écolo publique pour les blancs ou pour les noirs. Le nègre affranchi résolut de se donner des écoles organisées dans la mesure de ses moyens. Elles étaient malpropres et grossières; mais n'est-ce pas ainsi qu'ont débuté la plupart des grandes institutions? Malheureusement l'Impulsion nlanquait.

La population blanche était alors opposée à l'établissement d'écoles publiques, on raison du principe même qui lui semblait mauvais.

D'origine essentiellement yankie ', ce principe' ne convenait

1. Nom gAntriquc donna en Europo à tous les ciloyens de« Ëtala-UniB, mais qui. -dans le paya, oe s'applique qu'à la populatioa du >'ord. (Xote da ti-adueleur.)

qu'à des contrées comme la Nouvelle-Angleterre, où il n'existe ni ancienne gentry* ni population servile. Gomment les grandes familles auraient-elles pu adopter des idées semblables? L'école publique implique l'égalité, et si la guerre avait aboli l'esclavage, l'égalité restait encore plongée dans les brouillards de l'avenir. L'occasion négligée par les blancs, les nègres s'empressèrent de la saisir.

Malbeureusement, ce louable élan ne se soutint pas assez longtemps. Gomme l'éclair, il brilla un instant et disparut- Rendus plus sages par les événements, les blancs ont fondé des écoles publiques dans tous les districts de l'État, — écoles pour les enfants blancs, écoles pour les enfantsnoirs. Elles sont gratuites, bien construites et habilement dirigées. Le père peut faire apprendre à son enfant â lire et à écrire pour rien ; mais comme il est libre, il a le droit d'user de cette faculté ou de la dédaigner.

Presque tous les parents blancs envoient leurs enfants à l'école, la perte de leur fortune, de leur renom et de leur suprématie, leur ayant fait sentir la nécessité de l'instruction.^

Chez les gens de couleur, il en est autrement.

Deux pères nègres sur trois se dispensent d'envoyer leur petit peuple à l'école. C'est un ennui dont ils se débarrassent volontiers. Des heures fixes, des habitudes réglées, voilà ce qui déplaît d'autant plus aux nègres qu'ils sont moins susceptibles d'en faire chez eux l'apphcation.

Si leurs gamins vont à l'école, il faut qu'ils soient prêts à l'heure, débarbouillés et peignés. II faut leur acheter des vêtements et les entretenir, préparer leur nourriture. Ils rapportent des livres et des ardoises, et ont besoin d'un coin tranquille pour faire leurs devoirs du lendemain. Or, un coin tranquille est difficile à trouver dans les masures du quartier Jackson.

Autre chose encore. L'école est gratuite, mais on n'y fournil ni les livres, ni les ardoises. Acheter des livres et des ardoises ! Ne vaut-il pas mieux consacrer cet argent & l'acquisition de whisky et de tabac?

Des pères imprévoyants trouvent que les frais d'école sont une charge trop lourde; pour des mères paresseuses, l'école constitue un surcroît aux travaux du ménage. De tels parents recu-

I. CluM immédislemenl au-dessous de la noblesse jgeDlitBhomnies' campagnards, b&ote boargsoisie. [NoU du traduetear.)

lent devant une abnégation qui doit 8'exercer du matin au soir et pendant des années, et, dans leur indolent égoîsme, ils laissent leurs enfants vafîabonder dans les ruelles et se vautrer dans les étables avec les porcs.

Les écoles ont des classes distinctes; d'une part les enfants bloncs, de l'autre les enfants noirs. Jamais les classes ne sont mêlées. On ne pourrait le faire quand on le voudrait, assurent les professeurs.

Les élèves de couleur sont, pour la plupart, des métis; quelques-uns ont la peau tout à fait blanche. Rien de plus triste que de voir cespetits êtres assis sur les bancs des classes nègres et de leur entendre répondre invariablement : « Non! » quand on leur demande s'ils ont un père. Pauvres enfants!

Dans cinq ou six écoles de couleur que j'ai visitées aujourd'hui, j'ai remarqué des garçons et des filles aussi blancs de peau qu'aucun enfant de New-York. Les faits se déduisent aisément : — père blanc, mère quarteronne ou octavonne' — amour illégitime, maltresse abandonnée, enfant sans nom.

« Pourquoi ne pas admettre ces enfants dans les classes des blancs? demandé-je à un inspecteur des écoles.

— Cela nous est impossible, me répond l'inspecteur. Ce n'est pas une question de couleur, mais une question de famille. L'origine de chaque enfant est connue, et, si les blancs se taisaient, les nègres ne manqueraient pas d'élever la voix. Les nègres supportent les blancs, mais ils exècrent les hybrides et les quarterons; ceux-ci, en effet, non-seulement méprisent les nègres, mais encore ils leur rappellent combien de leurs jeunes filles se sont abandonnées aux blancs au lieu de s'attacher i des noirs.

— C'est donc pour cela qu'à Haïti la fureur des nègres récemment importés d'Afrique s'est surtout appesantie sur les sangméléî

— Il en est toujours ainsi. Dans une émeute nègre, la gravité de la lutte dépend de la nuance de la peau. Elle est d'autant plus sérieuse que la couleur s'éloigne davantage du type originel. »

Dans une des écoles nègres, je remarque une petite fille de neuf à dix ans douée de la physionomie la plus remarquable que j'eusse jamais vue. Peau blanche, chevelure brune ruisselant

I. L'oclavon est le produit de l'unii cjproquement. Ce métiB D'à plus qn'ui Uar)

sur les épaules, joues rosées illuminées par une paire de magniflques yeux bleus. La jeune femme blanche occupant la chaire de professeur n'a certainement pas le teint aussi clair que cette fille « de couleur ».

«Quelle charmante figure! Est-ce vraiment une négresse exclue des écoles ordinaires?

— Oui, quoique l'on puisse s'y tromper. Cette enfant est la fille d'une quarteronne de mauvaises mœurs qui habile le quartier noir de Jackson. Tout le monde connaît sa mère; personne ne sait qui est son père. Son sort est affreux; mais qu'y faire? Les nègres la réclament et ït est impossible d'enlever une fille à sa mère.

— Quand ils seront grands, ces enfants à peau blanche ne resteront certainement pas avec les gens de couleur?

— Pas tous. Parmi les garçons, les plus entreprenants s'enfuiront. Il leur sera difficile de dissimuler le stigmate de race; mais quelques-uns sont assez blancs pour y réussir, surtout s'il gagnent des contrées lointaines. A Londres ou à Sydney, ils ne seraient jamais démasqués. En Amérique c'est différent. Nos concitoyens sont soupçonneux. Les nègres, d'ailleurs, ont sans cesse l'œil sur ceux des leurs qui cherchent à s'esquiver, et on ne peut échapper à leur investigation. Dans toutes les villes du Canada et des États-Unis, les mul&tres fçrment une classe séparée, ayant des signes de reconnaissance qui leur sont propres. Si l'un d'eux cherche A se glisser parmi les blancs, ils le pourchassent sans pitié, et même avec un cruel plaisir,

— Et les filles?

— Le sort des filles est plus dur que celui des garçons ; moins de carrières leur sont ouvertes, et leur salaire est moins élevé. L'homme qui par\'ient à gagner de l'argent se tire toujours d'affaire; mais rarement la femme gagne-t-elle assez pour payer sa nourriture. Et puis, quand il s'agit de femmes, la jalousie prend de gigantesques proportions; les négresses surveillent les mulâtresses avec une rigueur qui ne s'assoupit jamais. »

Avec son éclatante beauté, cette pauvre petite octavonne qui,* à l'heure qu'il est, tient ses grands yeux bleus fixés sur l'institutrice blanche, restera-t-elle dans les environs de Bichmond, lA où réside sa mère? Dans ce cas, oubjiera-t-elle assez la blancheur de sa peau pour épouser un nègre? D'un autre côté, n'estelle pas trop bas placée sur Téchelle sociale pour espérer s'unir

avec un blanc? Sourde à l'amour légitime, prè(era-t-elle l'oreille à d'irréguliëres propositions?

En songeant & toutes ces éventualités probables, on ne peut s'empêcher de souhaiter qu'elle réussisse à s'enfuir. Qu'arrivera-t-il cependant si elle y parvient? Si son intelligence égale sa beauté, elle se fera artiste, cantatrice, auteur. Elle pourra déguiser sa naissance infamante, les misères de son enfance, son origine; prendre un pseudonyme, une fausse nationalité; être mademoiselle ceci, madame cela. Mais la craint* de voir sa supercherie découverte la poursuivra partout. La moindre exclamation la fera tressaillir; au plus léger chuchotement, elle perdra le sentiment. Supposez que devenue une étoile du chant, un romancier populaire, et voyant prosternés à ses pieds une foule d'adorateurs, une de ses compagnes d'école de Virginie la rencontre et s'écrie :

« Cette femme, c'est une ancienne camarade à moi! Hi! hil hil Ce n'est après tout qu'une négresse! »

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