‹ La conquête blancheChapitre 92 sur 130 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Aux yeux d'un Anglais, la Virginie est un charmant pays dont l'aspect rappelle les ondulations du comté de Kent. Le ciel est doux, le climat délicieux. Que de verdures dans les plaines, de fraîcheur dans les eaux courantes, de lumière sur les plateaux !

Faisant face à l'océan, tous les ports de commerce du monde sont ouverts à ses négociants. De nombreuses rivières ont leur embouchure sur ses côtes et la marée remonte au loin ses vallées. Partout de l'eau. Des centaines de ruisseaux descendent en murmurant des hauteurs boisées ; les vallons sont rafraîchis par des lacs et des étangs ; dans les ravins bruissent harmonieusement les cascades et les chutes. Dans chaque bas-fond serpente une petite rivière, fertilisant le sol qu'elle sillonne et transportant dans la direction de la mer les essences forestières,

LA CJMJUÈTG BLANCitE.

— bois de chaufTatre, bois de charpente, bois pour vergues cl mâts.

Mais la Virginie a des beauté qui lui appartieunent en propre et que, nous autres Anglais, nous ne voyons qu'en rêve.

Elle est traversée par une chaîne de montagnes séparant la fertile vallée de la Shénandoah, & l'est, de la ravissante vallée de Winchester, h l'ouest. Cette chaîne a reçu le nom de Montagnes- Bleues, parce que la teinte pourprée dont elle est rcv6tue pendant le jour se convertît, après le coucher du soleil, en un bleu aussi intense que celui de la mer de Syrie ou du ciel de Grèce. Le soleil brille au lirmament tout le long de l'année; ses rayons ne sont jamais obscurcis par des brouillards, rarement par des nuageb. Aussi, sous ces flots de lumière perpétuels, le paysage revêt-il des couleurs éclatantes.

Certes, on rencontre ailleurs un ciel aussi pur, des rivières aussi limpides; mais rien au monde n'égale la beauté de cette chaîne de montagnes boisées.

Çà et 1&, en dehors de la chaîne, s'élèvent quelques montagnes isolées; l'une d'elles, laTête-BIanche,se dresse à la hauteur qu'atteindrait le Snowdon ajouté au plus haut pic des monts Cheviots '.

De la base au sommet ces montagnes sont couvertes de pins, d'érables, de chênes et de noyers; les couleurs les plus éclatantes des forêts, le jaune, l'orangé, l'écariate, le cramoisi, le brun rouge, se confondent pour former la nuance de ce radieux manteau. Nulle part l'automne ne se manifeste avec plus de splendeur que dans ces Apennins de la Virginie.

Qu'un Anglo-Saxon entre dans le premier jardin venu, et il se croira aussitôt dans sa pairie. Ce verger est un verger anglais ; ces pommes, ces poires, ces pêches, ces prunes sont des fruits anglais. Voici un champ de pommes de terre ; qu'il en déracine une, et il reconnaîtra un tubercule irlandais. Ici, aussi, il verra des fruits bien connus dans la vieille Angleterre quoiqu'ils n'y puissent pas être cultivés. Ces raisins seraient en serre dans le comté de Surrey. Ces melons ne viendraient pas dans un potager anglais ; ces reinettes et ces pommes d'api, quoique figurant souvent sur les tables anglaises, sont des produits du sol

1. Le Snowdon (pays de Galles) a 1094 mètres d'altitude et le plus baut pic des monts Gfaeriols (Ecosse) SIS mètres, ce qui donner&il à la Téle-BUmcke une hauteur de 1906 mètres. {Nota du traducUar.)

virginien. Ici, un champ de mais est accosté d'uo plant de tabac, lequel est suivi d'un champ de noisetiers et de patates. Ces fruits et ces racines nous sont familiers, mais de loin, comme « les roses de SAron et les lis de la vallée » sont familiers à notre imagination. Nous les approchons, nous les reconnaissons, mais avec ce caractère d'étrangeté et d'extranéité qui les revêt d'un charme poétique.

Prise entre deux feux, saccagée par le Sud aussi bien que par le Nord, la Virginie a souffert de la guerre civile plus qu'aucun autre État de l'Union. 11 y a neuf ans— j'étais alors à Richmond — le Capitole dominait un monceau de ruines. La Grande-Rue était incendiée; des quartiers tout entiers, qu'on avait fait sauter, ne présentaient plus qu'un amas de poutres carbonisées et de pierres noircies.

Un faubourg manufacturier fut complètement démoli ; tous les travaux furent interrompus et les ouvriers n'avaient ni asile ni pain. On ne rencontrait partout que fronts plissés, yeux flamboyants, bouches crispées. La soldatesque victorieuse remplissait les rues et occupait le Capitole, comme elle occupe aujourd'hui l'arsenal de la Nouvelle-Orléans.

L'aspect des environs était moins navrant, quoique la contrée eût été saccagée sur tous les points : les Hontagnes-Bleues, un désert ; Frédériksburg, incendié ; les rives du York et du Ha ppahannock, ravagées; les champs et les vergers autour de Pélersburg, bouleversés. Peu de régions avaient échappé aux ravages de la guerre.

La Virginie a beaucoup souffert; mais il faut reconnaître que la punition a été proportionnée h l'offense.

Pour moi, la Virginie est un séjour charmant. J'aime la franchise de ses citoyens, j'admire la grâce de ses femmes. Même en songeant à ses fautes, je ne puis la juger sévèrement; et pourtant je suis forcé de reconnaître que* les calamités matérielles occasionnées par la guerre ne sont que la juste conséquence des calamités morales causées par l'esclavage.

De tous les États du Sud, la Virginie est la plus coupable. Elle ne pouvait invoquer la moindre raison pour maintenir l'esclavage, et c'est elle qui possédait le plus grand nombre d'esclaves. Elle constituait la suprême expression de la servitude.

La Géorgie, la Louisiane, l'Alabama avaient une ombre d'excuse. Leur sol avait besoin d'être cultivé, et, dans leur opinion, le travail blanc y était impossible : il fallait donc de toute néces-

site acheter des nègres. Mais s'il était mal de posséder des esclaves, il était honteux de les élever pour le marché.

Ce prétexte échappait à la Virginie.

Son climat étant un des plus sains du continent américain, on ne pouvait prétendre que les blancs fussent incapables de cultiver la terre et de récolter la moisson. L'air y est sec. 11 n'y existe

que peu de marécages et d'eaux stagnantes. La fièvre intermittente, cette plaie de la Géorgie et de la Louisiane, est presque inconnue en Virginie. L'humidité atmosphérique correspond à, celle de la France, la température à celle de la Sicile et de l'Andalousie. L'individu habitué simplement aux variations de température qui se produisent dans le comté de Surrey, se trouverait complètement à l'aise sous le climat de Bichmond ou de

AViDchester. L'hiver est si doux qu'on laisse toute l'année les moutons dehors sans autre nourriture que celle qu'ils peuvent se procurer sur les flancs des collines, sans autre abri que les anTructuosités des ravins.

C'est cette saluhrité climatérique, associée à l'amour du lucre, qui poussa les Virginiens à convertir leurs charmantes résidences en terrains d'élevage, en haras humains ott pourraient s'alimenter la Géorgie, l'Alabama et la Louisiane.

Dans beaucoup d'États du Sud la race nègre commença à. décroître aussitôt que fut supprimée la traite africaine. Les ravages de la mort étaient hors de proportion avec la production indigène. Le nègre est dépourvu de l'énergie vitale du blanc. Abandonné à lui-même, il ne se multiplie pas comme le Saxon. Dès que les Géorgiens se furent aperçus qu'ils trouvaient plus d'avantage à acheter de nouveaux esclaves qu'è prendre soin des anciens, la Virginie consacra au service de celte cause impie toutes ses forces vives, sa fortune, son intelligence, ses propriétés terriennes. Elle s'adonna exclusivement à l'élevage des esclaves.

Ceux-ci se multiplièrent comme des porcs et ne furent pas autrement traités. On ne leur enseignait ni à lire ni à écrire; rarement permettait-on à l'homme de se marier.

Dans le Kentucky, la vente des esclaves constituait une exception, le planteur considérant ce fait comme vil, sinon comme immoral; dans cet Élal, d'ailleurs, l'opinion publique était contraire ù la traite. Ce sentiment de pudeur élait inconnu en Virginie.

Grande fut donc sa faute, et elle en a été cruellement punie. Plus elle élait belle et Hère, plus elle est humiliée. Une justice inilexible l'a chargée de fer et courbée sous le sabre. Elle gll dans la poussière, la chair meurtrie, le cœur brisé. Sa tête altiére se penche sous le joug. Bien des années s'écouleronf avant qu'elle puisse se dégager de ses chaînes; mais dès 4 présent elle cherche à en alléger le poids et à reprendre une cerlaine liberté de mouvement.

La guerre civile a produit des résultats aussi remarquables qu'imprévus, et, pour la plupart, pratiques. Une puissante aristocratie a été abattue ; une vasie agglomération d'esclaves a été aflranchie. Quelle guerre a jamais fait davantage?

L'histoire démontre l'insuccès de toutes les guerres servîtes : les esclaves révoltés ont toujours été vaincus. Jusqu'à la chute

LA VIRGINIE. kOT

de Richmoad,le sabre n'avait pas affranchi un seul esclave. Les esclaves se sont soulevés & Sparte et & Syracuse, à Alexandrie et à Rome ; mais ils furent écrasés avec uue impitoyable rigueur. Les esclaves gaulois s'insurgèrent sous Clovis, les esclaves tartares sous Alexis ; mais chacune de ces révoltes eut pour con ■ séquences une abjection plus profonde, un plus rude châtiment, un plus écrasant despotisme. C'est ainsi qu'ont pris fin toutes les insurrections servîtes, depuis Sparlacus jusqu'à Pougatcheff.' Le cas de Toussaint Louverturc ne fait pas exception à celte règle générale ; la révolution d'Haïti était plutôt politique que servile, et Toussaint échoua comme avaient échoué Dessalines et Christophe.

Lorsqu'éclata la guerre de la sécession, l'affranchissement par le sabre constituait une théorie nouvelle; c'était un fait anormal que le renversement d'une grande aristocratie effectué au bénéfice de ses serfs.

Aucune nation ne présente un exemple de bouleversement social semblable à celui qui règne dans l'immense région s'étendant du Potomac au golfe du Mexique. Après une telle convulsion on ne saurait espérer voir de longtemps se rétablir l'équilibre. Ici, la palicnce est plus que nécessaire; car il faut altcndre le tressaillement des fibres les plus délicates du cœur humain.

L'homme a appris à dissimuler ses plaies; la femme ne le saura jamais. C'est dans la défaite surtout que les femmes déploient tout leur héroïsme, toute leur imprudence. Elles se tresi^ent une couronne avec leurs souiTrances et préparent le jour <le la revanche.

Dans toutes les villes du Sud, les femmes conservent le souvenir passionné des combats oîi sont tombés leurs pères et leurs fiancés. Cette colonne, qui peipétue le nom de quelque héros victime de la guerre, qui l'a érigée? Des femmes. Ce tumulus dans un champ en friche, qui l'a élevé? Des femmes, toujours des femmes. C'est elles qui ont fait construire la pyramide que l'on voit à Richmond. L'homme oublie, la femme protesle.

Que ces protestations reculent indéfiniment le jour de la restauration, c'est ce dont chacun est convaincu. Hais parlez donc

1. PougalcheiT, ud cowque, se Gt passer pour Pierre ][l, mort depuis dix ans, el fut sur le poinl de s'emparer de Moscou, où l'altendaieut cent mille série. Livrd pu sBB compagnooa, il fut enrermé dans une cage de fer, coodnil k Moscou el exéculé- (1775). (<Vole du tradueleur.)

politique & des êtres impérieux et impressionnables qui \0U8 réfutent avec un coup d'œll et vous désarment avec un sourire !

A Londres, dans mon salon, une belle jeune fille du Maryland ne cessait de déblatérer contre « l'écume du Nord ». On sentait que tout était faux, le ton, le sentimcnl, la colère; mais celte douce voix charmait mon oreille, et quand, pour échapper à la séduction, je levais la tète, décidé à combatire ces raisonnements, je trouvais fixés sur les miens des yeux magnifiques pétillants d'enthousiasme.

Que faire, sinon battre en retraite?

Si les relations avec ces femmes patriotes sont si difficiles pour un étranger, même quand il diffère d'opinion avec elles, combien elles doivent être pénibles pour un fils ou un père! ■ Toutefois, il est juste de reconnaître que ces ardL'ntes conservatrices ont un bon côté. Si les femmes sont les dernières à oublier le passé, elles sont les premières à inaugurer l'avenir; si elles construisent des pyramides, elles donnent un excellent exemple en professant dans les écoles publiques.

Par suite de ce louable désir de se réformer elle-même, la Virginie est entrée dans la seule voix susceptible de donner des résultats fructueux et durables. Elle élève ses citoyens pour une nouvelle carrière, celle de la liberté et de l'industrie: elle espère ainsi gagner les sympathies et l'assistance du pays de ses ancêtres. Anglaise par le cœur, elle est absolument américaine par la tête. Elle pense, et avec raison, que la magnificence de son paysage, la fertilité de son sol, la salubrité de son climat attireront vers elle beaucoup de familles anglaises aspirant 4 une nouvelle patrie.

Une meilleure éducation pour les anciens occupants, une plus facile admission pour les nouveaux arrivants, voilà les points d'appui de sa future prospérité.

C'est à l'éducation qu'il faut songer tout d'abord. La Virginie a, dans le monde, une réputation détestable, et 11 est permis à tout émigrant d'hésiter à compromettre sa fortune et sa réputation en se mêlant à des ivrognes, à des duellistes, à des joueurs, tels que sont représentés les vieux Virginiens. Il reste encore quelques gens de cette catégorie. L'article 3 de la nouvelle constitution porte contre les duellistes la peine de la perte des droits civils. Mais la loi est-elle appliquée? Fait pénible à constater, l'opinion publique est en contradiction avec le code.

Voici deux gentlemen, Mosely et Paine, bien posés dans le

monde, et qui devraient donner l'exemple à. la population du quartier Jackson. Une querelle surgit entre eux et ils conviennent de la vider par les armes. L'autorité intervient et menace les adversaires de mort civile ; mais Paine te Mosely sont les enfants gdtés de la société, et le sentiment social est plus puissant

Pyramide & tliulicmoDil.

i|ue la loi. Malgré leur duel, Mosely et Paine n'ont été privés d'aucun de leurs droits.

Avec le temps, le code finira par prévaloir; mais il faut d'abord que la popularité dans le club et la sympatliie dans la rue fassent place ii l'instruction dans l'école et à l'éducation dans le salon.

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