NOTIS
Mais, outre cette signification, ost avait encore dans notre vieille langue celle d'expédition militaire; on disait: mener en ost, mener en expédition-, aller en ost, aller en expédition; Tune et Tautre acception ont été conservées.
Il jurerait for fainj Voji de Ven'ife à tenir.
Nous voyons en effet la comtesse Blanche se conformer aux dernières volontés de Thibaut et acquitter, un peu plus tard, les legs laissés aux vassaux portés sur le testament. C'est ainsi qu'au mois d'août 1201 Eustache de Conflans reçut cinq cents livres.
Enterre^ fu deU^fon ^ere al mqfiier de Monfeignor Saint-E/Henne à Troies,
Le « moûtier • Saint-Étienne avait été fondé par Henri le Libéral, en souvenir de son premier pèlerinage en Terre Sainte, et, ainsi que cela se pratiquait souvent, sur le plan d'une église vénérée de la Palestine.
Li donifie[ la feignorie de Vojt.
Seipieurie est pris ici dans son ancienne acception de commandement, mais le sens est si clair que nous avons cru pouvoir conserver le mot. Il en est de même un peu plus haut pour le verbe louer, avec la signification d'approuver, conseiller, qu'il prenait souvent en vieux français.
Et fil envoiej querre.
Qjierre, forme ancienne de quérir, peut être gardé, puisque La Fontaine s'en est encore servi. (V. Littré, Dict,, au mot quérir.)
Où ilfu mult honore:^.
Le récit du Livre de la Conqueste de Moree* tout mêlé qu'il soit
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)8o NOTES
d'inexactitudes, confirme celui de Villehardouin. « Alors, • dit la chronique, « Boniface ordonna son train et alla tant qu'il vint à la cité de Paris où il trouva le roi de France et la reine sa sœur (??) et il leur conta la nouvelle comment et pourquoi les hauts hommes de France et les autres princes le requéraient pour qu'il fût capitaine et gouverneur de tous les gens de ce passage; et quand le roi franc et la bonne reine ouïrent cette nouvelle, ils louèrent fort et conseillèrent le marquis pour qu'il dût entreprendre cette conduite. • (Édit. Buchon, p. 5 et 6.)
Le roi de France cm cqfins il ère.
Ce n'était pas Philippe- Auguste, mais son père, Louis VII, qui était cousin de Boniface. En effet, lorsque Régnier de Montferrat épousa Guille de Bourgogne, dont il eut Guillaume le Vieux, celle-ci, déjà veuve de Hubert II, comte de Savoie, avait eu de ce premier mariage une fille, Adélaïde, qui fut mariée à Louis le Gros. Louis VII, fils d'Adélaïde, et Boniface, fils de Guillaume le Vieux, étaient donc cousins; mais cette qualification n'appartient pas à Philippe-Auguste, dont le chef de la croisade était ce que nous nommons aujourd'hui oncle à la mode de Bretagne.
Si derent encontre lui.
Dans son acception ordinaire actuelle, cdler à rencontre signifie s'opposer; toutefois, dans le langage nautique, on dit encore de deux navires marchant en sens opposé, qu'ils courent à Vencontre l'un de l'autre. Cette façon de s'exprimer, aujourd'hui restreinte, était autrefois d'un usage général; puisqu'elle n'est pas entièrement perdue, nous l'avons conservée.
Sifu li parlemenj en un nrgier.
Il n'est pas une de nos chansons de geste qui ne nous montre ces parlements tenus dans un verger. En traçant de semblables scènes, les trouvères se bornaient à reproduire
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NOTES )8l
les tableaux qu'ils avaient sous les yeux dans la vie réelle et à attribuer aux héros d'un passé légendaire les habi|udes de la société féodale.
L'ahaU Madame Sainte-Marie de Soi/ans,
On peut remarquer que la plupart des Conseils où furent organisées les expéditions d'outre-mer se tinrent dans de grands monastères, à Vezelay, à Compiègne, à Corbeil, et que les barons qui s'engagèrent dans la quatrième croisade se réunirent le plus souvent à l'abbaye de Notre-Dame de Soissons.
Dm blanc abé.
L'un était l'abbé de Locedio et l'autre l'abbé de Trappes ; au XII* siècle on appelait, à cause de la couleur de leurs vêtements, moines blancs ceux qui suivaient la règle de saint Augustin, et moines noirs ceux qui avaient adopté celle de saint Benott.
Granj damages lor amt, el Qyarefme après. En mars de l'année laoa.
De cefi efchançe Je Joffriffent muh bien U pèlerin, Ducange traduit: « Duquel échange les croisés se fussent bien passés, • et dom Brial n'a pas mieux compris la phrase. Dans l'ancienne langue, le verbe réfléchi se souffrir signifie se tenir pour satisfait, ne pas trouver mauvais, et, par suite, se soumettre ; par conséquent. Je foffriffent mult bien li pèlerin, veut dire : les pèlerins se fussent très bien soumis. (V. Burguy, Glossaire, au mot sqffrir,)
Entor la Pentecojle,
La Pentecôte se célébra, en laoa, le a juin.
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Por conforter & par crier merci.
Dans le sens de relever le moral, conforter est un mot qui tombe en désuétude, mais on rencontre quelques «temples de son emploi avec cette signification ; ainsi Rotrou a dit (Antigone, acte III, scène iv) :
Cette raison, an moins, en mon mal me eonforUf Qm s'il n'est sapportable, il faudra qn'il m'enqKnte*
Mes fil^ remanfifl en mon leu.
Il se nommait Renier.
Et U U confirent la croij en un grant chapel de coton.
Ce chapel de Dandolo était la coiffure de forme spéciale qui constituait un des insignes de la dignité de doge. Il était en bourre de soie, car c'est effectivement à cette matière que s'appliquait, au moyen-âge, le mot coton, qui a ensuite servi à désigner uniquement l'étoffe aujourd'hui connue sous ce nom. Comme beaucoup d'autres substantifs, celui-ci a perdu dans le cours des temps sa signification primitive pour s'appliquer à une chose nouvelle. Autrefois, on donnait aussi le nom de coton à la tige du chanvre et à la matière textile qu'on en retire.
xxxvm
Le valet de Coflantinohle.
Faute d'un synonyme qui le rende exactement, nous avons
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conservé le mot valet avec sa signification primitive que Génin explique ainsi (Variations du langage français, p. 441-442.) :
« Vaslet, par syncope de yassalet ou yasselet, est un jeune homme, un jeune brave. Ce mot désigne souvent un fils de roi ou d'empereur. Benott de Sainte-More l'applique au duc Robert de Normandie :
Tait li pins riche & li plus faige Sont al valii devenn lige De féantet & de Tervige.
(BbmoIt db Saintb-Morb, vers 31.660.)
« Dans le fabliau du VaUet aux douje femmes, ce valet est qualifié damoisiaus, preuve qu'il était gentilhomme :
Un damoifiaut de monh hant pris...
Qpam le valUs erpoofé eut...
« Le Roman de la Rose met également sur une seule ligne les valets et les damoiséUes :
Car malebonche efi coatamiera De raconter faulfes nonvelles De valAs 8c de damoifelles.
« Le mot valet conserve aujourd'hui même son acception primitive, sans que personne y prenne garde : c'est dans le jeu de cartes, où le roi, la dame et le valet représentent le père, la mère et leur fils. Ce n'est pas à des laquais, à des garçons qu'on eût donné les noms des chevaliers les plus illustres : Hector, Ogier, La Hire, Lancelot. Les quatre valets sont les quatre jeunes princes, héritiers des quatre rois, a
Dans Villehardouin et dans Clari, c'est là aussi la signification donnée à valet.
Devant ce que nos vos avons ci dit & conté.
Jusqu'aux xvii* et xviii* siècles, aucune distinction bien
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nette ne fut établie entre amnt que et iminr que; on lit dans La Fontaine :
Celle-ci prévoyott jasqa'tnx moindres orages, Et, devant ^*ils fîaflent édos, Les «naonçoit «nx matelots.
(FaiLis, liy. I» Cable tiii.)
On en trouve d'autres exemples dans Molière, dans Corneille et jusque dans Voltaire; aussi, devant que pour avant que a-t-il été conservé.
Adonc forent départies les nés & H huiffier.
Départir, synonyme de distribuer, partager, répartir, a été souvent employé depuis l'origine de la langue jusqu'au XVIII* siècle; aujourd'hui il vieillit; mais on le rencontre dans les œuvres de Régnier, de La Fontaine et de Corneille.
Ha ! Diex, tant bon deflrier i euft mis /
Brunetto Latini (Trésor, livre I, v* partie, chap. clxxxviii) indique clairement quelles étaient les trois espèces de chevaux dont on se servait au moyen-âge, et l'usage particulier auquel chacune d'elles était spécialement affectée. « Les chevaux, dit-il, sont de plusieurs manières, en ce que les uns sont de grands destriers pour combattre, que les autres sont des palefrois pour chevaucher à l'aise de son corps, et que les autres sont des roncins pour porter des charges. » Villehardouin, non plus, ne manque pas de distinguer le destrier, cheval de guerre, du palefroi, cheval de parade ou de voyage, et du roncin, cheval de charge, dédaigné des chevaliers, qui l'abandonnaient aux sergents.
// portèrent es nés de perrieres & de mangoniaus plus de trois cen^, & toj les engins qui ont mefiier à vile prendre.
Sous la dénomination générale d^engins, on comprenait, au moyen-âge, toutes les machines propres à l'attaque ou à la défense des lieux fortifiés, et il ressort du témoignage de
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NOTES 38c
Villehardouin que certaines d'entre elles avaient une puissance considérable. Parmi celles-ci, les pierrières et les mon'gonneaux tenaient le premier rang; on les distinguait en ce que le mangoneî était disposé de façon à lancer des dards ou carreaux et des pierres de petite dimension, tandis que la pierrière envoyait au loin de lourds quartiers de roche. (Voir Guillaume le Breton, Phiîipp^ide, livre Vil.)
Et ce fil as o&aves de lafefie Saint-Remi. Le 8 octobre.
Lors veiffie\... traire des huijpers & maint riche tre & maint bel payeilîon.
Le mot tente est le seul qui, dans la langue moderne, rende approximativement le sens de rr^ ou tref; à vrai dire, on appelait rr^ rétoffe qui recouvrait la charpente ou carcasse de la tente, et non la tente tout entière. Quant au pavillon, Littré (Dictionnaire) le définit ainsi : « Logement portatif qu'on peut dresser partout et pour toutes sortes de personnes, mais employé plus particulièrement au campement des gens de guerre. • Ce mot est encore usité; Boileau a dit:
Luemboarg a du rivage Recolé ses pavillons. (OtU I .)
Le jor de la Saint- Martin.
Le II novembre laoa.
Et pajferent al Pajfage de Marc en Surie.
Depuis les croisades, il se faisait régulièrement deux passages de guerriers et de pèlerins pour la Terre Sainte, aux deux saisons les plus favorables de Tannée. L'un était appelé passage de mars ou passage de printemps; l'autre, passage de la Saint-Jean, à cause des époques auxquelles ils s'effectuaient ordinairement. Par suite, dans nos vieilles chroniques, passage est souvent employé comme synonyme de pèlerinage.
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Et fii feruj parmi foil.
Le verbe férir, frapper, blesser, dont on ne se sert plus ^iière aujourd'hui que dans la locution sans coup férir, mériterait d*étre repris; il se conjuguait jadis è tous les temps et à toutes les personnes.
// metra tôt Vempin de Romanie à Voheiience de Rome, dont il ère parti pieça.
Bien que le siège de l'empire eût été transporté de Rome à Byzance» les Grecs se désignaient souvent par le nom de Romains, et, durant tout le moyen-ége, l'empire d'Orient est appelé par nos chroniqueurs la Terre de Romanie. On sait que les Latins conservèrent cette dénomination à leur conquête, lorsqu'ils se furent établis sur les rives du Bosphore, et qua, quand Villehardouin eut été investi d'une des grandes charges de la cour de Baudouin, il joignit è son titre de maréchal de Champagne celui de maréchal de Romanie.
En traduisant ce paragraphe, nous avons conservé obédience et pieça. Le premier, autrefois synonyme complet d'obéissance, est resté dans la langue avec le sens plus restreint d'obéissance à la loi religieuse, parfaitement applicable ici. Le second, dont Littré déplore avec raison la perte» puisqu'il est aussi énergique et plus concis que Uy a fuelqvê temps, il y a longtemps, qui l'ont remplacé, se rencontre encore dans les œuvres de Voiture; parlant de madame de Sévigné, La Fontaine a dit :
Ingrat ne fois, Ton nom feroit fUçd Delà le ciel, fi Ton mVn Tonlok croire.
(PoésitsmSUts. XXXI.)
Et ejlifirent meffages deus chevaliers & deus ders.
Ce ne furent pas, on s'en souvient, deux, mais trois ecclésiastiques qui se rendirent à Rome; Villehardouin oublie de mentionner le troisième, Martin Litz, abbé de Pairis. Gunther, en nous renseignant sur ce point, permet de réparer cet oubli.
Johans de Noion, qui ère chamberlens le conte Baudoin.
A l'exception du manuscrit F dont nous adoptons la variante, les autres textes donnent è Jean de Noyon la qualification de chancelier; c'est une erreur. Il fut plus tard élevé k la dignité de chancelier de l'empire de Romanie, mais, en laoa, cette fonction était occupée en Flandre par Gérard, fils de Thierri d'Alsace.
L'endemain de la Pafque, Le 7 avril 1203.
Et lififtrent feahé.
Littré a donné asile dans son Dictionnaire au vieux terme de jurisprudence féodale Fe'auté, synonyme de fidélité, hommage. A son exemple, nous l'avons conservé dans la traduction.
Et ilfiftfon tré tendre enmi l'oji.
Emmi pour au milieu de (in medio) était d'un usage courant au XVI* siècle. On le voit encore employé par quelques écrivains postérieurs; Régnier s'est servi de l'expression : « Crier emmy la rue, • et Malherbe, qui affectionne ce vieux mot, a
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écrit dans une de ses lettres : « Comme il fut emmi chemin, il se mit à se plaindre de se sentir des tranchées de coliques. •
La vedU tU la Pentecofte.
Le 34 mai.
Baudoins»; itiwaia la barge difa nef.
On rend généralement harge par barque; nous avons préféré garder dans la traduction le mot ancien, car il résulte des exemples réunis par Jal dans son Glossaire nautique que la harge n'était pas une petite embarcation, mais plutôt un bâtiment de dimensions moyennes, et, à l'appui de cette opinion, on peut invoquer le témoignage des marins de l'Océan qui, sur les côtes des environs de La Rochelle, des Sables d'Olonne et du pertuis d'Antioche, désignent sous le nom de harge une sorte de grand chaland.
Sor le Braj Saint^orge devers la Turquie.
Les villes de l'Anatolie voisines de la mer, comme Abydos, étaient encore en la possession des Grecs, mais, comme les Turcs s'étaient emparés du reste du pays, Villehardoain donne à toute la contrée en général le nom de Turquie.
C&ntremont de nés & de galies.
Dans notre vieille langue, contremmt, qui n'est plus usité
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que dans le langage technique, était considéré tantôt comme adverbe, tantôt comme préposition ; il signifiait : soit du côte de, soit en amont, en haut de. Racan (Bergeries, 11,5, Alcidon) a encore dit :
La Seine dans son lit verra platôt son onde Rebrousser contrmumi sa course vagabonde.
Nous nous sommes autorisé de cet exemple pour conserver ce vieux mot ici et ailleurs.
La vue qui de totes les altres ère foyeraine.
Guillaume de Tyr se sert presque des mêmes expressions; il appelle Constantinople (Livre II, chap. vu): princeps proyinciarum et in^erii familiare domicdium.
Nojlre cent font poyre & difeteus de la viande.
L'adjectif disetteux, bien que tombé aujourd'hui en désuétude, était encore employé au xviii* siècle; il a pu être conservé. Nous aurions voulu garder également dans la traduction le mot viande, pris dans l'acception générale de vivres, et qui s'est maintenu jusqu'à la môme époque dans la langue avec cette signification. Mais viande a pris aujourd'hui un sens si différent de celui que lui attribue ici et ailleurs Villehardouin, que nous n'avons pas osé le laisser Aibsister.
Si s'ejpandront par la terre.
On ne se sert plus guère aujourd'hui du verbe /fondre qu'en parlant des eaux; il n'en était pas de même jadis, et Fléchiera encore dit (Théodose, I, 58) : « Un peuple inconnu et renfermé jusqu'alors entre le fleuve Tanaîs et la Mer Glaciale sortit de son pays, et s'épandà comme un torrent dans toutes les provinces voisines. •
Il a yies ci pris.
Les Iles des Princes. Voir ces mots à la table.
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^ÇO NOTBS
Lejor de lafejle Monfeipior Saint Johan-Baptifte, Le ^4 juin lao).
Les banieres & li gonfanon.
Il y avait entre ces deux sortes d'étendards la différence qui existe aujourd'hui entre la bannière et le drapeau. La bannière est restée telle qu'on la voit encore dans les églises et aux processions. Comme le drapeau, le gonfanon était attaché directement sur la hampe j il était formé de bandes de soie de diverses couleurs, et chacune d'elles constituait un fanon. Par extension, on donnait le nom de gonfanon à la flamme qui surmontait la lance d*un chevalier.
Furent,,, les houces qfie'es des efcuj 6r portendu îi bort des nés, L'écu, qui portait généralement les armoiries de son propriétaire, était ordinairement protégé par une enveloppe ou housse d'étoffe qui s'enlevait au moment du combat. Nous avons vu déjà que les croisés, au départ de Venise, avaient rangé leurs boucliers autour des vaisseaux; ce n'était pas simple affaire de parade, car, en disposant ainsi les écus, et surtout les boucliers d'une dimension plus grande appelés taïevds, pavesches ou pavois, au-dessus des bordages, on formait une ligne de créneaux mobiles derrière laquelle s'abritaient les tireurs. De nos jours encore, on nomme pavois la partie du bastingage qui surmonte le plat-bord. Anciennement, l'ensemble de ces pavois portait le nom de payesade.
D'altre part del Brai^, devers la Turquie.
Ainsi que le remarque avec raison Littré : ■ Devers a vieilli j cependant il est si bien autorisé qu'on pourrait sans scrupule en faire usage. • Devers, en effet, n'est plus usité qu'en compagnie d'un pronom : par devers moi, par devers lui. Au XVII* siècle, il n'en était pas encore ainsi; Corneille a écrit :
TofQt on grand peuple tnné fayait lUvtrs le port. (Pompée, v, i .)
Cet exemple, et d'autres encore, nous justifient d'avoir
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conservé dans la traduction devers là où la langue plus moderne exigerait hts, ici et ailleurs.
Et orent les moies des hlei, qui efloient demores es mefons parmi les champs,
La version du manuscrit A, adoptée par de Wailly : & les moies des hîe{ (qui eftoient mejfoné) parmi les champs, est peu compréhensible; il a semblé préférable de modifier la phrase à l'aide de la variante du manuscrit B adoptée par M. P. Paris.
Bien que le vieux mot moie (meule) se rencontre jusqu'au XVII* siècle avec le sens de tas, et qu'il soit encore usité dans les patois de presque tous les pays du domaine français, nous n'avons pas osé le conserver tant il est oublié de la langue littéraire; mais nous n'avons pas éprouvé le même scrupule pour lie', dont le sens ancien n'est pas encore tout à fait perdu; il sufïit donc de rappeler ici que, suivant la définition d'Olivier de Serres (Théâtre d^ Agriculture, io6) qui en détermine bien la signification ancienne : • Ce mot de bled... eft prins généralement pour tous grains, jufques aux légumes bons è manger. •
Et cil marinier refachent lor ancres.
Le vieux verbe saquer (tirer), qui se retrouve dans quelques patois, pouvait être maintenu ici, car en marine il a été usité jusque dans le xvii* siècle. Saquer une ancre, une voile, était la ramener en dedans, la rentrer.
La maifnie le marchis de Monferrat,
Le vieux mot maifnie, mejhie, megnie, signifiait suite, maison
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d'un baron; il est resté dans la langue jusqu'au xvii* siècle, avec le sens un peu plus restreint de domesticité, dans lequel Tallemant des Réaux l'a employé lorsqu'il a écrit (Histonettes, CCXLIII) : « Il y mène souvent ses sœurs et leurs megnies. » La Fontaine a dit aussi (Contes, Les Aveux indiscrets) dans le même sens :
Qiaeim an brait âccoort,
Les père & mère, êc tonte la mâguû, JnsqvL*ïïax voiiins...
Ces exemples justifient le maintien du mot dans la traduction.
Ce efloit U megedux Vempereor de CoftantmohU.
Villehardouin traduit par le terme de Megedux les mots grecs (i.^'lfoiç Aouc, qui répondent au titre de grand-amiral. Le Megaduc était, avec le sebastocrator, ou chef des armées impériales, et le protovestiaire, ou grand-maître de la garderobe, un des plus hauts dignitaires de la cour de Byzance. Alexis en avait investi son beau-frère Michel Stryphnus, qui justifia mal sa confiance puisque, ni sur mer ni sur terre, il ne sut arrêter les progrès des croisés,
Cinc cen\ chevaliers de Grieus.
On sait que nos chroniqueurs, lorsqu'ils parlent des temps passés ou des pays étrangers, de même que nos poètes du moyen-âge lorsqu'ils puisent leurs sujets de poèmes dans les œuvres de la décadence latine inspirées par l'antiquité classique, prêtent indistinctement à toutes les nations, à tous les personnages, sans tenir compte de la différence des temps ni des lieux, les mœurs, l'état social, les institutions de leur propre temps et de leur pays. Ce passage de la Conquête de ConstantinopU en est une preuve nouvelle.
Si ordenerent lor gen^ en quatre batailles.
Bataille, dans notre vieille langue, a eu longtemps le sens de corps d'armée. Il le possédait encore au xvi* siècle, et le premier traducteur de Villehardouin, Biaise de Vigenère, s'en sert avec cette signification. Au risque de traduire, lorsque nous l'avons rencontré, bataille au sens moderne par
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combat, nous avons cru devoir conserver le mot avec son acception ancienne afin d'éviter la périphrase corps d'armée ou corps de troupes. Bataillorij diminutif de bataille qui nous est resté, n'eût pas rendu la pensée du chroniqueur.
Aini^ lifire de la terre.
Aini^ est un vieux mot qu'il serait bon de remettre en usage j on éviterait ainsi la répétition, trop fréquente souvent, de son synonyme moderne rmii5^ seul usité aujourd'hui. Nous l'avons conservé, car on le trouve encore employé au xvM* siècle, par exemple dans la septième satire de Régnier :
. . . Sans espoir flone ma passion, Digne non de risie, oins de compassion.
Qjii cifiet entre nos for une chaiere.
Chaire, au moyen-âge, avait le sens de trône, et cette signification s'est perpétuée dans la langue liturgique où l'on nomme croire le siège épiscopal placé au haut du chœur dans les églises cathédrales. Ainsi Bossuet a dit : « Les évêques à qui ils avaient laissé une chaire. • Par analogie, le mot chaire, appliqué ici au trône impérial, a pu être conservé.
Por la tremor &por la dotance de Vempereor Alexi.
Le manuscrit A porte tremor. MM. Paris et de Wailly, qui voient dans cette orthographe une faute du copiste, proposent de lire : l'un cremeur, l'autre cremor; nous pensons qu'ils se trompent. Tremor ou tremeur, grande crainte, est un mot de l'ancienne langue, qui se rencontre encore dans les lettres de madame de Sévigné ; elle a écrit, le 7 août 1676 : « On attend les nouvelles d'Allemagne avec tremeur; il doit y avoir eu un grand combat. • Nous avons donc conservé le mot et dans le texte et dans la traduction.
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Etfu îi parlemenj à cheml en mi Us champs.
L'habitude de tenir des parlements à cheval emmi les champs venait des anciens Gaulois et s'est perpétuée sur notre sol pendant toute la période féodale.
Là furent U Lombart & li Tofcain 6t U Aleman, En rapprochant li Tofcain de li Lombart, les éditeurs précédents ont traduit cette phrase du texte par : Là furent les Lombards et les Toscans et les Allemands; mais M. le comte Riant, si versé dans l'histoire de la quatrième croisade, oppose à cette version une objection qui, pour être exprimée sous forme dubitative, ne nous paraît pas moins concluante : « Ce serait, je le crains, dit-il, le seul exemple d'une dénomination semblable (celle de Toscans) appliquée, à cette époque, aux gens de Pise, de Florence et de Sienne, villes qui paraissent n'avoir envoyé aucun croisé à Constantinople. Je ferai remarquer ensuite que, dans des manuscrits de Villehardouin, Catzeneinbogen, la seigneurie du comte Bertold, est orthographiée Cqfcelene en Tofce. Li Tofcain ne seraient-ils pas tout simplement les gens de Bertold, les Souabes, par opposition aux Rhénans (ou Allemands proprement dits) ? Toscain équivaudrait à Tudesques, » Adoptant complètement cet avis, c'est ainsi que nous avons rendu Toscain en traduisant ce nom de peuple par Tudesques,
Cefii une des plus doutofes chofes à faire qui onquesfufl. Douteux avait dans l'ancienne langue la signification de
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NOTES 39f
redoutable, dangereux; il l'a conservée jusqu'au xvii* siècle et Corneille a encore dit :
L« tendreflie n'eft point de Tamour d'an héros ; Il eft douteux poar lai d'écoater les fanglou.
(Surtnu, V, m.)
Et furent tuit arme, les helmes lacir^ Gt îi cheval covert 6r enfeîe.
Le heaume ou helme, particulièrement réservé aux chevaliers, était un casque fermé en fer mince et battu qui enveloppait la tète entière, ne laissant pour voir et pour respirer qu'une petite ouverture grillée appelée visière ou ventaiîle; cette visière se relevait à volonté sur le front du casque-, le heaume était rattaché au haubert par des lacets; de là l'expression : les helmes lacie:^, dont se sert ici Villehardouin.
Par ces mots: le cheval covert, le maréchal fait allusion a cette coutume du moyen-âge qui consistait à revêtir, au moment du combat, les destriers d'une housse, ou plutôt d'un grand surfait orné des armoiries du chevalier, et qui enveloppait presque complètement sa monture.
Nous avons maintenu ici dans la traduction le vieux verbe enseller, synonyme de seller, parce que, s'il n'est plus d'un emploi courant, néanmoins il est resté au nombre des termes de manège. Dans le langage technique des écuyers, on dit encore enseUer un cheval, pour lui mettre une selle.
Et U matins fit hels.
Le 6 juillet.
Et on fone les bobines,
La Buccine ou Bobine était une sorte de trompette en métal assez semblable au cor. Les Tahours et les Timbres, mentionnés par Robert de Clari, différaient peu de nos tambours et se distinguaient surtout les uns des autres par leurs dimensions. Le Tahour avait été rapporté d'Orient à la suite des croisades; il est encore en usage chez les Arabes; le Timbre, qui, d'après les descriptions qu'on en donne, devait
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présenter beaucoup d'analogie avec un autre instrument du même genre, le Tympan, était, suivant une ancienne définition, « un instrument de musique qui était couvert d'un cuir sec de bête. » On l'a rapproché du tambour de Basque.
Et Us gîaÎHS es mains.
Nous rendons ici le mot glaive du texte par lance. Aujourd'hui, en effet, glaive et épée sont synonymes; mais il n'en était pas de même jadis. Brunetto Latini les distingue soigneusement quand il dit : « S'il porte glaive, va à sa désire, et s'il porte epee, va à senestre. » Par contre, gîaiye était synonyme de îance. Cela ressort évidemment des quelques lignes qui suivent, quand Villehardouin dit: al lances haiffier, et encore de divers passages de Joinville, de Froissart ou d'autres chroniqueurs. Ainsi, on lit dans les comptes du massart de Valenciennes de 1348 à i)8a : «A Thierri Flori le forgeron, pour XXIV fers de glaive qu'il fit pour les bannières. » Il est évident qu'il s'agit ici de fers de lances surmontant ces bannières. De même dans ces lignes de Froissart : • Il tenait un glaive raide et fort avec un long fer bien acéré et, dessous ce fer, il y avait un havet (croc) aigu et pendant. • Un croc ne peut être attaché que sous le fer d'une lance et non à une épée. Enfin, on trouve une dernière preuve de cette identité et du sens primitif du mot, en ce fait qu'on a dit un glaive comme on a dit une lance, pour désigner un homme en armes : « Et de leurs troupes furent envoyés trois glains qui chevauchèrent du côté de Montmartre, » lit-on dans les Grandes Chroniques de France.
Eîfachiej de voir que par celé chaaine covenoit entrer.
C'était un usage général au moyen-âge que de tendre au travers des ports une chaîne qui, en cas d'attaque de l'ennemi, était destinée à en interdire l'accès. On a déjà vu que le havre de Zara avait été protégé de la sorte, et, lorsque les deux points d'attache de la chaîne étaient trop dis-
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tants Tun de l'autre, on la soutenait par des pieux fichés dans le chenal, comme c'était le cas à Constantinople. Pour briser un pareil obstacle, on établissait à l'avant de certains bâtiments une sorte de grande cisaille disposée de façon à couper la chaîne; mais, plus souvent, on obtenait le résultat désiré en lançant contre elle à force de rames, pour la briser, des navires qui remplissaient alors l'office de béliers. La chaîne qui fermait le port de Constantinople avait été installée par l'empereur Manuel ; elle était attachée du côté de la ville à l'Acropole, du côté de Péra à la tour de Galat'ha. Après la prise de cette tour, elle fut envoyée à Acre en signe de victoire et déposée dans une église.
En la Juirie,
Nous avons conservé ce vieux mot Juiverie, qui n'a pas d'équivalent dans la langue moderne et qui désignait, dans la plupart des villes de France, le quartier spécial, appelé Ghetto en Italie, où les Juifs étaient relégués durant tout le moyen-âge. A Constantinople il avait été interdit aux Juifs d'habiter en dedans des murs, et ils s'étaient établis dans le faubourg de Péra, de l'autre côté du Bosphore.
Qjtantfu hore di tierce.
Neuf heures du matin. Cette façon de supputer le temps a été conservée par l'Église. On trouve plus loin hore de none répondant â midi, hore de vespres, répondant â trois heures après midi.
Fu,., en aventure de mort.
Aventure, dans le sens de danger, risque, a pu être conservé ici parce que cette signification, tombée en désuétude dans la langue générale, est restée courante dans le parler technique de la marine, dans l'expression « Prêt à la grosse aventure. »
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Et cil de la vile defconforté.
Comme son opposé conforter (encourager), d/conforter est resté longtemps en usage. Le participe passé déconfort/ se rencontre dans madame de Sévigné et dans La Fontaine. De nos jours, P. -L. Courier, qui ne redoutait nullement de recourir aux archaïsmes, a dit : ■ Les autres, assis autour de lui, pleuraient, se déconfortaient, » (II, 140.)
Q}iatre arbalefirées loing de Voft.
Arhalétée, portée d'arbalète, n*ayant plus d'application dans la langue moderne, est tombé en désuétude, pourtant, comme ce mot est inscrit à son rang dans le Dictionnaire de Littré, nous n'avons pas hésité à l'employer.
Se de farine non & de bacons.
Bacon, salaison, morceau de lard, jambon, est sorti de l'usage courant, et la langue moderne n'a plus conservé que son dérivé haconier, cuve à conserver la viande salée, mais il est mentionné par le Dictionnaire de Richelet, où on lit (addition de Aubert) :
• Bacon, vieux mot qui règne encore en quelques provinces parmi les paysans, où l'on appelle bacon le lard et la chair salée. »
Certains mots ont une vitalité très grande, hacon subsiste encore dans un grand nombre de patois, et, passé en Angleterre avec les Normands après la conquête, il s'est maintenu dans la langue d'outre-Manche.
Fermèrent tote Voft de bones lices & de bons merriens 6t de bones barres.
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Fermer, pour enfermer, enclore, est encore en usage dans quelques patois, et, dans la langue technique, fermer est resté synonyme de fortifier quand il s'agit d'une ville ou d'un camp. En traduisant Tite-Live, Malherbe a dit : « Il (Quintus) envoya ses soldats couper du bois pour avoir de quoi fermer son camp lorsqu'il en serait besoin. • (Le XXXHM livre de Tite-Live, chap. v.)
Lice n'a plus conservé au propre qu'une seule des diverses signiBcations qu'il possédait au moyen-âge, celle de champ clos pour un tournois; mais il avait aussi alors, en terme de fortifications, celle d'espace libre compris entre l'enceinte extérieure et l'enceinte intérieure d'une place. A cette signification se rattache celle de lice, dénomination appliquée encore aujourd'hui aux boulevards ou promenades établis dans certaines villes du Midi sur l'emplacement d'anciens remparts. La langue moderne n'offrant pas d'expression équivalente, nous avons maintenu lice dans la traduction, de même que barre encore usité quelquefois dans le sens de barrière.
Faifoient li Borgoignon Pagait,
Aguet n'est plus usité que dans l'expression être aux aguets ; mais au xvii" siècle, Malherbe, se servant du singulier, a encore dit :
Qjumd Vagutt d'an pirate arrèu leur voyage, (i. 4.)
Un des meiîlors Grieus de laienj.
Sous la forme l^ans, on trouve encore le vieux mot laiens, là dedans, employé au xvii' siècle, par exemple, et à plusieurs reprises, par La Fontaine qui a dit (Contes, Mjtidragore) :
L'èponae de Uans
A dire vray recevoit bien les gens.
Cela nous a autorisé à maintenir le mot dans la traduction.
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Et ne fil armei( que d'un gamhoifon & d'un chapel de fer, f on e/cu àfon coL
Le gamboison était un long pourpoint rembourré, tombant jusque sur les cuisses, et qui se portait par-dessous le haubert ou la cotte de mailles pour préserver la peau et les habits du frottement de Tarmure. Le chapel de fer était un casque léger, ordinairement réservé aux fantassins, et qui n*avait ni visière ni gorgerin. L'écu ou bouclier, lorsqu'on ne s'en servait pas pour combattre, se suspendait au cou par une courroie appelée guxge.
A celé porte, de/or le palais de Blaqueme.
Ni Villehardouin ni aucun de nos vieux chroniqueurs n'indique avec précision la porte de Constantinople dont il s'agit ici. D'accord avec Ducange, Michaud, qui avait attentivement étudié les lieux, croit que c'était la porte de Gyrolymne, située au nord-ouest de la ville et appelée ainsi d'après les mots grecs : ipppà ïk\fxiij fossé d^ argent.
Un Joefdi matin fu lor ajfaus atome-{.
Le 17 juillet 1203.
Et drecierent a une harhecane deus efchieles enprès la mer.
On donnait le nom de Barbacane ou Barhecane à un avantmur qui, dans la fortification du moyen-âge, servait souvent de tète de pont. M. de Laborde (Notice des Émaux, — Glossaire, p. 58) la déBnit ainsi : « Machine de guerre, sorte d'auvent disposé comme un retranchement ou comme un mâchicoulis pour lancer, à l'abri de l'ennemi, des projectiles de feu. »
Cette barbacane faisait partie des défenses élevées pour
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protéger la partie de la grande muraille de Byzance sur laquelle venait s'appuyer le « haut palais de Blaquerne. »
M. G. Schlumberger, qui a visité il y a quelques années les ruines encore existantes des fortifications élevées autour de Constantinople par Héraclius, remarque que sur ce point « la muraille se trouvait être, malgré ses dimensions prodigieuses, et par suite de l'absence de fossé et de seconde enceinte, la portion la moins forte du mur qui défend Constantinople du côté de terre; aussi, continue-t-il, est-ce par ce point que la plupart des armées assiégeantes ont attaqué la grande ville. Là sont venues camper les bandes les plus nombreuses de la première croisade, là sont venus faire leurs préparatifs d'attaque, après avoir abandonné leurs cantonnements de TEscutaire, les Francs et les Lombards de lao) et de 1204, sous la conduite du marquis de Montferrat et du comte de Flandre...
« C'est encore en ce point, poursuit le voyageur, que fut donné l'assaut infructueux du 17 juillet 1203..., et qui finit par la victoire des Waerings impériaux, mercenaires anglais et danois à la solde d'Alexis III. Singulier rapprochement qui nous montre, bl y a cinq siècles et plus, dans des circonstances certainement bien différentes, cette même race anglo-saxonne défendant contre les Francs les mêmes murailles dont elle s'acharne de nos jours à éloigner l'aigle moscovite. • (G. Schlumberger, les Iles des Princes, pp. )45')4^*)
Li wursfu nwh garni HEnçlois & ie Danois.
A peine convertis au Christianisme, les Scandinaves et les Anglo-Saxons contractèrent la pieuse coutume d'entreprendre en foule le voyage de Terre Sainte qu'ils appelaient Jorsalaferd. Les uns prenaient la voie de terre, tantôt à travers la Russie, tantôt à travers l'Allemagne dont ils se détournaient parfois pour visiter les sanctuaires de Rome; les autres préféraient la voie de mer pour gagner l'Orient. Presque chaque année, de nombreuses flottes quittaient les rives de la mer du Nord, suivaient les côtes de France et d'Espagne, puis, après avoir franchi le « Détroit du Maroc, » cinglaient vers les ports de la Syrie, généralement vers Acre, où ils lais-
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402 NOTBS
saient leur» navire» pour se rendre aux Saint» Lieux. Après ce premier pèlerinage, bien peu négligeaient de te transporter à Constantinople afin de vénérer les innombrables reliques qui faisaient la fortune des églises byiantines.
Feu confiants dans le dévouement des Grecs» les empereurs, qui avaient toujours aimé à s'entourer de mercenaires étrangers, songèrent à se former une garde de ces hommes du Nord, • haats comme des pins, « aux visages étranges, à la stature martiale, pourvus d'armes aux formes bitarres, un casque gigantesque, une forte Jance, une cuirasse écaillée, une hache à double tranchant, un bouclier immense. Ils y réussirent. L'appât de hautes payes, de privilèges et de dignités, retint sans peine un certain nombre d'aventuriers du Nofd à Byiance. Dès le premier quart du x* siècle on constate la présence, sur les rives du Bosphore, de Scandinaves à la solde des empereurs ; mais c'est seulement sous le règne de Romain III, Argyre (iiao*ii)o), que les Barbares formèrent définitivement la célèbre garde des Warégues ou plutôt des Waerings. Dès lors cette troupe d'élite trouva facilement i se recruter, soit parmi les Danois, pour se senrir de l'expression de Villehardouin, que la piété ou l'intérêt attiraient à Constantinople, soit parmi les Anglais qui, fuyant la tyrannie de Guillaume le Conquérant et mis hors la loi dans leur pays, vinrent en foule chercher un asile en Orient en s'engageant au service des empereurs byzantins.
On sait le rôle important que les Waerings jouèrent à Byzance pendant les xi* et xii* siècles, et on ne peut mieux le comparer qu'à celui des Janissaires turcs. Noos n'avons pas k aborder ce sujet; disons seulement qu'en lao), les jours de la célèbre milice étaient comptés.
Jusqu'alors, les Scandinaves s'étaient associés avec ardeur à toutes les expéditions contre les infidèles, mais il ne semble pas qu'ils aient pris part k la quatrième croisade; épuisés par la perte des guerriers qui, sous la conduite de Jacques d'Avesnes, père du compagnon de Villehardouin, avaient presque tous succombé en combattant, quelques années auparavant, aux côtés de Richard Cœur-de-Lion, les pays du Nord n'avaient, sans doute, pu envoyer un nouveau
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contingent en Orient. Peu après, survint la prise deConstantinople par les Latins. Les Scandinaves apprirent les événements qui avaient mis en présence de leurs compatriotes, sur le champ de bataille, les soldats francs et lombards; ils évitèrent dès lors de se rendre à Constantinople, et, si les empereurs latins réussirent à retenir à leur solde quelque? guerriers danois ou anglais, ils ne parvinrent pas à reconstituer, malgré tous leurs efforts, la véritable garde waeringue ; elle se fondit et disparut.
Et Je combatoient main à main.
La locution combattre main à main, remplacée depuis par combattre corps â corps, pouvait être conservée, car elle fait image et était encore assez usitée au xvii* siècle. Perrot d'Ablancourt, traduisant Tacite, a écrit ; Là fut combattu main à main.
Si Jurent mené devant Vempereor Aîexi,
Durant l'assaut, Alexis III se tenait au palais de Blaquerne et assistait au combat du haut d'une tour construite quelques années auparavant par son frère. Cette tour et quelques-unes qui l*avoisinent sont, à peu près, les seuls vestiges de la demeure des Césars byzantins que le temps et les Turcs aient respectés; pour l'atteindre, il faut cheminer longtemps au milieu de ruines sans nombre et de Jardins en friche, de masures et de taudis; mais une excursion dans ce pauvre quartier de la Constantinople moderne offre le plus vif intérêt pour l'archéologue et l'historien qui, frappés du contraste entre les ruines du présent et les splendeurs du passé, évoquent forcément les lointains souvenirs du moyenâge byzantin.
Et quarriaus d'arbaleftre traire.
• Le carreau était une flèche mesurant de un mètre soixante centimètres à deux mètres. L'une de ses extrémités était
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garnie d'un fer de forme pyramidale k base carrée et l'autre empennée d'airain. Ce carreau se lançait au moyen de la catapulte, et l'on jnommait carreau d^arhalète une flèche du même genre, mais de dimension plus petite, envoyée par une sorte d'arquebuse à rouet.
Par une akre porte.
VBftoire ^Brades désigne avec plus de précision cette porte qu'elle nomme Porte Romaine, probablement la Porte de Saoït- Romain, et mentionne très brièvement (Livre XXVIII, chap. 15 et 16) cet épisode de la lutte :
« Il (Alexis), rapporte la Chronique, manda ses chevaliers et leur dit qu'ils s'armassent, et fit crier par toute la terre qu'ils se préparassent à combattre les Latins. Quand ils furent armés, ils sortirent hors de Constantinople par une porte qu'on appelle Porte Romaine, k une lieue de l'endroit où les Latins étaient hébergés. Quand l'empereur fut hors de Constantinople, lui et ses gens tous armés, il envoya jusqu'à cinq batailles contre les batailles des Latins. Quand les Latins ouïrent dire que ceux de la cité sortaient dehors, ils sortirent des lices et se tinrent tout cois, et les Grecs se tinrent cois d'autre part. •
Et lors iffirent lesfix hataiUes.
Villehardouin aurait dû, comme Clari, en compter sept; mais il omet de mentionner le corps de Henri de Flandre qui était déjà sous les armes et qui prit, on s'en souvient, une part très importante à l'action.
Erent mdt las & travailli/.
Le participe passé travaûîé, dans le sens de rompu, épuisé de fatigue, ne s'applique plus qu'en parlant du cheval, mais
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NOTES 40f
cette signification, actuellement si restreinte, était autrefois plus générale; ainsi Malherbe a dit (VII, 56) :
Gnnme en cneillant nne gnirUnde, L'homme ett d*âiiuiit pins travmilU, Qpe le {MUterre ett teuuUé D'une dhreraité pins grande.
Ou encore Gilbert, dans la Mort d*Ahel (VII) :
Et lorsque, tramilUs des fatignes du )onr,
Dans un sommeil paisible ils onbliaient leors peines.
Et on lor cm la porte.
Cette porte était celle qui portait le nom de Porte des Bletquemes.
Suer le roi de Vngrie.
Bien que Villehardouin parie à plusieurs reprises de cette princesse, il ne la désigne jamais par son nom. Il n'est donc pas inutile de rappeler que, sœur de Bêla et fille de Émeric rois de Hongrie, Marguerite ou Marie épousa Boniface de Montferrat peu après la mort d'Isaac l'Ange; elle en eut un fils, Démétrius, à qui elle réussit, non sans peine, à conserver le royaume de Thessalonique ; mais ces efforts ne devaient pas aboutir à un résultat bien durable. Démétrius, fiancé à Bonne de la Roche, fut dépossédé par Michel Commène despote d'Arta, et mourut à dix-huit ans, en laaa.
Verttperere & tuit U altre les honorèrent mult.
Rien n'était plus magnifique que la réception des ambassadeurs étrangers à la cour de Constantinople, car les empereurs s'appliquaient à éblouir ces barbares par le déploiement de tout leur luxe et de leur magnificence orientale. En rapprochant du récit de Villehardouin certains passages de nos vieux chroniqueurs, comme Albert d'Aix et Guillaume de Tyr, en consultant les auteurs byzantins, on pourrait, sans doute, reconstituer cette scène étrange de la première entrevue
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4o6 NOTBS
d'Isaac avec les messagers latins, mais de pareils rapprochements nous entraîneraient trop loin. Nous nous contenterons de renvoyer le lecteur curieux de semblables détails au bel ouvrage de M. Labarthe : Le Palais impérial de Constantinople (particulièrement p. 189). Malgré la différence des temps, des lieux et des circonstances qui durent amener certaines modifications dans le cérémonial, il est évident que les traits principaux du tableau subsistent, car la cour de Byzance respectait scrupuleusement les traditions de l'étiquette.
Tels eft la covenance que voflrefils nos a faite.
L'échange des deux nombres dans un discours adressé a une personne est fréquent dans les œuvres de nos anciens auteurs, historiens et surtout trouvères; le passage de Tune à l'autre n'avait pour eux aucune importance, et, en tout cas, n'impliquait pas, comme nous serions tentés de le croire aujourd'hui, une nuance de familiarité ou de dédain.
Le roi Phel^pe d'Alemaigne qui a foftrefiU àfeme. Philippe de Souabe, qui avait épousé Irène, fille atnée d'Isaac.
îcejiux covenant volons-nos que vos ajfeurt\ aJfi,
Les vieux mots covenance et covent, synonymes de pacte, convention, ont pris depuis des significations absolument différentes de celles qui leur étaient attribuées dans notre ancienne langue; convenance a gardé jusqu'au xvi* siècle le sens de convention ; il a pris, depuis lors, ceux de rapport, conformité, bienséance, et la signification primitive s'est complètement perdue; convent ne se rencontre plus qu'avec le sens d'assemblée maçonnique ou de réunion de dissidents en Ecosse; c'est un de ces mots français passé en Angleterre qui est revenu d*outre-Manche avec une acception nouvelle. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient donc être conservés en traduisant la Conquête de Constantinople, où on les rencontre sou*
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vent, mais nous avons maintenu sans hésiter confinant, qui était encore usité au xvii* siècle; c'est ainsi que La Fontaine a dit (CoNTis, La Coupe):
Califte eot liberté faxvant le convenant.
Et par chartes pendan^ huilées d'or.
Villehardouin traduit très exactement chartes penianj huUées d'or, le mot grec chrysobule, nom donné au sceau des empereurs de Byzance et, par extension, aux actes émanés de leur chancellerie. Ceux qui étaient publiés par les empereurs d'Occident étaient connus sous le nom de huiles d'or, mais les autres souverains, en France, en Espagne, en Hongrie, se servaient aussi, pour les pièces importantes, de sceaux ou bulles d'un métal précieux, d*or ou d'argent. Pour les actes ordinaires on employait des bulles de plomb,
A lafefie Mon/eignor Saint- Pierre, entrant Aqft. Le i*' août lao).
Lafefie Saint-Michel Le 39 septembre.
eu qui Vqfi voioient tenir en/emhle.
L'expression tenir ensemhle n'est plus que rarement usitée dans le sens où elle est employée ici, mais elle était d'un usage fréquent autrefois, et Molière a dit :
Noos n*aTons point voala, de penr do perfonnage, Rifqner à nous 1*mir ensemhle dMnnXMgt.
(ÉeoU des jemmtt, iv, 6.)
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Li af aires Ju mis afin.
Mettre afin pour achever, accomplir, était encore dans le courant de la langue au xvii* siècle, ainsi que le prouve cet exemple de Molière (Pourceaugnac, i, 45): « Un homme qui fait mettre afin les aventures. • Mais cette locution excellente, qui trouverait encore à se placer utilement, s*est perdue depuis.
cm
// ot muît ars.
Nous n*avons pas hésité à conserver dans la traduction ce paragraphe, le vieux verbe arioir; on trouve l'infinitif à son rang alphabétique dans tous les dictionnaires; au féminin, le participe passé arse n'est pas complètement tombé en désuétude, et le masculin ards a été encore employé par Voltaire (Jenni a) : • Soit Anne Dubourg, soit ceux qui furent ards sous Philippe II. »
Et li altre baron s'en remarièrent en Vofl.
Ce paragraphe du récit de Villehardouin nous remet en mémoire un passage d'une œuvre d'imagination très popu> laire au moyen-Age, et dont on possède de nombreuses versions en prose et en vers : Le Roman des Sept Sages de Rome. Ce Roman, ou plutôt ce recueil de contes moraux dans lequel l'influence de l'Orient est incontestable, raconte This* toire d'un jeune valet, fils de l'empereur de Constantinople, persécuté par une marâtre et ramené en triomphe à Byzance. Il est difficile de ne pas voir là une réminiscence, très altérée par les traditions populaires, des rapports de Marguerite de Hongrie et du jeune Alexis, et il est curieux de rapprocher de la mention que Villehardouin a faite de la rentrée triomphale du protégé de Boniface, un autre récit d'un événement
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analogue, tel que se le figuraient les barons du xiii* siècle d'après les descriptions enthousiastes des croisés qui revenaient des rives du Bosphore. C'est la légende à côté de Thistoire; qu'on en juge :
« Et quand les nouvelles furent par le cité de la venue et approche de l'enfant de l'empereur, raconte la version du Roman des Sept Sages publiée par la Société des Anciens Textes français, chevaliers et bourgeois montèrent à cheval, les processions allèrent ainsi à l'encontre de lui, les rues furent tendues et couvertes et parsemées de jonc et de piment et de pots pleins de charbons ardents et d'encens pour mieux sentir. Les musiciens faisaient leur devoir, dames et damoiselles faisaient danses, et généralement chacun faisait grande joie. • (Le Roman des Sept Sages de Rome, pages a et j .)
Si/ovent con il Joloit faire.
Le vieux verbe souloir, tombé en désuétude aux autres temps, est resté en usage jusqu'au xvii* siècle, bien que La Bruyère remarque déjà qu'on donne la préférence à son synonyme avoir coutume. Régnier a dit par exemple :
Ainsi, toujours en transe en ce nouveau soucy, Je disois à part moi : Las, mon Dieu, qu'est cecy? Qpel soin, qui de mon cœur, s'étant rendu le nuùstre, Fait que je ne suis plus ce que je soulois estre.
Et La Fontaine :
Qjiant i Ton temps...
Deux parts en 6t, dont il foulait pafler
L'une i dormir & l'autre à ne rien faire.
Enfi dépendirent à la porte.
D'après l'étiquette établie à la cour de Byzance, les empe-
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reurs seuls possédaient le privilège de pénétrer à cheval dans les palais impériaax. En France, les princes du sang royal pouvaient seuls aussi arriver montés au logis du souverain.
VempereoT Alexi & Vempereor Surfac fin père fianj en ieus chaieres.
• On a appris, par les miniatures des manuscrits byzantins, dit M. Labarthe (Palais impérial de Constantmople, p. 146), que le trdne des empereurs d'Orient était, le plus ordinairement, exposé dans un ëdicule composé d'une estrade quadrangulaire aux angles de laquelle s'élevaient des colonnes qui portaient une sorte de dais; les quatre entrecolonnements étaient garnis de rideaux, une balustrade entourait le tout. •
Feme al père & maraftre al Jil.
« Marâtre n'a plus aujourd'hui qu'un sens péjoratif et injurieux, remarque Littré (Études et GUmures, pp. 41 -4a). Mais il n'en était pas ainsi dans l'ancienne langue, il signifiait simplement ce que nous nommons dans la langue actuelle belle-mère. Comme les belles-mères ne sont pas toujours tendres pour les enfants d'un premier lit et que le vers du trouvère :
De mtOTâife maraftre eft l'amour moalt petite,
a souvent lieu de se vérifier, il n'est pas étonnant que marâtre soit devenu synonyme de mauvaise belle-mère. Pourtant il convient d'exprimer ici un regret. Rien n'empêchait, tout en donnant à marâtre une acception nouvelle et particulière, de conserver l'usage propre du mot. Il figurerait très bien à côté de parastre, perdu, lui, tout à fait, qui signifiait beau -père. C'est dommage de sacrifier des mots simples et expressifs pour leur substituer des mots lourds et malaisés à manier. •
On ne saurait mieux dire, et, quoiqu'il faille reconnaître qu'il est difficile de restituer à marâtre sa signification primitive, nous la lui avons néanmoins laissée ici parce que la phrase de Villehardouin ne présentait aucune équivoque.
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Et vos vos confeiîîere^ Ji con vos plaira.
On trouve dans les Grandes Chroniques de France (Louis le Gros, S III) une scène presque semblable alors qu'avant de commencer la guerre contre Henri d'Angleterre, son vassal rebelle, Louis envoie des ambassadeurs lui porter un défi : a Quand ceux qui devaient porter la parole du roi, à cause de la querelle pour laquelle il y avait débat, furent venus là, rapporte la Chronique, Tun d'eux commença à parler, très sagement, sans saluer le roi au nom de tous, » et M. P. Paris ajoute en note cette remarque qui s'applique également bien au discours adressé par Conon de Béthune aux empereurs grecs : « L'usage parfaitement établi était alors que les envoyés du roi de France près d'un vassal rebelle ne le saluassent pas et lui tinssent de la part de leur maître les plus insolents discours du monde. Tous les romans de chevalerie composés à cette époque en font foi. Dans ce temps-là, le salut était un acte de sincère et loyale amitié; il avait pour but d'appeler la protection de Dieu sur celui auquel on l'adressait. Comment donc deux ennemis se seraient-ils mutuellement salués 7 o (Gr, Chron., t. III, pp. 262-26^.)
Le texte de Villehardouin confirme cette observation. La première fois que les délégués des croisés se trouvent en présence d'Isaac, Villehardouin, portant la parole en leur nom, se sert d'une formule de salut. Au contraire, cette formule est absente du discours de Conon de Béthune; il en résulte qu'aux yeux des Francs, Isaac et Alexis étaient, pour ainsi dire, assimilés à des vassaux en état de révolte. Rien ne montre mieux ta nature des rapports qui s'étaient établis entre eux.
Es barges & en falyacions .
On donnait le nom de salvation à un petit canot mené à la
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tratne d'un grand bâtiment, parce que, en cas de naufrage, l'équipage y pouvait trouver refuge.
En une charrre prifon.
Le manuscrit A porte ici en me chartre en prifon, et M. de Wailly admet cette version ; nous avons préféré lire en une chartre prifon. En effet, dans l'ancienne langue, chartre ei prison sont synonymes; dire donc • en une chartre en prison, • c'est faire une répétition inutile; mais d'autre part, prison signifie, comme encore aujourd'hui en anglais, prisonnier, et si l'on lit : en une chartre prison, c'est-à-dire • prisonnier en un cachot, • les deux mots, au lieu de se répéter, se complètent. Quant à chartre, inusité sauf dans la locution tenir en chartre privée, nous l'avons conservé parce qu'il se rencontre encore dans quelques auteurs du xvii* siècle; ainsi La Fontaine a dit (Diable) :
... Cette ehartn eft faite de façon Qpe...
Et Morchuflex chauça les hue/es vermeilles.
Les Heuses ou Houseaux étaient des espèces de bottes faites, selon l'expression d'un auteur du xv* siècle cité par Ducange (V. osea), « pour foy garder de la boe et de la froidure quand l'en chemine par pays, et pour foy garder de l'eeue. • On les mettait en particulier pour monter à cheval, et maintes fols les chansons de gestes montrent, comme dans Raoul de Cambrai (vers 15)4)» les écuyers qui s'empressent de retirer les heuses du chevalier lorsqu'il met pied à terre. Faute d'un équivalent convenable, Villehardouin se sert des mots heuses vermeilles pour désigner les bottines de pourpre brodées d'or qui étaient l'un des principaux insignes de la dignité impériale.
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Qj/i tel murtre faifoit n^avoit droit en terre tenir. C'était là, pour ainsi dire, une maxime de chevalerie et de droit public au moyen-âge, car le vieux roman â^Aye d'Avignon, cité ici par Ducange, déclare presque dans les mômes termes que
Roi qui Sut trahison ne doit être gardé. Ni tenir le royânme ni couronne porter.
Fiflrent grant gaavng de proies.
Proies ne signifie pas ici butin, comme l'ont cru les plus anciens éditeurs de Villehardouin, mais bien bestiaux, signification qui s'est maintenue dans la langue du droit jusqu'à la fin du XVIII* siècle. Littré cite dans son Dictionnaire un arrêt du Parlement, en date du 14 août 17U7, où on lit: « Défenses sont faites à toutes personnes habitant la censive de Testmilon, de faire aucunes proie5 ou troupeaux à part, ni de les mener pâturer à garde séparée même le long des chemins. • Nous nous sommes cru autorisé par cet exemple à conserver proir; dans la traduction avec son sens ancien.
En celé ancone ère Noflre-Dame formée.
D'autres historiens fournissent sur la prise de Tlcdne des détails omis par Villehardouin et Robert de Clari. Par eux nous savons qu'il faut attribuer au brave Pierre de Braiecuel l'honneur de cet exploit.
Suspendue à une sorte de crosse qui soutenait, en outre, un groupe de statuettes représentant les Apôtres et contenant de leurs reliques, Tlcône était portée sur le champ de
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bataille par le patriarche grec Jean Comatère. Pierre de Braiecuel arriva jusqu'à lui et, le frappant d'un vigoureux coup d'épée sur le nasal du casque, Tétendit a terre. Aussitôt le chevalier franc ramassa la crosse et, lançant son cheval, échappa aux Grecs, confondus de surprise en se voyant si témérairement arracher leur gage de victoire.
Entor la Chandeîorju.
Villehardouin se contente de donner ici une date approximative, puisque la Chandeleur fut célébrée en iao4 le 2 février, que le combat de La Filée fut livré le la, et que le meurtre d'Alexis fut connu, suivant la Devastatio ConstantinopoUtana, le 13, ou, suivant d'autres témoignages, le 24 du même mois.
Onques nuls n'en efckapa qui nefuft ou mor{ ou pris.
La Chronique d'Emoul fournit quelques détails sur cette déroute. V. chap. xxxi de l'édition donnée par M. de Mas- Latrie.
Et les efchielis des cmtaines drecierfor les halj mas des nês. Dans son ignorance des choses de la mer, Villehardouin ne réussit pas ici à exprimer clairement sa pensée-, quelques mots de commentaire ne seront pas inutiles.
Vanîenne était une grande vergue semblable à celle que l'on voit encore sur les tartanes de la Méditerranée; elle supportait une voile latine qui y était attachée par son côté le plus large appelé antennaL Cette vergue se composait de deux pièces de bois de dimensions inégales, fortement liées ensemble et jointes de telle sorte qu'elles se croisaient et se soutenaient Tune l'autre sur un tiers de leur longueur. La plus grosse de ces pièces, celle qui, lorsque l'antenne était en tête de méit, s'inclinait vers l'avant, s'appelait le
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NOTBS 41f
car; l'autre, plus légère et plus longue, s'élevait en l'air audessus de rarrière du bâtiment et portait le nom de penne. La différence de longueur entre les deux parties de Tantenne paraissait d'autant plus sensible que son point d'attache au mât, au lieu d'être placé au centre comme pour les vei^ues qui portent des voiles carrées, était reporté bien plus près de l'extrémité du car que de celle de la penne. Il est donc facile de comprendre comment, au moyen de planches, de cordages et de voiles, les Vénitiens établirent sur les antennes des ponts-levis qui prenaient leur point d'appui sur les mâts considérés comme axes, tandis que l'autre extrémité venait s'abattre le long de la muraille de la tour à assaillir. Il est moins aisé de s'imaginer ce que Villehardouin nomme Us échelles des antennes. Les mâts des galères du XI 11* siècle étaient bien appuyés par quelques haubans, mais ils n'étaient pas munis de ces échelles de cordes que nos marins appellent des enfléchures; ce n'est donc pas d'elles qu'il s'agit; sans doute Villehardouin veut parler d'échelles dressées à l'extrémité des ponts volants et destinées, en venant s'appuyer sur la muraille des tours, à faciliter l'escalade.
Si recomencierent la vile d rehorder endroit aus.
Le vieux verbe horder^ dont rehorder est un dérivé, signifia primitivement construire l'espèce de fortification que l'on nommait hourt, et, ensuite, on lui attribua le sens plus général de fortifier. Quelques lignes plus bas, il est employé dans ce même paragraphe avec cette seconde signification, mais, ici, il a paru préférable de lui laisser sa signification primitive. Le hourt était en effet, d'après Viollet-le-Duc {Dictionnaire d'Architecture), un ouvrage en bois dressé au sommet des courtines ou des tours, destiné à recevoir des défenseurs, surplombant le pied de la maçonnerie et donnant un flanquement plus étendu, une saillie très favorable à la défense. Rehourder est donc élever de nouveaux hourts, et c'est effectivement ce que firent les Grecs, ainsi que le confirme le témoignage de Robert de Clari qui désigne ces constructions sous le nom de bretesches.
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4l6 NOTES
Joefdi après Mi-Qjiarefme.
Le 8 avril 1204.
Le Vendredi matin.
Le 9 avril.
CXXIM
Dura cil af aires trofyue à Lundi matin. Le la avril.
Tant que Nqftre-Sire lor fifl lever un vent qu*on apele Boire.
Les textes du moyen-Age donnent le nom de Boire (Borée) au vent du Nord; Buchon traduit ici à tort par Nord-Est, car dans sa lettre au pape, Baudouin se sert des mois fiante Boreâ qui ne présentent aucune ambiguïté.
Et hota les nés & les yaijiaus sor la rive.
Le maintien dans la traduction du vieux verbe bouter, mettre, pousser, se justifie par cet exemple de Molière : « Quelle fantaifie s'efi-il bouté là dans la tête. • (Médecin malgré lui, I, v.)
Deus nés.,, aprochierent tant à la tor.
Nicétas indique l'emplacement de cette tour; elle était voisine du monastère appelé M^rpov, près des remparts, du côté du port et proche du Heu appelé Sidéra,
Li cuens Baudoins de Flandres & de Hennautfe herberja es ttev' meiUes tentes l'empereor.
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Dans une note de sa traduction, Vigenère écrit ici : • Encore pour le jourd'huy les Turcs obferuent qu'il n*y a que le Prince, les Baflats & les Beglier-beys qui atet leurs tentes de cefte couleur, comme marques du Magiilrat. •
Le Lundi de Pqfque Florie.
Non pas le lundi qui suivit la fête des Rameaux, comme Ta cru le P. d'Outreman, mais le lundi qui précéda cette fête. Villehardouin calcule ici le temps à la manière des Grecs.
Ayoit langui tôt Viver d'une fièvre quartaine.
L'expression Jî«yre quartaine pour fièvre quarte, seule usitée aujourd'hui, a été conservée parce qu'on s'en servait encore fréquemment au xvii* siècle. Ainsi Régnier (Satire iv) a dit:
Si c'estoit mal de saint oa h fièvre fuarlaine.
Et Molière (Bourgeois Gentilhomme, 1-7) : • Que la fièvre quar^ taine puifle ferrer bien fort ce bourreau de tailleur? •
Et vint li jorj, quifu al Mardi matin. Le 13 avril.
CXX VIII
Bonifaces de Monferrat cheyalcha tote la marine. Par ce mot la marine on entendait la plage, le bord de la mer; il est resté en usage jusqu'au xviii* siècle. « La cavalerie ennemie voulut nous poursuivre et approcher de la marine, mais l'ofBcier retranché, ayant fait une décharge sur eux, les obligea à se retirer, » a dit Forbin (Mémoires, dans Jai). Et Sarrazin, dans un passage où se trouve également le mot gent au singulier, a écrit :
L'afFrense gent qa'an boat de la marine Le paladio Roger vit dans l'Ile d'Aldne.
(Dvlol vaincu, chap. i.)
4l8 NOTES
Aujourd'hui le mot n'est plus gtière employé que lorsqu'il s'agit des pays d'Orient. • M. Warnier, écrit le prince de Joinville dans une lettre citée aussi par Jal, est arrivé hier au matin; il a été reçu avec des honneurs qui n*ont jamais été rendus, à Tanger, à aucun Européen; le caïd est venu, à cheval, le recevoir à la marine» »
Bt defamq & de dras de foie, 6r de robes vaires & grifes & hermines.
On n'est pas complètement fixé sur la nature de l'étoffe à laquelle on donnait Jadis le nom de samit; pour les uns, c'est le velours ; pour les autres, le satin. L'expression drap de soie n'a pas besoin d'explication : il suffit de rappeler que ifrop a longtemps signifié étoffe en général, de même que robe, dans la langue du moyen-âge, était un terme qui embrassait l'ensemble de toutes les pièces apparentes composant l'habillement du corps. Le vair était la fourrure fournie par le ventre de récureuil du nord, et le gris celle faite avec le dos du même animal. L'hermine a conservé son nom ancien; on la nommait ainsi parce que cette sorte de fourrure provenait de l'Arménie, dont les habitants étaient appelés Ermins au moyen-âge.
La Pafque Florie.
Le i8 avril.
La Gram Pafque.
Le 25 avril.
N'en i eufi mult des abaans & des envions.
Nous avons conservé, en traduisant le vieux verbe abhayer, désirer vivement, qui est resté dans la tangue sous la forme aboyer avec un sens différent, mais qui, au xvii* siècle, était
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encore en usage avec sa signification primitive. On en voit la preuve dans la version de Ducange, qui traduit : « II ne faut pas douter qu'il n'y eût beaucoup d*ahbayans après un emploi et une dignité si relevée. • De même Régnier a dit :
... Ma fortune.
Qju n*abaye et n*upire après l'or da Péron.
(Satire m.)
Et encore :
Ou toutes ces grandeurs après qui l'on ahay*.
(Satire x v i.)
Perdue fuft la terre.
Les événements auxquels les • prud'hommes de Tost » font allusion dans l'entretien que résume Villehardouin sont rapportés par divers historiens de la première croisade.
Raymond de Saint-Gilles s'était distingué au premier rang des croisés. Pendant le siège de Jérusalem, c'est à lui que l'émir, chargé de défendre la Tour de David, avait livré cette forteresse, clef de la Ville Sainte; aussi le puissant comte s'était-il bercé de l'espoir que les électeurs chargés de choisir le souverain de la nouvelle conquête reconnaîtraient ses services en lui attribuant la royauté. Cette ambition fut déçue; Godefroi de Bouillon fut préféré, et, bien que Raymond eût, au dernier moment, décliné toute candidature, il s'en fallut de peu que la terre ne fût perdue par suite des embarras qu'il suscita à son heureux rival.
Et furent ejlit li do je.
Il est à remarquer que les croisés de 1294 se conformèrent, dans la mesure du possible, aux précédents établis par les croisades antérieures; ainsi le choix du roi de Jérusalem avait été confié à dix électeurs; on en désigna douze pour nommer l'empereur latin de Constantinople. De même, lorsque les Vénitiens avaient concouru à la reprise des villes de
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Tyr et de Sidon sur les infidèles, ils avaient exigé que les territoires conquis fussent divisés en trois parts : Tune revenant directement au roi de Jérusalem, l'autre partagée entre les barons, et la troisième réservée en toute souveraineté à la République de Saint-Marc. Les mêmes principes guidèrent les alliés lorsqu'ils procédèrent au partage de l'empire de Constantinople.
Et ferma on Vhuis par drfors.
Huis est un vieux mot resté seulement dans l'expression â huu clos, mais il est assez connu pour avoir pu être conservé; on le rencontre encore dans Régnier et dans La Fontaine.
Q}ie onqves plus riches nefu nu^,
A propos du couronnement de Baudouin, Villehardouin se contente de cette brève mention, mais un autre croisé, Robert de Clari, donne de très curieux détails sur cette imposante cérémonie. (V. La Priu de Constantinopîe, %% xcvi et xcvii.)
Si parla ïemperere iejes af aires.
Pour bien apprécier la valeur historique de la Con^ète de Constantinople, il n'est rien de tel que de la comparer aux différents récits que les annalistes contemporains ont consacrés à la quatrième croisade, car ils permettent de juger combien ils étaient mal informés. Un pareil travail de comparaison réclamerait beaucoup plus d'espace que celui dont nous pouvons disposer ici ; nous nous contenterons donc de renvoyer à la relation qu'ont donnée des mêmes événements, d'après l'historien Rigord, les Grandes Chroniques de France compilées par ordre de Suger et traduites ensuite en langue
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vulgaire. Ces Chroniques résument bien, en effet, avec toutes leurs erreurs et leurs inexactitudes, ce que l'on savait en Occident de l'entreprise de Constant! nople. (V. Les Grandes Chroniques de France, — Philippe-Auguste, livre H, chap. xxi, édition P. Paris, t. IV, pp. la) et suiv.)
£r U donaJafU àfemt,
Villehardouin se borne à cette mention bien vague. La fille d'Alexis se nommait Eudoxie, et avait précédemment épousé Etienne, roi de Serbie, qui l'avait répudiée. Après la mort de Murzuphie, elle contracta une troisième union avec Léon Sgure.
Tant que û ïeujifait ajfayoir â cels de Coflantinohle, Littré a inscrit le verbe assavoir, faire savoir, dans son Dictionnaire, et nous l'avons gardé avec d'autant moins de scrupule que nous l'avons retrouvé dans nos dialectes du nord, le normand, le picard; dans le patois de la Flandre rrançaise,^a/rf assavoir, débris de notre vieille langue, a encore aujourd'hui le sens de publier, proclamer.
Enjifu dej/iegie Andrenobîe,
Bien que nous ne connaissions aucun exemple de l'emploi de désassi/ger dans la langue moderne, nous avons recours à ce verbe pour traduire ^b dejjiegie, parce qu'on le rencontre souvent dans des textes antérieurs au xvii* siècle et qu'il a trouvé asile dans le Dictionnaire de Littré.
Et s* en fift mult grant duel îi cuens Hues de Saint- PoL
On ne dit plus, aujourd'hui, se faire deuil de quelque chose
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OU de quelqu'un; néanmoins, cette ancienne tournure a pu être gardée en traduisant, car, dans sa version française de la Bible, De Sacy a employé presque exactement les mêmes termes (Maccab/es, 1, xii, 53): «Ils pleurèrent beaucoup Jonathas et ceux qui étaient avec lui, et tout Israël en fa grand deuil. »
Le mandement que àl de Coftannnohle U ayoientfait.
Avec le sens d'ordre, avis, message, mandement ne s'est conservé que dans la langue ecclésiastique; au xvii* siècle, l'usage en était plus général. Ainsi Mézerai a dit : ■ Les vieilles cohortes de Caninefates et de Bataves... qui avaient pris leur marche pour aller à Rome au mandement de Vitellius. a (La France avant Clovis, II, 6.)
Aini^ le comença lï guerroier.
Guerroyer est aujourd'hui un verbe neutre; il était actif autrefois. Au xvii* siècle, Scarron a écrit:
Voas le menerei gmerroyer
Les peuples du Tibre... (Virgile travesti, v.)
Voltaire a dit encore au xviii* siècle: «Venez-vous-en avec moi, car je veux guerroyer le roi mon seigneur. • (Essai sur Us MaurSt 50.)
Li Grieu les comencierent à hair & à porter malvais cuer. Pour • avoir mal fait, les uns plus, les autres moins, dans leurs domaines, • à plusieurs reprises, nos ancêtres perdirent IfS avanta^jrs tie leurs plus éclatantes victoires et de leurs
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plus grands succès. Ce qui arriva en 1205 aux compagnons de Baudouin devait se reproduire encore dans Tltalie méridionale cinquante ans plus tard : les compagnons de Charles d*Anjou périrent presque tous durant ce grand massacre connu sous le nom de y^res Siciliennes pour avoir, par leurs exactions et leurs violences, exaspéré les populations qu'ils avaient soumises. Plus tard encore, et bien qu'il cherchât a se concilier les petites gens, Charles VIII, devenu maître du royaume de Naples, ne fut guère plus heureux ou plus habile, toujours à cause des mêmes raisons. (V. Commines, Mémoires, livre VIII, chap. xiv, édition du Panthéon littéraire.)
Bienjix vinj chevaliers.
Avant la conquête romaine, les Celtes et les Gaulois recouraient pour compter au système vicésimal, et, bien qu'on adoptât ensuite le système décimal que les Romains apportèrent avec eux, jamais on ne renonça complètement a l'ancienne méthode, encore très souvent employée pendant tout le moyen-âge. A partir du xvi* siècle, elle tomba en désuétude. De la manière de calculer de nos ancêtres, il ne nouF reste plus que le nombre quatre-vingts et ses dérivés, ou le substantif Qjiini^e-yingts, appliqué à un hospice, parce qu'on y recevait trois cents aveugles. Néanmoins, dans la langue des campagnes, on se sert toujours des expressions numériques six vingts, sept vingts, huit vingts, pour dire cent vingt, cent quarante, cent soixante, et Bossuet a encore écrit (Histoire des yariations) : « Depuis six ou sept vingts ans que l'Église calviniste a commencé. > Plus récemment, Voltaire a dit aussi (Essai sur les Maurs, introduction) : « Il n'y a guères que six vingts ans que les Européens curent les premières notices des cinq kings. a
Conformément à ces exemples, nous avons conservé en traduisant l'expression même employée par Viilehardouin,
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six vingts chevaîien, et le système vicésimal quand il s'en sert.
Lafefti Toj Sainj.
Le i" novembre 1204,
Et enfifu ceU prophecie avérée.
Nous suivons ici la version adoptée f>ar M. P. Paris de préférence au texte même du manuscrit A accepté par les autres éditeurs; ce texte porte, en effet : Et enp fu ceU femhlance & celé prophecie avérée, ce que M. de Wailly traduit par : Et ainsi furent avérées cette ressemblance et cette prophétie. Comprise de la sorte, la phrase n*est guère intelligible; elle ne s'expliquerait que par Tadjonction d'un ou deux mots, sans doute omis par le copiste. Plutôt que de suppléer à la lacune par une correction hypothétique, il a paru préférable de supprimer, comme M. P. Paris, les mots : celé femblance &.
Et Vempereri-{, Ja fente.
Euphrosyne Ducène.
A lafefte Saint- Martin après.
Le II novembre 1204.
Et recomencierent à guerroier, de celé marche.
Nous avons conservé ici dans la traduction le vieux mot
NOTES 42f
marche, frontière, resté longtemps en usage pour indiquer la limite d'un pays; ainsi on a dit: la marche d'Ancône, la marche de Brandebourg, et, dans les Annales de VEmpire (Othon !•'), Voltaire a écrit : « L'empereur confirme le vasselage de la Bohême et y établit la religion chrétienne; tout ce qui était au delà était encore païen, excepté quelques marches de la Germanie. •
Et ayoit la file Vempereor Alexi à feme.
Cette fille d'Alexis se nommait Anne; elle épousa d'abord le sobastocrator Isaac Comnéne, puis, celui-ci étant mort prisonnier des Bulgares, elle se maria en secondes noces avec Théodore Lascaris que Villehardouin appelle Toldres Laser es.
Vint uns gran-J^ paffdges.
A l'exemple de M. de Wailly, nous aurions pu reproduire littéralement le texte en traduisant et dire vint un grand passage, car une des significations les plus fréquentes de J7j55a^e et de passager, au moyen-âge, était celle de voyage en Palestine et de pèlerin; mais le même mot se retrouve, coup sur coup, dans ce seul paragraphe avec la signification de flotte de Terre Sainte, d'abord, et ensuite avec celle de lieux de passage. Pour éviter toute confusion, il a paru préférable de readre, dans la première acception, passage par convoi.
De chevaliers, de Turcoples & de/erjenj.
Tout en s'accordant à reconnaître que les Turcoples étaient les soldats d'une milice recrutée en Orient au moyen-âge, les érudits ne s'entendent plus lorsqu'il s'agit de déterminer avec précision à quelle espèce de soldats cette dénomination s'appliquait. Résumant l'opinion généralement admise.
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M. P. Paris écrit dans une note de son édition de Villehardouin : • C'était un corps de cavaliers, tantôt au service des Turcs, tantôt à celui des chrétiens. Leur nom rappelait qu'ils étaient fils d'un père turc et d'une mère chrétienne. •
M. Guillaume Rey, dans son édition du travail de Ducange sur Us FamiUis ioutre-mer, est d'un avis différent et paraît se rapprocher davantage de la vérité.
■ L'institution des turcopliers dans les principautés chrétiennes d'outre-mer, dit-il (p. 690), paratt remonter aux premiers temps des croisades. Sans cesse harcelés par les musulmans, les chrétiens, lourdement armés, durent sentir bien vite la nécessité d'opposer à leurs ennemis des troupes armées à l'orientale; de là probablement l'étymologie grecque de turcopUs (armés à la turque) qui me paraîtrait plus rationnelle que celle de Turcarum pulsi (enfants des Turcs), que donnent certains auteurs, et qui la tirent du recrutement de ces troupes parmi les indigènes. »
« L'organisation des turcoples devait être analogue à ce qu'est, de nos jours, celle des spahis, recrutés parmi les indigènes d'Afrique, mais commandés par des officiers français et comptant dans leurs rangs un certain nombre d'Européens. Les chrétiens qui étaient à la tête de ces milices, milites leyis armaturtr, portaient le litre de turcoples et paraissent avoir occupé un rang au-dessus des simples hommes d'armes; on les voit nommés avec des chevaliers et souscrivant, comme témoins, des actes importants. 11 existait, dans le royaume de Jérusalem, des turcoples attachés à diverses seigneuries, h des établissements religieux et aux ordres militaires. »
Ajoutons que le chef des turcoples s'appelait turcoplier, et, par altération, tricopUer dans l'ordre des Hospitaliers. Celui qui était investi de cette charge prenait rang parmi les plus hauts dignitaires, car il avait le commandement de la cavalerie auxiliaire. Dans le royaume de Chypre, le tricoplier comptait au nombre des grands officiers de la couronne.
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La dameji ajut i*une file.
Marguerite, qui ceignit la couronne comtale de Flandre après la mort de sa sœur, Jeanne de Constantinople.
Lafefte Monfeignor Saint- Nichoîus.
Le 6 décembre 1304.
Li Franc vainquirent les Grejois.
Nous avons laissé subsister dans la traduction le mot Grégeois qui se trouve ici dans le texte, parce que, quoique déjà archaïque, il été employé par Scarron et par quelques auteurs du xvii* siècle:
Depais la ville où les Grigtois Occircnt tant de bons bourgeois,
lit-on dans le Virgile travesti (chant !**). Aujourd'hui ce mot n'est plus usité que dans la locution feu grégeois, mais, au XVI* siècle, il n*en était pas encore ainsi, et ia Boétie parle quelque part d'une « cité grégeoise, » Du reste, ce mot, comparé a ses synonymes Griex et Griffon, qui se rencontrent également dans la Conquête de Constantinople, offre un exemple curieux des distinctions que Tusage établit promptement entre des mots qui, à Torigine, avaient un sens identique. Gr^c a conservé Tacception générale primitivement commune à tous les trois; Griffon a été réservé pour désigner une sorte de vautour d'origine orientale (comme pie grieche, c'est-àdire pie grecque), et, de la, un oiseau fanrastiqiie, tandis que grégeobne s'applique plus que dans la seule locution donnée plus haut.
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CLXxni
Le Semaài devant nd-quarêfme.
Le 19 mars 1205.
Et uns Griex, qui mult ertfire ieî pah, Ufot.
« L'arrivée de Geoffroi de Ville-Hardouin le jeune dans un port de la province de Messénie, si éloignée du centre de l'empire, et dans un tel moment de désordre, fit naître dans l'esprit d'un de ces Grecs ambitieux qui se disputaient les lambeaux de leur patrie, l'idée de s'associer avec lui dans le dessein de consolider et d'agrandir son propre pouvoir, en aidant son nouvel allié franc à se créer aussi une seigneurie à côté de la sienne. Les historiens du temps ne donnent pas son nom; mais l'ensemble des faits m'autorise à croire que c'était un des membres de la famille de Melissène, possessionnée dans cette même province de Messénie, sur le territoire de laquelle était débarqué le jeune croisé français, et qui, pour rester maître de l'intérieur de la riche Messénie, consentait à laisser à GeofTroi de Ville-Hardouin une partie du littoral occidental, jusque dans les plaines d'Élide. a (Buchon. Histoire des conquêtes et de l'Établissement des Français dans les États de l'ancienne Grèce, pp. 25 et a 6.)
Il eût été plus exact de dire que les historiens occidentaux ne donnent pas le nom de l'allié de GeofTroi, car Nicétas appelle ce membre de la famille Melissène L^n Charametus, C'était également un membre de cette famille que le « riche Grec > dont, comme on l'a vu plus haut, Michel Comnène épousa la fille.
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CLXXVIII
Adont/e rendirent plus des Grieus â aus del païs que û n'ayoient fait devant.
Le Uvre de îa Conçueste de Mor/e ne donne sur l'occupation de la Grèce par Villehardouin et Champlitte que des renseignements peu clairs et généralement assez inexacts; pourtant, il confirme ici la relation du maréchal : « Et lorfque les nobles hommes de la plaine de la Morée, dit la vieille chronique, et le peuple des bourgs de toute la contrée 8c. des montagnes de TEfcorta (le pays de Scorta) virent que le Champenois conquefloit 8c. prenoit ainfi les châteaux et les villes du pays, 8t qu'ils n'avoient lieux où ils fe pufTent raffembler, ils s'accordèrent avec lui. » (Lvfre de la Conqueste de M orée, p. 39.)
Ain-{ que U nqfire peujfent efire arme.
La phrase exacte des manuscrits porte Et ain-^ que il peuffint eftre armé en ocijirent ajfe\. Comme dans quelques autres passages de Villehardouin où cû et û répétés se rapportent, dans la même phrase, tantôt aux Grecs, tantôt aux Latins, le sens n'est pas clair; aussi n'avons-nous pas craint, pour éviter toute amphibologie et toute hésitation dans l'esprit du lecteur, de substituer au mot même du texte des manuscrits une expression équivalente, en écrivant tantôt U nqflre, tantôt U Franc ou U Crieu, etc., chaque fois, et cela le plus rarement possible, que cette substitution nous a paru, ici et ailleurs, aider à l'intelligence de notre vieil historien. C'est la seule licence un peu grave que nous nous soyons permise, en nous autorisant de l'exemple de M. P. Paris qui y a eu quelquefois recours, parce qu'en effet elle facilite, sans modifier
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sérieusement le texte, la lecture de la Conquit de CanstantinopU.
Les remifirent el chqftel â force.
Ce chastel est rAcrocorinthe.
Etfo enterrej à muît grant honor el mofiier Monfeigneur Saint- Jorge de h Mange.
Le monastère de Saint-Georges de la Mangana, où il fut déposé dans le propre tombeau de Siléréna, maîtresse de Constantin, ne fut pour Hugues de Saint-Pol qu'un lieu de sépulture provisoire. Son corps fut ensuite transféré dans Tabbaye de Cercamp en Artois.
Si tomerent ariere à une cite', bien d doje lieues près, qui Archadiople ère apelée.
Bien que Villehardouin ne mentionne pas tous les « plus forts châteaux du monde » qui se dressaient aux environs d'Andrinople, sa chronique, s'ajoutant ici à d'autres témoignais, nous montre combien les empereurs grecs avaient multiplié les points fortifiés en avant de leur capitale et aux abords des frontières de Thrace afin de pTX)téger leur territoire sur un des points où il était le plus vulnérable, et mettre le voisinage immédiat de Constantinople à l'abri des incursions des barbares. A cet égard, les recherches de l'archéologie et de l'érudition modernes viennent confirmer les allégations de l'histoire.
CLXXXUl
Il eftoient del/airement devers le roi de Dlaquie.
Nous avons conservé ici le texte littéral de Villehardouin ,
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bien qu'en traduisant on eOt pu substituer au mot serment celui de paae ou d* association, mais, au moyen-âge, serment était synonyme de ces deux mots : dans le nord de la France, et dans les Pays-Bas en particulier, on nommait ainsi les confréries, les compagnies d'archers, d'arbalétriers, les associations de bourgeois, parce que chacun des membres qui s'y faisait admettre était tenu de prêter le serment d'observer les règles, statuts et conditions de la corporation. En ce sens le mot n'est pas complètement tombé en désuétude en ces provinces.
Et ceîe citej ère à neuf lieues françoifes près HAndrenohle.
Les manuscrits ne s'accordent pas ici sur le nombre de lieues Françaises qui séparaient Nequise d'Andrinople ; la plupart d'entre eux (A B G) donnent le chiiTre neuf; deux (C et E) donnent treize; un donne douze (D) et le dernier (F) omet la phrase. Pour être fixé sur la version à adopter, il faudrait connaître ce que Villehardouin entendait exactement par l'expression • lieue française, » On l'ignore; aussi avons-nous conservé le nombre neuf donné par le manuscrit A, mais sans omettre le mot près, presque, du texte, qui indique bien qu'il s'agit ici d'une évaluation tout approximative.
CLXXXVIII
Enji ijfirent de Cqflantinohle, Le 25 mar8 1^05.
Li Mardis de Pafque jlorie.
Ainsi que Villehardouin l'a déjà fait au paragraphe cxxv, il suppute ici le temps à la manière des Grecs, et, pour eux, le mardi de Pâques fleuries correspond au mardi qui précède le dimanche des Rameaux, c'est-à-dire, en l'an 1205, au
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aç mars. En effet, quelques lignes plus bas, au paragraphe cxc, le chroniqueur confirme cette date en parlant d'une expédition de fourrage tentée ultérieurement par « plus de la moitié de toute l'ost, le jour de Pâques fleuries, » 3 avril 1205.
Le for de la Pqfquejlorii,
Le jour des Rameaux, ) avril 1205.
Et enji fifirent la Pafjue devant Andrenoble, Le 10 avril 1205.
Enfi iemorerent trofque al Maicrefii desfoiries des Pafques.
Le I) avril. — En langage liturgique, on appelle Fériés les jours de la semaine, le samedi excepté, qui suivent chaque dimanche. Ainsi, par rapport à la fête de Pâques célébrée le 10 avril iao5, le mercredi i) était le troisième jour de la férié de Pâques, et le jeudi, où se livra la bataille d'AndrinopIe (14 avril), était le quatrième.
A la parfin,,., fi furent de/confit.
Pour rendre exactement à la parfin il eût fallu traduire par l'expression peu française â la fin des fins, à la fin finale; il a paru préférable de conserver cette vieille locution adverbiale que Littré mentionne dans le Supplément de son Dictionnaire en en autorisant l'emploi d'un exemple de saint François de Sales (Introduction d li Vie Deyote, — Préface) : « Je m'effaye par quelques remonllrances et exercices à convertir le fimple
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défir de Philothée en une entière réfolution qu'elle fait â h parfin,»
S'en mirent Juiant à Vqft,
Le scribe qui copia le manuscrit G de la Conquête de Constantinopîe donne ici de ce passage de Villehardouin une version un peu différente de celle du manuscrit A, et plus complète à certains égards. Il avait sans doute sous les yeux le texte de quelque autre relation de la bataille d'Andrinople et il y a puisé certains détails qui se sont encadrés dans sa copie. Voici la traduction de ce récit, conformément au texte qu'en a donné M. de Wailly dans une note aux pages 2 14 et Ji 5 de son édition de Villehardouin :
« Ainsi on resta jusqu'au lendemain, où les Comains revinrent. Le cri s'éleva en l'ost. Le comte Louis, qui les vit ainsi s'approcher, en eut grand dédain et dit qu'il ne souffrirait plus la honte que ces chiens leur faisaient. Il s'arma et sortit du camp et commença à chasser les Comains. Il les suivit plus de deux lieues et manda a l'empereur Baudouin qu'il le suivît. Les Comains, qui avaient une grande quantité de gens embusqués, quand ils eurent passé leur aguet, se retournèrent contre le comte. Alors commença le grand et périlleux combat. L'empereur Baudouin, qui venait après le comte Louis, trouva le comte abattu de son cheval et grièvement blessé en deux endroits. Jean de Friaise était descendu à terre et le faisait monter sur son cheval. L'empereur se précipita dans le tas de ses ennemis et commença à rompre la presse, mais il avait tant de Comains et de Blaques autour de lui, qu'il en était trop accablé. Ses gens lui dirent souvent qu'il se retirât, mais il ne le voulait pas, ains se précipitait contre ses ennemis, et ceux qui s'échappèrent de la bataille témoignent bien que onques chevalier ne se défendit mieux que l'empereur Baudouin. Mais, en la fin, par la volonté de Notre-Seigneur, les Français furent déconfits. Là resta l'empereur Baudouin pris, le comte Louis de Blois mort, l'évéque Pierre de Bethléem perdu, Etienne du Perche occis ainsi que Renaud de Montmirail, Mahieu de Valencourt, Robert de Ronçoi, Jean de Friaise, Gautier de Nulli, Ferris d'Ierre,
Jean son firère, EusUche de Heumont, Jean son firère, Baudouin de Neuville et beaucoup d'autres. Ceux qui purent s'échapper s'en allèrent vers le corps de siège. »
Vinirtnt en CqfiantinobU U Stmadi à Jour, Le i6 avril.
Trqfque d rajomée.
Le 15 avril.
Cû qui retomoient de la dtfconfiture.
Déconfiture est resté en usage avec son sens ancien de déroute, défaite complète, jusqu'au xviii* siècle. On le trouve encore avec cette signification dans une lettre de d'Alembert à Frédéric le Grand. Déconfiture ne s'applique plus guère aujourd'hui qu'à la ruine d'une entreprise commerciale ou financière.
Chevakhiêrent tate nuit & ïendenuàn.
Le 16 avril.
Q|/i eftoient repairiéde la defconfiture. Le 17 avril.
Et Pierres de FroevUle plus grant que tuit U àttre. Villehardouin est bien sévère pour Pierre de Frouville»
mais cette sévérité s'explique. Le vassal du comte de Blois doit être compris au nombre de ceux qui voulaient « dépecer l'ost. » Une première fois, à Zara, Pierre de Frouville avait abandonné l'armée pour accompagner en Syrie Renaud de Montmirail, et, au lieu de revenir promptement comme il s'y était engagé, il ne rejoignit les croisés qu'après la prise de Constantinople, en prenant, sans doute, passage sur la flotte qui apporta à Byzance le corps de Marie comtesse de Flandre. Les défaillances comme la sienne furent d'ailleurs nombreuses. Les chroniques ou autres documents contemporains viennent, à cet égard, confirmer le témoignage du maréchal, et il serait facile de montrer, par un grand nombre de preuves, l'intensité et la durée de la panique qui s'empara des Francs à la nouvelle du désastre d'Andrinople. Nous n'en mentionnerons qu'une seule : Il résulte d'une charte publiée par P. Roger (La Noblesse de France aux Croisades, pages ICI et loa) qu'un mois après la déroute, en mai 1205, un groupe de chevaliers ou écuyers de Flandre et d'Artois nolisaient un vaisseau nommé La Sainte-Croix à des Vénitiens pour les ramener de Constantinople à Toulon. L'acte d'affrètement est conclu au nom de Bertin d'Hautefort, Guillaume de Digoine avec dix compagnons, Uland d'Hazebrouclc, Olbert de Roubaix, Thomas Berton, Baudouin de Sacken, Philippe de Diergnaus, Érard de Saint-Pol, avec sept compagnons, Guillaume de Dampierre, Philippe de Caulaincourt, avec cinq compagnons; Mathieu d'Yaucourt, avec cinq compagnons; Baudouin de Berghes, Alard d'Isalgnen, chevaliers, Gillebert de Talebot, Léonard de Landas, Robert de Lake, Richard Axele, Robert Villain, Guillaume de Straeten, Mathieu Gorrain et Philippe de Grann, écuyers.
Et lors li vint la noveU, des Grieus qui eftoient efchapé de la de/confiture.
Il s'agit sans doute ici de Grecs auxiliaires ou alliés aux
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croisés, à qui il était plus aisé qu'aux Latins d'échapper k la poursuite des Bulgares.
Vn cqfal qid Cortacapïe ère apeîe\»
Le mot casai est une de ces expressions du moyen -âge qu'il est difficile de rendre avec quelque précision. Casai signifie tantôt village ou bourg, tantôt ferme ou métairie, manoir entouré de terres propres à la culture. Enfin, les Latins habitués en Orient donnaient le nom de casai à un poste fortifié accessoire, moins important qu'un château; c'est sans doute le sens qu'il faut attribuer ici à casais mais rien n'est moins sûr; Cortacople était peut-être un simple hameau, un bourg, un village. Dans le doute, et sous bénéfice de ces explications, nous avons préféré conserver le mot ancien du texte plutôt que de le traduire par un équivalent, qui en eût mal rendu le sens. C'est, du reste, ce qu'a fait Biaise de Vigenère.
CCVIl!
Etfu receui Henris.,. con halj de l'empire.
Conformément aux prescriptions des Assises de Jérusalem, en cas de minorité ou de captivité du roi, la haiOie ou régence du royaume était temporairement attribuée à un proche parent du roi, au nom duquel on l'exerçait, et cette dignité était conférée par l'assemblée des barons et hommes liges du royaume. Les Assises ayant été adoptées comme code par les Latins, maîtres de Constantinople; c'est pour suivre les règles qu'elles indiquaient que les survivants de la déroute d'Andrinople choisirent pour baiîe ou régent, dès leur réunion À Rodestoc, le frère de l'empereur prisonnier. Le mot baile se rencontre si souvent dans les textes du moyen-âge relatifs au royaume de Jérusalem, au royaume de Chypre, à l'empire latin de Constantinople et à la principauté de Morée, que nous n'avons pas hésité à le conserver dans la traduction, bien que le mot r/gent, plus moderne, rende exactement la même idée. Il convient d'ajouter que l'on donnait aussi le
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titre de baiîê au représentant officiel des Vénitiens, soit près des empereurs de Constantinopie, soit près de la Porte, et que, par exemple, Marino Zeno fut investi de cette dignité après la mort du vieux doge, qui, par privilège, avait été honoré du titre de despote. Dans cette seconde acception, le sens de haUe se rapproche davantage de celui qu'on lui attribuait en Occident, gouverneur de province ou de ville et de tuteur d'orphelins.
Enfi furent trqfque â la Pentecojle.
Le 39 mai 1205.
Etfu enterrei à grant honor al moJHer Sainte-Sophie.
La version de Biaise de Vigenère présente en ce passage une particularité étrange qui pourrait donner à penser que le premier traducteur français de Villehardouin, s'il n'en a pas accepté le texte, a eu néanmoins sous les yeux le manuscrit F et s'en est inspiré. En effet, à la suite de la phrase citée en tète de cette note, ce manuscrit F ajoute : Et fu moh pleins & regrete\ de toj les barons conamement. Cette phrase, absente du manuscrit A, n'a pas été introduite par Vigenère dans son texte en « vieil langage, » mais il l'a glissée dans sa traduction, car voici comment le premier éditeur de la Conquête de Constantinopie a rendu ce passage :
« Tous les autres demeurent à Conftantinople fort à deftroit et en grande crainte de perdre ce qu'ils avoient conquis. loint qu'en ces iours mefmes il advint un nouveau mefchef, voire une perte incomparable, de la mort du Duc Dandolo, lequel cafTé d'ans, U d'extrêmes travaux et mefaifes, mefme en cefte dernière defconvenue d'Andrinople, s'alitta malade, U rendit fon âme à Noflre -Seigneur. Il fuî fort plaint & regretté des uns & des autres, b enterré à trefgrand honneur en la maiftrefle Églife de Sainâe-Sophie. > (F** ex 11 et cxLii.) Si cette coïncidence est un effet du hasard, elle méritait au moins d'être signalée.
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Et d'iqui chevalcha â la dté de Naples,
Villehardouin ne parie pas ici de Neapoli de Romaniedont il a déjà été question plus haut, mais bien de la ville d'Apros en Thrace.
Ntq & de/chaiq & à pi/.
Les précédents traducteurs conservent ici au mot deschaux sa signification littérale. La phrase peut, en effet, se comprendre ainsi, puisque l'adjectif deschaux. Tort usité dans notre vieille langue, veut dire sans chaussures et s'applique encore aux Carmes qu'on appelle Carmes deschaux, fl a pourtant paru plus exact d'attribuer à cet adjectif le sens métaphorique qui lui était également donné, et de traduire deschaux par réduits à la misère.
Une granj partie des gen\ de la cité', qui efioient Popelican.
Ce mot Popelican a jadis induit en erreur les premiers historiens de la quatrième croisade. Le P. d*Oultreman a cru que l'on appelait ainsi les habitants de Finepople ; Biaise de Vigenère a cru que ce mot désignait les habitants d'une ville qui n'existe pas, et que Popelican était une dénomination commune à cette ville et à ceux qui y demeuraient. C'est une double méprise, car, bien que cette appellation de Popelican ait parfois servi a nos trouvères, comme synonyme de payen ou de musulman, pour désigner une nation orientale quelconque, en fait, ce mot s'applique le plus sou-
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NOYES 4)9
vent aux Manichéens, et, en particulier, à la decte qui eut pour fondateur Paul de Samostrate.
Dans le courant du x* siècle, ces hérétiques habitaient Théodosiopolis et Mélitène, mais, s'étant soulevés contre Jean Zimiscès, cet empereur les vainquit et, leur appliquant un procédé que les souverains de Byzance avaient emprunté aux potentats orientaux, il les transporta en masse dans les environs de Philippopolis : « lis formaient là, dit M. A. Rambaud (L* Empire byzantin au x* sUcU. — Constantin Porphyrogénète, p. ai8), une colonie militaire de deux mille cinq cents guerriers indomptables, fanatiques de leur religion qu'on avait dû leur laisser, cruels comme des barbares et farouches comme des sectaires, de vrais buveurs de sang comme les dépeint Anne Comnène, toujours prêts à goûter celui de leurs ennemis, et qui devaient inspirer à leurs voisins slaves le respect d*une majesté impériale qui avait de tels ministres pour ses vengeances. C'est là que les croisés de la quatrième croisade les rencontrèrent et préludèrent par des supplices aux horreurs de la guerre albigeoise. »
En effet, le manichéisme ne resta pas confiné en Orient; il s'étendit jusque dans nos contrées où ses adeptes, contre lesquels Innocent III devait bientôt prêcher la croisade, reçurent les noms d*Aïbigeois, Pauliciens, Popelicans, Cathares, Vaudois, Bougres, etc.
Cette dernière dénomination est une preuve nouvelle du retentissement qu*eut en Europe la défaite de Baudouin, et nous offre un curieux exemple des modifications profondes que le sens d'un mot subit dans le cours des âges. Que, selon l'avis le plus général, PopeUcan provienne de Pauîicianus et de IlavXutavo^, ou que, suivant d'autres, il ait été tiré de publicanus et soit synonyme de publiccàn, il n'est pas moins incontestable qu'il a pris de bonne heure la signification d'hér/tique; c'est seulement par extension, souvent pour les besoins de la nme, que nos trouvères lui ont donné celle de peuplade payenne ou musulmane. Au contraire, le nom de Bogre, Bougre, qui, originairement, a désigné un peuple réel, les Bulgares, change bientôt de signification. L'esprit hanté par le souvenir des luttes acharnées que les croisés
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ont dû soutenir contre ce peuple, nos ancêtres appliquent le nom de Bougres à ceux pour lesquels ils éprouvent le plus prorond mépris, aux hérétiques, à ceux aussi qui se rendent coupables de débauches contre nature. Depuis, la signification injurieuse du mot s'est bien affaiblie, et lorsque, de nos jours, on entend parler dans le peuple d'un bon bougre, il s'agit le plus souvent d'un bon garçon. Certes, celui qui se sert de cette expression triviale ignore l'histoire du mot qu'il a sur les lèvres et ne songe guère à remonter, pour en découvrir l'origine, jusqu'au xiii* siècle, à la bataille d'Andrinople. On peut sans cesse appliquer aux mots ce qu'Horace a si justement dit des livres : « Ils ont leurs destins : Hàbent sua f ma UbeîU, a
Et ère gamij de fa gent, & entra deden^. En juin lao).
Sifiji ocire tôt avant Varchmfque de la yiU,
m Les Grecs de ce temps-là ne recognoiflbient prefque point le titre d'Archevefque, finon depuis que l'Empire fut aux François; ce qui me fait croire que celuy dont Ville- Hardouin parle en cet endroit eftoit de cède nation. Quoy qu'il en foit, le Prélat de Philippopolis fous les Grecs avoit la dignité de Métropolitain et le titre d'honneur d'Hypertime, avec celuy d'Exarque de toute la Thrace, comme nous apprenons de la Notice d'Andronic. Ce qui fe doit entendre de la Province appellée particulièrement Thrace, qui comprenoit certain nombre de villes énoncées par Conftantmus Porph,, lib, îj de Themat, entre lefquelles ell celle de Phûippopolis, » (Ducange. Obseryations sur V Histoire de Geojf, de yiUe-Hardouin, note au S CCIX, p. )4^0
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Si s'eshaudirent & cheyaîchierent plus feurement.
Les précédents traducteurs ont rendu s'eshaudirent par s'enhardirent ou par une tournure équivalente; il n'y a aucune raison pour ne pas conserver le mot du texte, avec le sens d'être joyeux qu'il possède encore et qui est parfaitement applicable ici.
Al quart jor devant lafefte Sainte^Marie-Chandêlor, Le 30 janvier iao6.
Il feraient àfauyeté.
Le verbe sauveter, faire un sauvetage, sauver, mettre à l'abri, est encore employé dans la langue de la marine; par contre, le substantif sauver/, sûreté, dont Littré déplore avec raison la perte, est un terme vieilli. Pourtant, comme on le rencontre encore dans des textes du xvii* et du xviii* siècle, il a été maintenu ici dans la traduction. Son usage est justifié par l'exemple de Voiture (Lettre III) : « Cette menace pourrait donner de la crainte et ferait songer à plus sage que moi à se mettre en sauvet/, » De même, Saint-Simon s'est plusieurs fois servi de ce mot, par exemple quand il a dit (i{6-a66) : « On ne se crut en sauvei/ qu'au Rhin et au bout du pont de Strasbourg. »
Et les comencent à ocire.
Tous les manuscrits s'accordent ici pour faire suivre ces mots de l'expression des regrets qu'inspire à Villehardouin le désastre de La Rousse; il convenait donc de se conformer
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au texte, toutefois nous serions assez disposé à croire à une transposition fautive, imputable au scribe d'un des manuscrits primitifs, passée ensuite dans le manuscrit A et dans ceux qui l*ont suivi.
Dans le paragraphe suivant, et intercalée dans les lignes par lesquelles Villehardouin exprime ses regrets, se trouve cette phrase : Li Comam & li Grieu & U Blac retormrent antre, qui muh orent fait lor voUnté en la terre & mu/r gacùgni^ de bons chevaus & de bons haubers, là où les manuscrits que nous possédons la placent, elle intennompt le fil de ce qui précède et de ce qui suit, car il est beaucoup plus logique de lire en la supprimant : Une des graignors dolors & des grtngnors damages ayint à cel jor, & des graignors pitie^ qui onques amùft à la Crejhente de la Terre de Romanie, & celé mefayentureji ayint le jor devant la veille Madame Sainte-Marie-Chandelor ; tandis qu'au contraire, si l'on transporte immédiatement après les mots : &les comencent à ocire, la phrase que nous croyons transposée par le scribe : Li Comain &li Grieu & li Blac, etc., le sens de l'un et de l'autre passage nous paratt beaucoup plus simple, plus net et plus précis. Ce n'est là toutefois qu'une simple hypothèse sans autre fondement qu'une étude attentive du contexte, et la découverte de quelque nouveau manuscrit de la Conquête de Constantinople permettrait seule, peut-être, de justifier cette modification, aussi avons-nous tenu k respecter scrupuleusement ici, fautive ou non, la version portée par tous les manuscrits retrouvés, nous bornant à soumettre nos doutes à la sagacité des philologues.
Q]ii onques avenifi à la CreJHenté de la Terre de Romanie.
Cette expression n'est guère compréhensible si l'on ne se souvient qu'à côté de sa signification actuelle, l'universalité des chrétiens, le substantif chrétienté possédait encore pour les auteurs du moyen-àge, et en particulier pour Villehardouin, comme on peut le voir ici et ailleurs, un double sens
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plus restreint. Dans la Conquête de Constantinople, chrétienté reçoit, à plusieurs reprises, tantôt Tacception de réunion de fidèles reconnaissant la suprématie du pape de Rome par opposition aux infidèles ou aux schismatiques qui refusent de l'admettre, tantôt celle de paroisse ou plutôt d'église d'une contrée désignée, et c'est le cas ici lorsque Villehardouin mentionne « la Chrétienté de la terre de Romanie. il
Bien que cette double signification soit à peu près tombée en désuétude, il a été jugé à propos de la conserver en traduisant, car Bourdaloue a dit (Pensées, t. I, p. ajç) : « C'est ainsi qu'en très peu de temps s'élevèrent de nombreuses et florissantes chrétientés, » et aujourd'hui on continue à appeler chrétientés, surtout lorsqu'il s'agit de la Chine et de l'extréme-Orient, les communautés catholiques établies en pays qui ne sont pas chrétiens.
Lejor devant la veSie Madame Sainte- M arie-Chandélor, Le 3 1 janvier 1206.
Et il le fijl ocire maintenant.
Durant tout le moyen-âge, maintenant a possédé le sens de aussitôt, sur-le-champ, dans Yinstant, et au xvii* siècle, Mézeray lui attribue encore cette signification quand il écrit (Hist. de France, 1. VI) : « Transporté de sa fureur extraordinaire, il retourna vers les Suisses et les harangua avec tant de force, leur représentant maintenant les outrages qu'ils avoient reçeus des François..., qu'au préjudice de leur foy, ils entreprirent de terminer cette guerre par leurs seules forces... » Cependant, en ce sens, maintencmt était déjà un archaïsme, aussi lui avons-nous substitué la locution tout maintenant, qui, bien que perdue aujourd'hui pour nous, se rencontre très souvent dans les écrits du grand siècle. Ainsi, Racan a dit :
Ce que tout maintenant ta viens de £ure ky.
(Bergtrùs II, v.)
De même Descartes (Réponses aux premières objections, 4) : « Lorsque ce savant théologien me dit qu'il y a de l'équivoque en ces paroles : un fur rien, il semble avoir voulu m'avertir de celle que je viens tout maintenant de remarquer. »
Et Molière :
... Il m*est dans U pensée Venn tout maintuumt une «fiaire pressée.
(ÈeoU its femmes f III, v.)
Nous avons introduit tout maintenant dans la traduction, parce que cette locution se rapprochait beaucoup plus du texte que la tournure moderne équivalente : sur-le-champ.
Enfi, con cdcuns chaftiaus ou alcune citej/e rendoit â lui.
Sauf dans quelques provinces, aucun, aucune, ne possède plus le sens de quelque; mais cette signification s'était maintenue dans la langue littéraire jusqu'au xvii* et au xviii* siècle; ainsi, Duguet a écrit (Institution d'un Prince, II* p., c. v, art. m) : « C'est le toucher dans le point le plus sensible que de tomber dans aucune faute contre la justice. •
Et Voltaire (Orphelin de la Chine, I, 1) :
Mais je ne flatte en vain qu'ancmi respect les toudie.
Autorisé par ces exemples, nous avons conservé cette ancienne tournure : aucun château, aucune cite, qui permettait de se rapprocher davantage du texte.
CCXXVIII
Et menées les genj en Blaquie,
En transportant ainsi en masse dans ses États les hommes, les femmes et les enfants faits prisonniers, en rasant les villes ou les châteaux dont il se rendait mattre à mesure qu'ils tombaient en son pouvoir, Johannis imitait, au com-
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NOTES 44f
mencement du xiii* siècle, l'exemple que lui avaient è maintes reprises, dans les siècles précédents, donné les empereurs byzantins. On en a vu la preuve plus haut, dans la note relative aux Popelicans; mais de semblables procédés, contraires aux habitudes de TOccIdent, étonnaient les chevaliers français et flamands; de là l'expression de surprise et de blâme que Villehardouin formule, à différentes fois, tant ici même que plus haut.
Après la Pqfyue grant pièce.
En iao6, la solennité de Pâques se célébra le 2 avril.
Li cardonaus, qid ère de par ïapojioûe de Rome.
Le prélat dont il s'agit ici est Benoît, cardinal -prêtre de Sainte-Suzanne, envoyé comme légat à Constantinople, en remplacement de Pierre Capuano dont la conduite, dans le règlement des affaires ecclésiastiques et particulièrement dans les difficultés soulevées par l'élection de Thomas Morosini comme patriarche latin, n'avait pas répondu, on s'en souvient, à l'attente d'Innocent III.
Le jor de la veille de la fefte Monfeignor Saint-Johan-Baptifle en Juing,
Le 33 juin 1206.
Al matin, U for de la fejte Monfeignor Smnt-Johan^Baptifie, furent twi confès & commeni^.
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Nous avons déjà parié de cet usage de faire participer une armée aux sacrements avant de l'envoyer au combat; c'était une coutume très ancienne, car les Grandes Chroniqites de France la mentionnent avec éloge en racontant le désastre de Roncevauz. « Ce jour même, disent-elles, Roland s'était confessé è un prêtre et avait reçu son Sauveur avant qu'il allât en bataille, parce que telle était la coutume que les combattants se confessaient et recevaient leur Créateur par les mains des prêtres et des gens de religion qui étaient en l'ost avant qu'ils se combattissent. Ainsi était la coutume et belle et bonne. • (Grandes Chroniques, édition P. Paris, t. 1 1 , pp. 364-265.)
Elle était également pratiquée par les Grecs, car, dans un passage de sa Tactique cité par M. Rambaud (L'Empire hy^ant'm au X* àèckt p. 89), l'empereur Constantin Porphyrogénète a écrit : « Le jour du combat, l'armée doit, avant tout, être pure de toutes les passions terrestres. Qu'on se livre à la prière; que, dans la nuit qui précédera le combat, on chante des psalmodies; que les prêtres offrent le Sacrifice; que l'armée tout entière communie et qu'ensuite elle marche au combat. Les soldats en deviendront plus allègres puisqu'ils auront k leur secours Dieu et Marie» sa Mère. •
Et, Vendemain, fi murent.
Le 26 juin iao6.
Jusqu'à la fin de ce paragraphe, nous abandonnons notre guide habituel, le manuscrit A, pour lui préférer la version du manuscrit G qui énumère, avec beaucoup plus de clarté, les noms des chevaliers chargés du commandement des différentes hataiUes.
Si ijjirentfors à totes lor croï\ & à procej/ion.
Soit qu'on voulût implorer la clémence ou émouvoir la pitié d'un vainqueur irrité, soit qu'il s'agît simplement d'honorer une armée victorieuse, les Grecs manquaient rarement
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d'envoyer, tout d'abord, le clergé au-devant des troupes avec toutes Us croix et en procession. C'est une coutume dont on rencontre maints exemples durant toute l'histoire du Bas- Empire.
CCXXXVII
On a pot veu deji periUofe refcojfe.
Le substantif rescousse n'est plus guère usité comme synonyme de secours que dans les locutions àJHer ou venir à la rescousse, mais il possédait aussi jadis le sens de reprise, recouvrement, et nous l'avons gardé ici en traduisant avec cette signification, parce qu'elle n'était pas tout a fait oubliée au XVII* et au xviii* siècle. Saint-Simon a encore dit (112-41) : * l'C premier écuyer, ravi d'aise de sa rescousse, les mena à Ham (les soldats qui l'avaient délivré). » Du reste on continue, en marine, à appeler recousse la reprise d'un navire antérieurement capturé par l'ennemi. Le maintien du mot se justifie donc.
CCXXXVIIl
Reniers de Trit ère as haUles des murs.
En termes de fortification on appelait baïBes ou bayles une enceinte extérieure formée de pieux. « Dans les grands châteaux il y avait deux hcyUs; le premier, c'était l'espace découvert compris entre la première et la seconde enceinte. Il renfermait communément une chapelle, des magasins et diverses autres constructions accessoires. Le second baylg, ou hayle intérieur, était celui qui existait entre la seconde enceinte et le donjon, qui était fréquemment placé dans un de ses angles. Quelques châteaux avaient trois bt^^. » (Berty, Dict. d^archit, cité par Godefroy. — Dicf. de l'ancienne Langue française, t. I, p. 353, col. 3, v* Baile.) Ajoutons qu'on nomme encore baûe, en Normandie, soit la cour intérieure
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d'une habitation, soit un verger entouré de clôtures renfermant une habitation ou y attenant.
Et Us ahres hatcnUes qui fentnent après naât orienéement.
L'adverbe ordonn/nunt, d'une manière réglée, ordonnée, avec ordre, ne s'emploie plus guère aujourd'hui, mais il n'y a pas de raison pour le laisser tomber en désuétude, et nous avons d'autant moins hésité à te conserver ici, comme plus haut, au paragraphe ccxxxiv, que son emploi est justifié par un exemple de Saint-Simon : « Il est immense ce qu'elle faisait d'aumdnes et combien noblement et orionnément elle les distribuait. • (4))-^.)
Le Dimenchi après lafefte Madame Sainte-Marie en Aoft^ Le Ao août.
S^omerent eî pais trofque à lafefte Taj Sainj, Le i** novembre iao6.
CCXLVIII
Et eftoient alques dechau,
Dechau, participe passé du verbe dechaoir, tombé en ruine, a été pris par Biaise de Vigenère pour le substantif chaux et il a été, par suite, induit à commettre un bien curieux et bien étrange contre-sens. Ce passage : t Et, â celé part par où on entroix, avoii eu ancienement forterefce de murs, de tors 6t de foJfe\, & eftoient alques dechau, est rendu ainsi par le premier traducteur de Villehardouin : « Car ayans donné iufqu'è une place appelée EfqulflTe, enclofe de la mer tout autour, fors d'une petite advenue, qu'on avott remparée autrefois de
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murs, de tours, de foflez, le tout de marbre â chauhc et à rahle.n (P CLXViii.)
Et ferma & horda le moJHer Sainte^ophie.
Bien souvent, au moyen-âge, les églises furent transformées en forteresses, mais cette coutume entraîna de tels abus qu'en laoç un concile tenu à Avignon interdit, sans grand résultat du reste, d'en faire des places d'armes, si ce n'est contre les infidèles.
Le Dimenche après la fefie Madame Sainte- M arie-Chandelor. Le 4 février 1207.
Et del tens fu jà tant pajfé que la Qyarefme entra. Le carême commença le 7 mars en l'année 1307.
Le Semadi de mi-quarejme.
Le p mars 1207.
L'emperere s'en vient al rmtge & s'en entre en un gaUon, Au moyen-âge, le galion était un bâtiment du même type que la galée, mais plus grand, plus lourd, moins effilé de
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4fO NOTES
l'avant, et, par conséquent, moins bon marcheur. On sait que, plus tard, le mot, changeant un peu de signification, servit plus spécialement à désigner les vaisseaux es(>agnoIs qui transportaient en Europe Por et l'argent extraits des mines d'Amérique. En ce sens, galion est resté en usage jusqu'au XVIII* siècle.
Et, quant vint al matin.
Le 7 avril 1207.
Si rfyuidierint la terre.
On dit encore vider les lieux, mais on ne se sert plus guère, comme synonyme d'évacuer une contrée, une ville, du verbe vider. L'expression a pourtant pu être conservée ici et ailleurs, car elle était encore d'un usage fréquent au xvii* et au XVI II* siècle. Ainsi Boileau a dit (Satire viii) :
Et fi, Cor os idit des pâtres de Nndie, Les lions de Baie* videraient U Libye ;
et le 31 août 1774, parlant du sultan, Voltaire écrivait à Catherine II: « Il vous avait ordonné de vider la Podolie; vous avez fort mal obéi ; j'ose me flatter à la fin que vous lui ordonnerez de vider Constantinople et qu'il vous obéira. »
Vemperere, altrefi con à cri.
Le texte donné ici par les différents manuscrits de Villehardouin n'est pas clair ni uniforme. Le manuscrit A reproduit par Biaise de Vigenère porte : « Uempereres autre cum aeri,» ce qui est incompréhensible. M. de Wailly modifie
cette version et écrit : t L'empereres autrefi comme â cri, en traduisant : V empereur comme au cri â^ alarme. » Les manuscrits B et C donnent autresi com ou ensi com acri et au cri, sans que les copistes aient cherché, sans doute, à comprendre ce qu'ils écrivaient; et enfin le scribe du manuscrit D tranche radicalement la difficulté en supprimant le passage qui le gène pour lui substituer ces mots : si comme il orent fait autrefois, variante admise par M. P. Paris. Il semble toutefois qu'il suffise d'une légère correction au texte du manuscrit A pour rendre la phrase compréhensible, et nous lisons : Uemperere altreji con acriés, ce qui veut dire V empereur ainsi appelé. Le vieux verbe acrier est resté en usage en Normandie avec le sens 6* appeler. Il avait autrefois la signification spéciale (ïappeUr au secours. C'est bien celle qu'il possède ici.
ccLxvm
Fifi tant Vemperere Henris vers lui que il délivra Equife à Toldre Lafcre.
Equise ayant été accordée en fief à Pierre de Braiecuel, il fallait que, pour livrer cette place à l'ennemi, celui-ci donnât son consentement.
Si vint al pié de la montaigne de Blaquie,
Biaise de Vigenére accompagne ces mots de la note marginale suivante : ■ Les Mysiens, maintenant dits Blachiens, habitent les lieux circonvoisins du mont Hœmus. Cette montagne, au reste^ s'appelle en turc Balkan, nom proche de Blaquie. »
Sor leflum qui cortfo^ La Qjt^fale.
Le fleuve dont il s'agit ici est la Mœrizza, l'ancien Hebrus.
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4f2 NOTES
En la montaigne di Mejmohîe.
Par cette dénomination, Villehardouin entend parler de la chaîne des monts Rhodopes.
Et cêJU mejavititure annt en Tan àt fincamanon Jesn-Crift mû iius cenj etfeptanj.
Biaise de Vigenère ajoute à ces mots ce complément de phrase : Et iki (ici) prentfin cete hijtoire. Il omet, en outre, de corriger une erreur du manuscrit A qui place en l'an de l'incarnation de Jésus-Christ mil deux cent et six la mort de Boniface de Montferrat. D'autre part, les manuscrits D et E font suivre la phrase finale du manuscrit A de quelques lignes, dont voici ta traduction, d'après le texte reproduit par M. de Wailly.
■ Le comte Baudouin de Flandre et de Hainaut partit pour aller en Constantinople l'an de l'Incarnation mil deux cent et deux; Constantinople fut prise et le comte Baudouin couronné comme empereur l'an de l'Incarnation mil deux cent et quatre, trois semaines après Pâques. L'empereur Baudouin fut déconfit et pris en bataille en l'an de l'Incarnation mil deux cent et cinq. Henri, frère de l'empereur Baudouin, fut couronné comme empereur dans le moûtier Sainte-Sophie, en l'an de l'Incarnation de Jésus>Christ mil et deux cent et six, le dimanche après Notre-Dame, à la mi-août. •
e-^gg^^gr^
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