‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 10 sur 30 · DE L ETAT DU CONGO · texte numérisé non relu

DE L ETAT DU CONGO

cipal commerçant du Congo. IMais un commerçant investi de la toute-puissance civile et militaire est un dangereux concurrent. La tentation est trop forte de décupler ses bénéfices en écrasant ses rivaux ou en les associant à ses destinées. Il y céda. Quant au fameux acte de Berlin, jamais on n'en parla avec plus de déférence •. « Tourner la loi, c'est toujours la respecter. » Ce n'est pas d'hier que le monde connaît et pratique cette maxime. Au Congo, elle a permis de remplacer la liberté absolue pompeusement promise et proclamée en 1884 par un monopole commercial établi au profit de l'Etat et de quelques hautes personnalités.

Les moyens employés furent très simples, mais d'une habileté rare.

Le décret du 1®"" juillet 1885 déclara que toutes les terres vacantes appartenaient à l'Etat. C'était lui attribuer presque l'intégralité du territoire. On attendit quelques années avant de tirer parti de cette situation, mais à partir de J 880 tous les voiles commencèrent à tomber. Le 17 octobre 1889, l'exploitation du caoutchouc, du copal, et autres produits végétaux, fut interdite dans toute l'étendue des terres vacantes, sauf permission spéciale. Ce décret fut complété et aggravé en 1891 et 1892 par trois circulaires qui prohibaient absolument la récolte du caoutchouc et de l'ivoire dans le domaine

1 On ne saurait trop admirer le préambule du décret du 9 juillet 1890. « Considérant qu'il y a lieu de régler la récolte de l'ivoire dans l'Ktat, de manière à favoriser la libre concurrence... » Suivaient des prescriptions et des taxes si exorbitantes qu'elles soulevèrent une réprobation unanime et que, bon >^\'é mal gré, il fallut y renoncer.

privé. Ces mesures alarmèrent singulièrement le commerce libre et soulevèrent des protestations énergiques. La Nieaire Africaautchc Ilamlchvenooschap abandonna le pays et transporta ses établissements sur le territoire portugais et à Brazzaville. La Société du Haut-Congo qui, en i89!-1892, avait réalisé un bénélice de 70 i- 000 francs, ne recueillit que 310 000 fr. en 1892-1893. En 1893-1894, elle perdait 140 000 fr. Les exportations totales qui s'étaient élevées à 14 110 000 francs en 1890 tombèrent à 7 .jloOOO francs en 1893. Il fallut transiger. L'Etat abandonna au commerce libre le Mayumbe et la région des Cataractes, les rives du Haut-Congo, du Stanlej' Pool aux Stanley Falls, sauf les districts de l'Equateur et de l'Aruwimi, la rive gauche de TOubanghi et celles de Ruki, de rikélemba, de la Lulongua et du Kassaï. 11 se réservait tout le reste, c'est-à-dire à peu près les quatre cinquièmes du bassin. Il allait tirer de cet immense domaine un parti merveilleux.

Près des trois quarts de Tivoire récolté dans le pays, et plus de la moitié du caoutchouc sont vendus directement par l'Etat et à son profit '.

1 Voici, pour les trois dernières années, la part de l'Etat dans les exiiortations d'ivoire et de caoutchouc :

Ivoire {en kilogrammes)

Annéfs

Exportation totali' ilu (".on 2:0

Part (le l'État

Pour 100

DE L KTAT 1)L' CONGO

Aussi ses finances se sonl-elles améliorées sensiblement. Les produits (lu domaine figuraient pour la première fois au budget de 181K^ pour une somme de 237 000 francs. Ils atteignirent 1 2.j0 000 francs en 1893, 3 millions et demi en 1897, C millions et demi en 1898, 10 200 000 francs en 1899. Mais ce n'est pas tout.

11 était impossible à l'Etat d'exploiter lui-même les 1300 000 ou 1800 000 kilomètres carrés qu'il s'était adjugrs. Force lui était de s'adresser à l'industrie privée s'il ne voulait pas laisser la plus grande partie de son domaine improductive. Il résolut alors de se faire aider dans sa tâche par des compagnies fermières. Il présiderait à leur constitution, et pour mieux les tenir en main, il leur donnerait des directeurs de son choix ; ses propres officiers allaient remplir ce rôle. On leur laisserait des avantages suffisants, car on avait besoin d'elles ; mais on leur imposerait des redevances considérables '. En outre, toutes les fois qu'il serait pos-

Caoutchouc {en hilogrammes')

Années

Exportation totale du Coni;o

Part de l'Hlat

Pour 100

* Les redevances sont liabituellenient de 300 francs par tonne de caoutchouc, 150 francs par tonne de copal, 5 0/0 du prix de l'ivoire, etc.

sible, l'Etat se ferait attribuer, soit des actions d'apport, soit une fructueuse part de bénéfices.

Sur ce modèle ont été établies : la Compagnie du Katanga, dont l'Etat possède 1400 actions; la Société anversoise du commerce au Congo, dirigée par le commandant Lothaire ; l'Etat détient la moitié du capital social, soit 1 700 parts de oOO fr. ; la Société agricole du Lubéfu, dirigée par le lieutenant Cassard ; la Société d'agriculture et de plantations au Congo, dont l'Etat s'est fait adjuger 400 actions sur 1 200 ; la Société la Kassaïenne, dont le directeur est le commandant Rom ; la Société d'Ikélemba, dirigée par le capitaine Christiaëns ; le Comptoir commercial du Congo, dont F Etat prélève le tiers du bénéfice ; la Compagnie du Lomami, où il s'est réservé une participation du quart, etc., etc.

Ces sociétés, dirigées par des officiers de l'Etat, n'exploitant que dos concessions temporaires, révocables en cas d'infraction au cahier des charges, soumises à de lourdes redevances, forcées de partager leurs bénéfices avec l'Etat, ne sont en somme que des entreprises officielles. C'est plus ou moins le caractère de presque toutes les sociétés créées en ces dernières années, et on se rappelle que vingt compagnies, représentant un capital de 18 millions, se sont installées au Congo de 1891 au l^"" janvier 1899 ; ceci donne une idée de l'énergie avec laquelle FEtat s'est mis à tirer parti de son domaine.

Là ne se bornent pas les bénéfices que FEtat retire de l'exploitation du pays. Des droits de sortie très élevés ont été établis sur tous les produits. Us atteignent 210 francs pour 100 kilos d'ivoire de

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première qualité et 40 fr. pour 100 kilos de caoutchouc. Pour la seule Compagnie du Haut-Congo, CCS tarifs représentent une imposition d'environ 270 000 francs en 1897, soit près du quart de ses frais d'Afrique, et ce ne sont pas les seuls impôts qu'elle doit paj^er. Aux réclamations qui se sont élevées, l'Etat répond que, commerçant luimême, il paie sans se plaindre les mêmes droits que ses concurrents. Plaisante raison, comme si l'Etat ne recevait pas d'une main ce qu'il payait de l'autre. Même pour les compagnies fermières, l'intérêt de l'Etat est de les taxer lourdement, puisqu'il perçoit, sous forme d'impôt, plus qu'il ne perd comme bénéfice industriel.

Cet ensemble de dispositions a été complété par la mainmise sur tous les moyens de transport. C'est un procédé infaillible pour tenir tout le commerce d'un pays. En 1897, 38 vapeurs * apportaient au Pool les produits du Haut-Congo. L'Etat en possédait 22. En outre, il avait à bail, depuis 189G, G autres vapeurs appartenant à la Société du Haut- Congo. Cette compagnie avait consenti à cette combinaison, au lendemain d'une période de crise, moyennant la promesse faite par l'Etat de lui garantir un revenu de 350 000 fr. Si la compagnie réalisait par ses seuls moyens ce bénéfice de 350000 francs, l'Etat ne lui devrait plus aucun loyer. Or, comme la Société du Haut-Congo a gagné, dès 1897, plus d'un million de francs, il en

1 II y en avait 45, dont 1 appartenait à l'Etat français et 6 aux missions religieuses ; restent 33 affectés au commerce.

UG SITUATION KCONOMIQUE ET COMMERCIALE

résulte que l'Etat a acquis G vapeurs sans bourse (l('Iier. Avec 28 steamers sur 38, il fait la loi sur tout le bassia et y maintient des tarifs draconiens '. C'est une lourde cbarge pour le commerce libre et une source de bénéfices considérables pour l'Etat.

Reste enfin le fameux chemin de fer, qui entre les mains de l'Etat est devenu une arme incomparable. Il convient d'abord de préciser quelle est, vis-à-vis du chemin de 1er, la situation de l'Etat belge et de l'Etat indépendant. L'Etat indépendant a obtenu une participation de 20 pour 100 dans le bénéfice net de la compagnie, en échange de l'abandon consenti par lui de son droit de rachat pendant 10 ans. (Convention du 11) avril 1808.) L'Etat belge possède la totalité des actions de capital (24 000 titres), et G 000 actions ordinaires sur 3G 000, ensemble 30 000 actions, soit la moitié du fonds social. En outre, il lui a été cédé 1800 parts de fondateur sur 4 800.

L'Etat belge et l'Etat congolais ont donc dans la compagnie une situation prépondérante. Ce sont de beaucoup les plus forts actionnaires et les principaux intéressés. Leurs prélèvements s'élèvent à environ 3G 0/0 du bénéfice net de la So-

* Voici le tarif de transport, tel qu'il a été établi par décret du 12 mars 1892.

A la montée, 300, 350 ou 400 francs la tonne, suivant la destination.

A la descente, quel que soit le lieu d'orij^ine, 500 francs la tonne ])our l'ivoire, 200 francs pour le caoïitcliouc, 150 francs pour les autres marcliaudise?.

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ciété '. Ajoutons enfin que les 30 000 actions ordinaires qui sont dans le pul)lic, sont pour la plupart réparties entre un très petit nombre de porteurs.

Fr. Fr.

' Nous avons admis plus haut que, selon toute vraisemblance, la Compagnie du chemin de Ter réaliserait dans un très prochain avenir un bénéfice

net de 7,000,000

D'après les statuts (art. 37 à 40) et la convention du 19 avril 1898, ce bénéJice serait réparti de la manière suivante : l" 5 pour 100 à la réserve légale . . . 350,000 j 2° Annuité nécessaire pour l'intérêt et j

l'amortissement de 24,000 actions de I

capital de 500 J'rancs, productives [

d'un intérêt annuel de 3 1/2 pour 100 et remboursables au j)air en 99 ans, — et de 3(5,000 actions ordinaires de 500 francs, productives d'un intérêt annuel de 7 pour 100 et remboursables par 1000 trancs en 99 ans . . 1,738,500

Reste disponible une somme de . . . 4,911,500

Sur laquelle il est prélevé 20 pour 100

en faveur de l'Etat indépendant, ci . 982,300

Reste disponible une somme de . . , 3,929,200

Qui est partagée de la manière suivante :

1» 50 pour 100 aux 36,000 actions ordinaires 1,96^,600

2° 10 pour 100 au (lonseil d'administration - . . . . 392,920

3» 40 pour 100 aux 4,800 parts de fondateur 1,571,080

L'Etat belge touchera donc :

1" Pour ses 24,000 actions de capital 3 1/2 pour 100, 17 fr. 50 par titre, soit 420,000

2° Pour ses 6,000 actions ordinaires 7 pour cent, 35 fr. par titre ; dividende supplémentaire, 54 francs par \ 1,542,600 titre, total 89 francs par titre . . . .534,' 00

3" Pour ses 1,800 parts de fondateur,

327 fr. par titre 588,600

Ceci est de notoriété et on nous dispensera de citer des noms souvent très illustres ^

De tout ce qui précède, il résulte que le chemin de fer est entre les mains de l'Etat et de quelques privilégiés qui ont tout intérêt à en tirer les plus gros bénéfices -. De là les tarifs formidables, qui stupéfient à la première lecture. De Matadi à Léopoldville le billet de première classe coûte 500 francs pour un trajet de 399 kilomètres. En deuxième classe, le prix n'est que de 110 francs, mais on n'y admet que des noirs. Pour les marchandises, le tarif varie selon le sens du trajet. A la montée, il est uniformément de 1 000 francs la tonne, sauf quatre ou cinq exceptions ^. A la descente, il est

L'Etat indépendant touchera poui- sa

part de bénéfices 982,300

Ensemble les deux Etats 2,524,1>0U

Soit 36 pour 100 du bénéfice distribuable. Or l'Etat belge seul a contribué à la construction du chemin de fer pour une somme de 15 millions. S'il se bornait à prélever l'intérêt légal à 3 pour 100 de cette avance, il n'aurait droit qu'à . . . 450,000

La différence, soit ........ 2,074,900

représente réellement la part de bénéfice que les deux Etats s'adjugent . dans l'entreprise du cliemin de fer.

1 Le lieutenant-colonel Thys, officier d'ordonnance du roi et directeur général de la Compagnie, souscrivait à l'émission pour 2 710 actions. (Voy. les statuts de la Société.)

2 La nouvelle ligne de Mayumbe, actuellement en construction, subira le même sort. L'Etat a émis, en 18'JS, un emprunt de 12 millions et demi, dont une partie a été employée à souscrire des actions de la Société.

■* Quelques réductions ont été consenties au mois de janvier dernier, notamment pour les machines et les matériaux de construction qui ont été dég-revés de moitié. Mais l'aspect général du tarif n'a pas changé.

VK l'kTAT nu CONGO 01)

fixé par tonne kilométrique ù 2 fr. 50 pourriv^oire, il I fr. 08 pour le caoutchouc, à 0 fr. 80 pour 1» copal, à 0 fr. (k) pour le tabac. Sept articles jouissent d'un tarif réduit : les noix de palme, les arachides, les bois, le sésame (Ofr. 23), le café (0 fr. 42), l'huile de palme (0 fr. 30), l'orseille (0 fr. 43). Toutes les autres marchandises non dénommées payent 0 fr. 45 la tonne kilométrique.

Avec de pareils tarifs, il n'est pas étonnant que la ligne fasse de beaux bénéfices. M, Wauters reconnaît lui-même qu'ils sont excessifs. Il ajoute qu'ils n'en représentent pas moins une économie considérable sur les anciens frais de voyage et de transport par la route des caravanes. Nous le reconnaissons volontiers ', mais véritablement le contraire eût été surprenant. La modération des tarifs de transport semblait jusqu'ici un axiome universellement admis en économie politique. Au Congo nous trouvons une théorie diamétralement opposée. Le prix du transport n'est plus la rémunération du service rendu accrue de l'intérêt et du bénéfice légitime de l'exploitant ; c'est un tribut prélevé au passage sur la valeur des marchandises. Aussi les tarifs varient-ils à poids égal selon la valeur intrinsèque des produits transportés. L'ivoire

' Encore, dans certains cas, la différence est-elle peu sensible. Avant le chemin de fer, le prix du portage, de Matadi au Pool, revenait à 1 000 ou 1 200 francs la tonne. Or à la montée, le tarif du chemin de fer est fixé à 1 000 francs, et à la descente, l'ivoire paye 1 010 francs. Jusqu'ici, l'économie est légère. L'avantage ne devient considérable qu'à la descente, et seulement pour les produits de faible valeur intrinsèque. Nous ne parlons pas naturellement des immenses bienfaits résultant de la sécurité et de la rapidité du transport.

qui vaut à Anvers 18 à 20 000 francs la tonne paie 1010 francs; le caoutchouc qui ne vaut que 7 à 8 000 francs paie 430 francs. La proportion est presque exactement la même (5 1/2 0/0); si le Congo produisait de l'or, on l'aurait taxé à raison de loO à 200 000 francs la tonne.

En définitive, l'Etat, grâce au chemin de fer, a pu surélever, dans des proportions énormes, les droits de sortie et les droits d'entrée que des conventions internationales l'empêchaient de fixer à sa guise ^

De pareils procédés auraient soulevé hien des récriminations si le commerce du Congo avait été entre les mains de sociétés indépendantes. C'est ainsi que l'opinion s'est révoltée, au Transvaal, contre les tarifs de la Société néerlandaise de clie-

- Une tonne d'ivoire de première qualité récoltée sur le haut fleuve, transportée jusqu'au Pool par les bâtiments de l'Etat, et du Pool à la mer par chemin de fer, est grevée de 1 510 francs de frais de transport (transport fluvial, 500 francs, transport par voie l'errée, 1 010 francs). Or, les marchandises de dernière catégorie (arachide, sésame, etc.), ne payent que 150 francs sur le fleuve et environ 100 francs sur le chemin de fer, total, 250 francs. Il est bien évident que l'Ktat et la Compagnie du chemin de fer n'ont consenti ces derniers tarifs que s'ils leur laissent encore un beau bénéfice : ils auraient pu tout aussi bien les appliquer à l'ivoire, dont le transport n'est pas plus diflicile. La difl'érence entre 250 et 1 510, soit 1 260 francs, représente donc pour ce produit une surtaxe absolument arbitraire. Comme l'Etat est intéressé à raison de 136 0/0 dans les bénélices du clierain de fer, il est facile de calculer qu'il prélève sur l'ivoire un droit de sortie supplémentaire de C)><o francs. Le droit de sortie légal étant de 2 100 francs, le total s'élève à 2 783 franis. Enlin, si l'ivoire a été récolté sur le domaine privé, il a dû payer 1 000 francs de redevance environ. Les taxes prélevées directement ou indirectement par l'Etat s'élèvent donc à 3 783 francs pour une tonne il'ivoire qu'on vendra à Anvers de 18 à 20 000 Irancs.

DE l'État du congo 1 0 1

mins de fer, qui, cependant, restent bien au-dessous de ceux-ci. Mais le Congo, nous l'avons vu, est presque entièrement la cliose de l'Etat. On a laissé protester le commerce étranger. Il est si faiblement représenté qu'il n'a pas grande autorité. Le commerce belge libre aurait évidemment préféré un régime plus libéral, mais son inlluence t<înd de jour en jour à diminuer, et sauf la Compagnie du J Faut-Congo, il est localisé sur le bas tleuve. D'ailleurs, on a su l'intéresser à la prospérité de la voie ferrée. La plupart des compagnies ont en portefeuille des actions du chemin de fer et rentrent ainsi dans une partie de leurs dépenses. La Compagnie du Congo pour le commerce et l'industrie, mère ou marraine de toutes les premières entreprises congolaises, en a pour sa part 020. Enfin, les administrateurs du chemin de fer peuplent les conseils des autres compagnies et les maintiennent dans son orbite. Les compagnies fermières n'ont garde de se plaindre ; elles savent que le prix de leur bail a été réglé en conséquence. Quant à l'Etat lui-même, il est le premier à bénéficier de la situation. S'il paye cher ses transports, il encaisse de beaux bénéQces comme actionnaire et copartageant.

En somme, le chemin de fer a permis à l'Etat de compléter et de perfectionner son système, (iràce à fui, tout le pays est à sa discrétion, et la prépondérance de l'élément belge est définitivement assurée dans toute l'Afrique centrale.

Ce n'est pas la faute du fondateur de notre Congo français si nous nous trouvons aujourd'iiui les tri-

butaires du roi Léopold. Dès le premier jour^ M. de Brazza avait deviné les intentions des Belges. Il avait prévu que leur projet, en allant au Congo, n'était pas de fonder « un comptoir international et franc où leur pays n'aurait eu qu'une légitime suprématie, mais un véritable monopole commercial '». Il se mit en travers et leur imposa notre présence. C'était déjà beaucoup, mais il aurait voulu davantage. S'il avait dépendu de lui, le chemin de fer de l'Océan serait aujourd'hui une voie française. 11 ne nous ménagea ni les avertissements ni les objurgations. Le succès était certain; nous avions l'avance sur nos concurrents, et le tracé par le territoire français était bien plus praticable que par l'autre rive. Mais pareille entreprise était audessus du génie de nos gouvernants. On préféra engloutir sans prolit une centaine de millions dans la grande kermesse de 1889 et jeter de la poudre aux yeux (le quelques centaines de milliers de badauds. Si l'on avait confié la moitié de cette somme à M. de Brazza, la France serait aujourd'hui la maîtresse de l'Afrique équatoriale.

1 M. de Castries, oj). cit.

Nous avons essayé, dans les pages qui précèdent, de donner un aperçu de l'entreprise originale du roi Léopold: Le moment n'est pas venu encore de formuler un jugement détinitii. L'Etat du Congo est bien jeune, et il est dangereux de regarder de trop près les débuts d'un empire. Tout événement historique, si grand soit-il, et fécond en conséquences, a des ombres qui font tache au tableau et masquent ses grandes lignes. Le temps en fait justice si l'œuvre est vraiment belle : laissons-le faire.

Lorsque les années auront passé, bien des incidents qui sollicitent aujourd'hui la curiosité plus ou moins bienveillante des contemporains seront ensevelis dans l'oubli. La postérité s'occupera peu de savoir si le premier qui fut roi du Congo fut un commerçant heureux, ou si les tribus indi-iènes furent traitées selon les préceptes de la charité chrétienne ; elle ne verra quun pays immense ouvert à la civilisation, devenu le prolongement de la terre belge, et le plus petit I^tat de l'I'^urope parvenu au premier rang des grandes puissances coloniales.

Son arrêt ne saurait être douteux; le fondateur du Congo peut l'attendre en toute sécurité.

Ce sera, pour le roi Léopold, une juste récompense. Rarement souverain aura mis au service d'une grande œuvre un plus bel ensemble de précieuses qualités : œuvre intéressée, dira-t-on, puisque le Congo est son domaine privé. C'est possible, mais, derrière le roi, il y a la Belgique que l'équité doit retrouver par delà les fictions constitutionnelles, et pour qui le patrimoine royal sera un héritage incomparable.

Ce fut, en effet, la caractéristique de l'entreprise congolaise que cette confusion perpétuelle de l'intérêt public et de l'intérêt privé. Dans l'origine, le Congo en a bénéficié, car, seul, l'aiguillon de l'intérêt personnel pouvait triompher des obstacles dont la route était semée. Aujourd'hui, il va peutêtre en souffrir. Entre l'Etat investi de la toutepuissance civile et militaire et les simples particuliers, la lutte est devenue trop inégale. Partout ceux-ci ont dû céder devant l'extension d'un monopole qui, chaque jour, a gagné du terrain.

Assuri'ment, les hardis pionniers de l'Association internationale africaine méritaient une récompense. Ils l'ont cherchée dans la rémunération la plus large de leurs travaux et de leurs longs elîorts ; c'était leur droit strict : étant seuls à supporter les risques de l'aventure, ils pouvaient réclamer pour eux le bénéfice des chances heureuses. Toute la question est de savoir si un gouvernement ne doit pas placer plus haut son idéal, si sa véritable gloire n'est pas d'ouvrir la voie à ses

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peuples et d'abandonner le profit aux énergies individuelles. L'nc théorie plus moderne s'est fait jour au Congo. On a pensé qu'aucune assimilation n'était possible entre les vieux Ktats de la chrétienté et un jeune royaume qui marchait à la conquête de l'inconnu, et que dans une entreprise si neuve et si hasardeuse les intérêts matériels étaient trop intimement associés aux intérêts politiques et moraux pour être utilement séparés. De là l'aspect vraiment extraordinaire de ce pays et de ce gouvernement.

Pour nous Français qui, malgré la décadence de nos mœurs publiques, avons conservé très profondément, sinon le respect, du moins la superstition de VAiitoj'ilê, pour qui un chef d'Etat, qu'il soit roi, empereur ou président, représentera toujours, en dépit des violences superficielles des partis, quelque chose de sacré et de mystérieux, nous restons étonnés et un peu scandalisés d'un spectacle aussi nouveau.

Un roi qui se fait chef d'industrie et devient le grand patron ou mieux le seul patron du pays ; qui délègue ses aides de camp à la gestion de ses affaires commerciales; des officiers transformés en directeurs d'exploitation, des fonctionnaires en représentants de commerce : un budget dressé comme un bilan, d'après des cours de bourse, tout cela choque nos imaginations éprises des formes traditionnelles. Xous comprenons autrement le rùlc des conducteurs de peuples ; ils n'ont pas à prendre leur part de nos travaux journaliers, ni à jouer leur partie dans nos compétitions financières

et mercantiles. Leur mission est plus noble : ils doivent s'élever au-dessus des mesquines ambitions et des appétits vulj^aires de la foule ; pour veiller de haut dans une sereine impartialité « sur les intérêts profonds et silencieux de l'Etat ».

Tel est du moins l'idéal cher à notre vieux pays de France. 11 se plait aux allures chevaleresques et désintéressées qui autrefois entouraient de je ne sais quelle auréole de grandeur de noblesse et de poésie les lointaines expéditions vers des terres ignorées, aujourd'hui encoredédaigneuxdes sourires de rivaux plus jeunes et plus ardents, il conserve pieusement des traditions dun autre âge, honneur et gloire de son patrimoine.

Avons nous tort ou raison? Il faut l'avouer, le système opposé a, depuis vingt ans, tait ses preuves au Congo.

C'est que nous sommes en retard sur notre siècle. Les Belges, au contraire, sont dans le mouvement. Le monde est aux marchands, telle est l'épigraphe que nous aurions pu mettre en tête de cette étude, et l'histoire du Con^o en aurait été la confirmation éclatante. Financiers et gens d'affaires sont les rois des pays neufs. Léopold II et ses conseillers l'ont compris et ont agi en conséquence. D'autres se seraient hornés à leur ouvrir toutes grandes les portes du pays. Eux, plus audacieux et plus habiles, se sont simplement transformés en gens d'affaires. Le résultat était le même et ils y gagnaient de garder pour eux le bénélice de l'entreprise.

11 serait puéril de leur en faire un reproche ; il

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ne faut jamais Llànier personne d'èlre de son temps, (iardons, si l'on veut, un regret pour les siècles passés où les âpres exigences de la lutte pour la vie n'avaient pas encore détruit toute grùce et toute générosité, mais sachons aussi rendre hommage au prince patriote et pratique, qui justement soucieux dos nécessités de l'heure présente, comme des conditions de la vie moderne, sut concilier ses devoirs de chef d'Etat et de bon père de famille.

11 nous reste un droit cependant, celui de nous demander si le père ne fut pas plus avisé que le prince, et si l'œuvre politique de Léopold II est établie sur des bases aussi solides que sa fortune privée, et c'est ainsi que nous nous trouvons ramené aux questions délicates et complexes que nous avions entrevues au début de cet ouvrage. Je ne crois pas que les perspectives lointaines qui nous étaient alors apparu aient pu être modifiées par le récit qu'on vient de lire. Les compétitions ardentes et nombreuses qui ont entouré le berceau du jeune royaume et qui depuis n'ont jamais désarmé, l'avenir incertain de la Belgique isolée en Europe au milieu de nationalités grandissantes, tout nous confirme dans cette idée que le sort du Congo in(h'pendant n'est pas de survivre très longtemps à son fondateur. Ce qui se passe aujourd'hui, ce qui se pense, et ce qui se dit, prouve que jamais l'heure n'a été moins propice aux ;< expressions géographiques », aux Etats neutres, aux « Etats tampons » qu'une sage précaution avait jadis semés à travers le monde pour amortir les chocs et faciliter les rouages.

Est-ce donc que le roi Léopold aurait eu tort de lancer la Belgique en avant, et faut-il l'accuser d'imprévoj'ance pour avoir créé un Etat sur lequel ses lointains successeurs ont peu de chances de régner ? Assurément non, caries sociétés humaines ne disparaissent pas comme les combinaisons politiques et les descendants des Belges actuels garderont toujours le bénéfice des labeurs de leurs aïeux. Peut-être le roi n'a-t-il pas travaillé pour le royaume de Belgique, mais il aura certainement travaillé pour les populations dont il avait charge. Heureux les peuples si l'on pouvait en dire autant de tous les chefs d'Etat !

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