CHAPITRE IV
ORIGINE ET HISTORIQUE DES POSSESSIONS PORTUGAISES DE l' AFRIQUE DU SUD
I. — Des différents systèmes de colonisation propres aux nations latines et aux nations anglo-saxonnes. Grandeur et décadence de l'Espagne et du Portugal.
II. — Origines du mouvement colonial en Espagne et en Portugal. Partage du monde entre les deux couronnes. L'Afrique et l'Asie sont adjugées au.x Portugais. Etablissements des Portugais en Afrique. Leur ancienne prospérité et leur chute. Réveil du Portugal en présence de l'expansion européenne. La question portugaise dans l'Afrique du sud.
III. — Coup d'œil sur la géographie physique de l'Afrique du Sud. Comment les conditions physiques, climatériques et économiques de ces régions ont très rapidement attiré les Européens à l'intérieur.
IV. — Situation avantageuse des Portugais en Angola et au Mozambique. Leur politique d'expansion à l'intérieur. La question du Congo et l'Hinterland de l'Angola.
V. — La pénétration par le Mozambique. Progrès des An.Lrlais qui s'avancent du Cap jusqu'au Zambèze. Missionnaires et commerçants anglais. La Compagnie des Lacs. Anglais et Portugais se heurtent dans le bassin du Zambèze, Création de la (^hartered Cy. Le consul Johnston. Conflit sanglant sur le Chiré. Ultimatum de l'Angleterre. Convention préliminaire de septembre 1890. L'Angleterre annexe violemment le Manica au cours des négociations. Traité du 11 juin 1891 qui consacre la spoliation du Portugal. Résumé de la politique portugaise.
Tous les systèmes de colonisation pratiqués depuis l'origine des sociétés civilisées peuvent se
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ramener à deux méthodes générales : le système do la pénétration économique et le système de la conquête militaire. Dans le premier cas, marchands, agriculteurs et gens de linance partent en tète et s'installent dans le pays. La métropole reste prudemment en arrijère et laisse la partie s'engager. Si l'affaire est mauvaise, elle n'a garde de bouger ; mais si l'enjeu en vaut la peine, elle jette le masque au bon moment et étend son empire sur les régions déjà soumises à l'inQuencc pacifique de ses nationaux. Dans le second cas, au contraire, telle nation envoie à l'avant-garde ses soldats et ses explorateurs. De hardis officiers, munis d'instructions précises, plantent leur pavillon sur les points choisis à l'avance par la sagacité des gouvernants : ils s'emparent des voies stratégiques, jjoussent au loin leurs reconnaissances et prennent possession du pays. Cela fait, on appelle les colons et les marchands. Le procédé est hasardeux. Parfois, on a la main heureuse, mais souvent aussi on annexe triomphalement des sables et des marais, et le colon fait la sourde oreille. Les Allemands, les Anglais, les Américains, c'est-à-dire tous les Anglo-Saxons ont, le plus souvent, adopté la première méthode ; les Français, les Italiens, les Espagnols et les Portugais, c'est-à-dire tous les Latins, ont préféré la seconde. C'est ainsi que, selon les temps et les pays, les colons ont appelé les gouvernements ou les gouvernements ont aj)pelé les colons.
Quant aux Belges, ils ont essayé d'un procédé inédit. Ils ont concentré entre les mêmes mains les
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deux grandes forces sociales, jusque-là séparées, qui, chez leurs voisins, concouraient chacune de leur côté à la création des colonies. Au palais du prince, ils ont annexé une maison de commerce. Le roi gouverne l'Etat et vend son caoutchouc. C'est une application ingénieuse du système anglosaxon porté à sa plus haute puissance, qui, depuis vingt ans, a donné de brillants résultats sous la raison sociale «. Léopold de Saxe-Cobourg, souverain du Congo, et Compagnie ».
Si maintenant nous quittons les brumes de l'Escaut pour nous transporter aux bords ensoleillés du Tage, nous allons rencontrer un petit peuple héroïque et fier, riche de gloire, mais pauvre d'argent, en qui s'est incarné le génie latin avec toutes ses grandeurs et toutes ses faiblesses. Belges et Portugais, que les hasards de l'expansion coloniale ont rendu voisins en Afrique, ont eu des destinées profondément dissemblables. Les ruches flamandes, peuplées d'artisans infatigables et âpres au gain, ont fait de leur pays un centre incomparable de richesses et de prospérité. Aujourd'hui, l'industrieuse nation déborde par-delà ses frontières et va jusqu'en Afrique chercher de nouveaux champs d'activité. Pendant ce temps, les l*ortugais, peuple de preux et de poètes, couraient les grands chemins du globe, moissonnant à foison la gloire des lointaines découvertes et des brillants coups d'épée. Tout autour du monde, ils ont fourni une éblouissante carrière, mais nulle part ils n'ont su féconder leurs conquêtes par l'ordre et le travail. 11 s'est trouvé un Camoëns pour chanter leurs exploits,
mais ils n'ont jamais eu d'homme d'Etat pour en tirer parli, et quand eut sonné l'heure de la concurrence universelle, le Portugal se trouva plus pauvre qu'avant ses hauts faits, désarmé et impuissant; génie aimable et généreux, séduisant par ses dehors chevaleresques, mais dépourvu de la froide raison qui juge sainement du but et se préoccupe des moyens. Le résultat a été cruel ; il tient en deux lignes, Anvers, qui n'existait pas il y a quatre siècles, est aujourd'hui le troisième port de l'Europe. Lisbonne, qui venait, il y a quatre siècles, en tète des grandes métropoles commerciales, est aujourd'hui reléguée dans les derniers rangs des places maritimes de quelque importance.
Et, cependant, aucun peuple n'a de plus magnifiques annales que les deux lières nations de la péninsule ibérique. Sentinelles de la chrétienté, elles l'ont, pendant des siècles, vaillamment défendue contre l'invasion musulmane. Puis, leur territoire affranchi et la croix triomphante, elles s'élancent à la conquête du globe. Leurs vaisseaux sillonnent toutes les mers, et les plus lointains rivages obéissent à leurs lois. Aujourd'hui, l'une d'elles, refoulée dans ses étroites limites, vient de céder les dernières parcelles de cet empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. L'autre, après avoir perdu lesp lus beaux (leurons de sa oouroime, défend mal quelques lambeaux de sa puissance contre l'avidité de voisins plus forts et sans scrupules.
Certes, l'Espagne et le Portugal sont, en grande partie, responsables de leur sort. Ce n'est pas ici le lieu de raconter la longue incurie et les pra-
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tiques insensées qui, tout autant que les vicissitudes politiques, provoquèrent la chute de leur domination. Mais, si une gestion plus sage et plus intelligente eût [)u retarder les événements ou, du moins, donner aux pays latins d'outre-nier l'essor et la prospérité que la race anglo-saxonne a su imprimer à ses propres établissements, il est certain que les empires immenses fondés, aux xv® et XVI® siècles, par l'Espagne et le Portugal, étaient voués à un démembrement et à une chute inévitable. Trop grande était la disproportion entre les métropoles et les continents entiers qu'elles pr<'tcndaient s'annexer. Comment 2 ou 3 millions de Portugais et 7 à 8 millions d'Espagnols auraientils pu conserver dans leur orbite l'Asie, l'Océanie, l'Afrique et la majeure partie de l'Amérique? De là, les sécessions qui détachèrent toute l'Amérique latine de la mère patrie. Enfin, le développement de l'histoire de l'Europe donna le coup de grâce à cette organisation éphémère et artificielle.
Si l'Espagne et le Portugal avaient réussi à jeter à travers le monde les bases d'une souveraineté universelle, c'est que ces deux nations tenaient alors la tète des Etats militaires et maritimes de la chrétienté. Jamais il n'exista d'empire comparable à celui de Philippe II ; l'empire romain luimême n'eût été qu'une faible province en regard des domaines du fils de Charles-Quint. En l^^urope, il régnait sur l'Espagne, le Portugal, la Sicile, la Sardaigne, Naples, Milan, la Franche-Comté, l'Artois, les Flandres et les Pays-lîas. 11 possédait toutes les côtes africaines de l'Atlantique et de
l'océan Indien, les rivages d'Arabie, de Perse, de l'Tnde, de riiido-Chine, FOcéanie et l'Amérique du Sud. Toute la terre s'inclinait devant la vieille couronne de Castille.
C'était un beau rêve, mais c'était surtout un défi jeté à la raison bumaine, et le jour vint où, du fond de sa cellule de pierre, le moine couronné de TEscurial sentit cbancelerle colosse. Ses forces, dispersées aux quatre coins du globe, laissèrent grandir contre lui de formidables rivaux. Chaque jour la France et l'Angleterre croissaient en nombre et en vigueur, fécondant leur patrimoine par un labeur incessant. Contre elles, l'Espagne se dressa menaçante dans tout l'orgueil de sa puissance, mais elle retomba blessée à mort. Le désastre de l'invincible ylrma(/« coûta à Philippe II l'empire de la mer; et, quelques années plus tard, la redoutable infanterie de V armée d'Espagne succombait, à Rocroy et à Lens, sous les coups d'un prince de vingt ans, dont rien n'étonnait la jeune gloire. Dès lors, c'en fut fait de la grandeur de l'Espagne. Vaincue, affaiblie et ruinée, elle perdit à chaque règne un rang dans l'échelle des nations.
Le sort du Portugal fut plus triste encore. Après qu'il eut séparé ses destinées de celles de sa voisine, il eut à subir l'amitié onéreuse de l'Angleterre et devint en quelque sorte une province de l'empire britannique. Lui qui avait tant colonisé, il tomba au rang de colonie \Sic transit g loria mundi.
> Par le traité de Melliuen, conclu en 1703, l'Angleterre imposait au Portuy;al l'oblii^-^ation de n'importer que des pro-
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Aujourd'hui, il a secoué son jou^% mais l'avenir reste pour lui sombre et chargé de nuages. 11 attache désespérément sa fortune aux débris qui lui restent de son empire colonial, débris imposants et dont il peut encore être lier. Malheureusement, les temps sont durs pour les peuples faibles et pauvres qui ne peuvent lancer dans la mêlée ni ffros bataillons ni 2:ros cai)itaux. Nous voudrions ici retracer les derniers épisodes de cette histoire. Aussi bien le Portugal joue-t-il en Afrique un rôle important. Il assure, dans cette partie du monde, l'équilibre politique et économique. La disparition de son pavillon en Angola, et surtout au Mozambique, est une éventualité grave dont l'Europe s'inquiète à bon droit. En ce jour où les événements semblent se précipiter, le moment parait propice de jeter un coup d'œil sur les possessions portugaises du continent africain '.
(luits anglais. Le résultat fut que le travail national fut ruiné par les importations anglaises, et que tout l'or du Brésil passa aux producteurs anglais.
i Le Portugal possède aujourd'hui en Afrique : les archi- ])els des Açores, de Madère et du Cap-Vert dans l'océan Atlantique ; quelques îles dans le golfe de Guinée, dont la principale est Sao Tliomé; un territoire de 50 000 à 600 00 kilomètres carrés sur la côte de Guinée; enlin, dans le sud, les grandes colonies d'Angola et de Mozambique. Dans les pages qui suivent, nous ne nous occuperons que de celles-ci. De beaucoup les plus importantes, elles sont le pivot de la politique coloniale du Portugal ; leur histoire est intimement liée aux destinées générales de l'Afrique. Les îles de l'Atlantique, si remarquables sous tant de rapports, sont généralement considérées comme des provinces écartées de la métropole, et non comme des colonies d'exploitation.
Le roi Dom Sébastien qui régnait en Portugal au commencement du xvi^ siècle fut le premier à prendre le titre d'empereur d'Afrique.
C'est par l'Afrique, en effet, que les Portugais avaient commencé la conquête du monde. Là, comme ailleurs, ils avaient devancé tous les autres peuples, sauf peut-être nos hardis marins de Dieppe, dont les vaisseaux avaient, vers la tin du xiv" siècle, abordé aux côtes de Guinée, Au xv" siècle, les Portugais avaient déjà reconnu toute la côte occidentale d'Afrique, depuis iMadère jusqu'au cap de Bonne-Espérance, où iiartliélem)^ Diaz parut en 1484. Quelques années après, Yasco de Gama se hasardait sur ces mers orageuses qui, jusque-là, avaient fait reculer les plus braves, doublait le continent africain et remontait le long de la côte orientale jusqu'à Mombassa. Pendant deux siècles, les expéditions se poursuivirent sans interruption. Les Portugais s'établirent successivement aux Açores, à Madère, aux iles du Cap-Vert; sur les côtes des deux Océans, ils fondèrent une ligne ininterrompue de villes et de comptoiis, s'arrèlanl de prélérence à toutes les embouchures
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des grands fleuves, le Sénégal, la Gambie, le Niger, le Congo, le Coanza, le Limpopo, le Zambèze. De là ils rayonnaient dans l'inlérieur. On a dit des Portugais qu'ils n'avaient jamais paru ailleurs que sur les côtes où leurs navires venaient chercher l'ivoire et la poudre d'or, et qu'ils n'avaient eu avec les indigènes que des relations éphémères et intermittentes. Les Anglais ont dépensé beaucoup de peines pour accréditer cette légende dont ils prétendent tirer profit. Rien n'est plus faux. Le Portugal, au contraire, a, en maint endroit^ laissé des traces impérissables de son passage.
Au Congo, les premiers arrivants avaient trouvé un potentat nègre dont l'autorité était reconnue sur tout le bas fleuve. Diego Cao donna le nom de San Salvador à sa capitale, située assez loin du Congo, sur la rive gauche, à plus de 250 kilomètres dans l'intérieur. Le roi du Congo accepta la suzeraineté du Portugal et se convertit au christianisme. San Salvador devint en peu de temps un centre commerçant et relativement civilisé. Dès 1330, la ville possédait une cathédrale monumentale et un évoque. Cette prospérité dura peu ; au xvn*^ siècle, les Portugais transférèrent le siège de leur administration à Saint-Paul de Loanda, sur la cote. La nouvelle capitale grandit aux dépens de la vieille cité indigène. Aujourd'hui, il ne reste à San Salvador que des huttes perdues dans la brousse, du milieu desquelles émergent les ruines des constructions portugaises, et ce n'est pas pour le voj'ageur un médiocre sujet d'étonnement que
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de voir surgir en pleine nature sauvage de l'Afrique tropicale les arceaux mutilés d'une cathédrale gothique. Plus bas, à Ambaca, à 300 Uilonièlres de la côte, dans un district fertile et peuplé, on rencontre une population catholique et portugaise. Depuis trois cents ans, 50 000 à GO 000 noirs se sont religieusement transmis le culte et la langue que les Jésuites y avaient introduits au xvi® siècle. Sur le versant oriental du continent africain, les traces de l'ancienne domination portugaise sont tout aussi visibles. Les villes de Tété et de Senna, sur le Zambèze, de Mozambique et de Sofala sur la côte, ont été fondées au xvii^ siècle. De là, les Jésuites envoyaient leurs missions sur tout le moyen Zambèze. Au xviii^ siècle, les Portugais s'engagèrent dans le Nyassa, et il est aujourd'hui avéré que l'illustre Livingstone retrouva et suivit les traces de leur passage. Plus haut, les Portugais avaient fondé un établissement important à Mombassa, où de vieilles fortilications portent encore une inscription du xvu" siècle alteslant le passage de Cabrera qui, en 1635, conquit la côle de Mélinde.
Cependant l'heure de la décadence allait sonner pour le Portugal. Les grands hommes qui avaient fondé son empire colonial étaient morts. Ceux qui les remplacèrent étaient de moindre envergure et ne surent pas conserver ce qui avait été acquis. Mêlé aux querelles intestines de l'Curopc, le l*ortugal dut payer d'une partie de ses colonies les fautes et les malheurs de sa politique. La Ifollande le remplaça aux Lides. Vaï Afrique, il perdit le cap de lîonne-Lspérance, car de tout
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temps, la puissance qui domine aux Indes a voulu posséder les étapes du chemin. C'est ainsi que le Cap appartint successivement aux Portugais, aux Hollandais, et enfin à l'Angleterre. De même, depuis l'ouverture du canal de Suez, les Anglais, envers et contre tous, se sont maintenus ea Egypte. Puis, peu à peu, le magnitique élan qui avait entraîné le Portugal sur toutes les mers s'atténua et finit par disparaître. Appauvri, en proie à des discordes intestines, airaibli par la guerre et une administration déplorable, le Portugal se replia sur lui-même. Il délaissa l'Afrique, ou du moins il n'}^ vit plus qu'un réservoir humain où l'on recrutait à volonté les esclaves réclamés par les planteurs américains. La traite prit en peu de temps une extension considérable, non que le Portugal, comme veulent bien le dire les Anglais, ait inventé ce honteux trafic, et en ait gardé le monopole : en réalité, il ne fit ni plus ni moins que toutes les puissances coloniales, l'Angleterre y compris; mais, ayant à approvisionner de noirs les immenses plantations du Brésil, et possédant, d'autre part, la totalité des côles les plus populeuses de l'Afrique, il fut amené par la force des choses à donner au conmierce des noirs une triste importance. Ce fut la ruine des possessions portugaises de l'Afrique. On renonça à pénétrer dans l'intérieur. Seuls, les ports gardèrent quoique importance, grâce à la fréquentation des négriers. Plus tard enfin, lorsque disparut la traite, les colonies portugaises furent abandonnées, et pendant près d'un siècle végétèrent misérables et inconnues. La métropole
V envoyait ses criminels et ses déportés politiques, et bornait là ses relations avec son domaine d'outre-mer. A peine voit-on quelques hardis chercheurs d'aventures quitter de temps à yutre les rivages et s'enfoncer dans l'ombre. C'est ainsi que Graca, de 1843 à 1847; Silva Porto, Montanha, Texeira^ de 1852 à 1856, s'efforcèrent courageusement d'interrompre la prescription et d'affirmer les droits dormants du Portugal sur les régions de l'intérieur.
On atteignit ainsi l'époque où l'Europe attentive s'aperçut que de toutes les terres dispersées à la surface du globe, l'Afrique seule, isolée dans sa masse, restait sans maître. IS^ous avons vu récemment comment ce vaste continent fut envahi et dépecé par des nations en quête de débouchés commerciaux. L'appétit dévorant de voisins riches et puissants donna l'éveil au Portugal. Il secoua sa longue torpeur et se mit résolument à l'œuvre. L'expansion coloniale redevint sa préoccupation maîtresse. Dès lors, la question portugaise va se poser en Afrique avec une acuité singulière. Entre le Portugal et l'Angleterre s'engagera un duel inégal, où le courage du petit peuple ne sera dé- [)assé que par la l'oui'berie insolente du plus fort. Déjà le premier acte du drame est accompli ; peutêtre le dénouement n'est-il pas loin.
Un rapide examen de la carte de l'Afiiiiue du Sud fera clairement ressortir les données du problème. En Afrique, plus que partout ailleurs, la géographie ])hvsique et économiqui; est la cause déterminante des révolutions [)olitiques.
L'Afrique du Sud s'étend sur 30 degrés en latitude, du 5^ degré au 80" degré. La configuration du pays est extrêmement simple. Comme dans toute l'Afrique, l'intérieur est séparé de la mer par une chaîne ininterrompue Je montagnes. Mais tandis qu'au nord de l'équateur cette région montagneuse est le plus souvent étroite et peu élevée (7 à 800 mètres en moyenne), elle s'élargit et devient plus haute à mesure qu'on s'avance vers le sud; en même temps, elle se rapproche insensiblement de la mer. Dans l'Angola portugaise, la chaine côtiêre atteint déjà une altitude moyenne de 1 500 à 2 000 mètres. Elle court sans discontinuer le long de l'Athinlique, s'épanouit dans le sud delà colonie anglaise du Cap en un chaos de montagnes arides où les sommets de 3 à 3 300 mètres ne sont pas rares, et tombe en falaises abruptes dans la mer australe. Sur le versant de l'océan Indien, le même phénomène se reproduit. Du massif montagneux (|ui couvre le Cap, le Natal et le Swaziland, se détache une chaîne qui suit l'intérieur de la colonie du Mozambique et remonte au nord le long des rives orientales du Nyassa et du Tanganyka. Plus
liaut encore aux environs du lac Vicloria, elle se relie dans l'est africain allemand au puissant massif de Kilimandjaro, qui dresse jusqu'à plus de 5 000 mètres ses champs de neige et ses glaciers étincelants.
Entre la montagne et la mer s'étend la ré2:ion côtière qui offre les aspects les plus variés. Dans le nord de l'Angola, elle est très chaude, marécageuse et malsaine comme au Congo. Plus au sud, dans la province de Mossamédès, elle devient habitable pour l'Européen, fertile et tempérée. Au delà du Counène, dans les régions soumises à l'influence allemande, elle se transforme en un afîreux désert de sable, où jusqu'ici ont échoué toutes les tentatives de colonisation. Dans l'extrême sud, la région côtière disparaît et la montagne tombe à pic dans la mer. La plaine ne reparait que dans le Mozambique, au nord delà baie Delagoa. Elle s'élargit à mesure que l'on remonte vers l'équateur et reprend peu à peu son aspect tropical.
L'intérieur du pays est une succession de plateaux immenses, dont l'altitude va s'élevant depuis le bassin du Congo jusqu'au Cap. Dans l'Afrique équatoriale, le plateau cenli-al ne dépasse guère 4 à -jOO mètres. Déjà le sol s'élève sensiblement dans le sud de l'P^tat indépendant. Le lac 'Paiiganyka est à plus de ÎJOO mètres ; le Katanga, le ISyassa, l'Angola portugaise, dépassent partout 1 000 mètres et atteignent parfois 2 000. En avançant toujours vers le sud, au delà de la vallée du Zambèze qui traverse [)res(jiie tout le continent de l'est à l'ouest, on trouve le Macbona, le ^fatébélé,
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le Manica ; plus bas encore, le Béchuanaland, le Transvaal et l'Orange, où les plateaux atteignent leur maximum d'élévation ' et viennent en!in se rattacher au système montagneux du Cap.
Sur toutes ces immenses étendues, les plaines succèdent aux plaines sans autres accidents de terrain que les vagues dépressions creusées par les cours d'eau. Peu ou peint d'arbres. La grande torêt ne dépasse pas la limite méridionale des affluents de gauche du Congo. Pendant six mois de l'année, c'est le steppe aride et brûlé de soleil. En certaines régions complètement déshéritées, toute végétation disparait, comme dans le grand, désert de Kalahari, qui s'étend, au centre des possessions anglaises et sur une grande partie du sud-ouest allemand. Ailleurs, au contraire, dans les parties bien arrosées du bassin du Zambèse ou plus au sud sur les hauts plateaux du Vaal, du fleuve Orange et du Limpopo, la prairie, fertilisée par les pluies de la mauvaise saison, déroule au loin ses nappes verdo5'antes ; mais l'aspect général n'en est pas moins âpre, triste et sévère C'est un pays d'une monotonie désespérante où rien ne vient égayer la vue ni distraire la pensée, également éloigné de la majestueuse gi'andeur de la nature tropicale et des riants paysages de la zone tempérée ; terre de prédilection des pasteurs et des nomades qui, durant de longues années, y ont promené librement leur ombrageuse indépendance,
1 Joliannesburg et le WitwatLM-sraml sont à 1 700 moires d'altitude.
au hasard de l'eau courante et des gras pâturages. Tel était ce p^ys ; tel également se dessinait son avenir, lorsque les découvertes minières de ce dernier quart de siècle ont soudain transformé ses destinées. De toutes les contrées du globe, l'Afrique du Sud est apparue comme la plus favorisée dans la distribution des richesses du sous-sol \ Nous n'avons pas à parler ici des champs d'or du ïransvaal, qui ont fait de ce petit pays le plus gros producteur de métaux précieux et l'un des centres industriels les plus actifs du monde entier. Dans le Matébélé, le Manica, le Machona, c'est-à-dire dans toute la région qui s'étend au nord du Transvaal, entre le Limpopo et le Zambèze, sur 7 degrés de latitude, les exploitations aurifères se créent et se développent de jour en jour. L'or est également signalé au sud, dans le Bécliuanaland etleKhama; à l'ouest, dans les possessions allemandes; au nord, sur le haut Zambèze portugais et dans le PsVassa.
' Il est vrai que de tout temps l'Afrique du Sud a été con" nue pour ses mines, mais rien ne pouvait faire prévoir les richesses colossales que la fin du xix<î siècle allait mettre à jour. Une vieille tradition voulait même que ces mines aient été exploitées à l'époque des premières civilisations du bassin méditerranéen. On n'y attachait pas autrement d'importance lorsqu'une découverte étrange faite à Zymbabye, dans le Matébélé, vint lui donner une vie nouvelle. On a trouvé à Zymbabye des fortifications, tles temples, et tout un ensemble de constructions gigantesques attestant le passage d'une race puissante et civilisée. Autour de la cité et dans tout le pays, des restes de travaux souterrains ('tonnent encore les mineurs modernes. D'où venaient ces premiers chercheurs d'or? On a voulu y voir des Phéniciens venus de Tyr, ou des Hébreux envoyés par Salomon. Les uns ont identifié Zymbaliye avec l'antique et mystérieuse Ophir. D'autres y voient des traces de civilisation arabe. Jusiju'ici la vieille cité a gardé son secret.
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On a trouvé de l'argent et du cuivre à Windhoec, dans le Daniara allemand, et dans leMachona anglais; du charbon partout, et parfois en quantité considérable. Cette succession fabuleuse de découvertes est un fait capital dans l'hisloire économique de ce siècle.
De tout ce qui précède, la conclusion découlera facilement. Dans l'Afrique du Sud, l'intérêt n'est pas sur la côte ; il est tout entier dans l'intérieur. Les premiers qui voulurent s'installer dans le pavs durent demander à l'élevage et à l'agriculture les ressources nécessaires. Sauf de rares exceptions, la côte ne pouvait nourrir une population nombreuse, pas plus que les montagnes arides et désertes qui bornaient l'horizon. Aussi le mouvement d'expansion vers les hauts plateaux commença-t-il immédiatement. Là seulement, les colons européens trouvaient un sol à ensemencer, des pâturages pour leurs bestiaux et un climat tolérable. Sur la côte et dans les bas-fonds, ils ne pouvaient vivre. La fièvre les en chassait, et plus encore la terrible mouche tsétsé, le fléau de l'Afrique du Sud dont la piqûre, mortelle pour les bestiaux, décimait les troupeaux et réduisait les colons à la misère. Aussi, dès qu'il y eut en Afrique autre chose que des stations navales, des comptoirs d'échanges ou des ports à négriers ; du jour où les Européens entreprirent de s'acclimater et de s'installer dans le pays sans esprit de retour, la marche en avant commença. Ni les difficultés de la roule, ni les dangers d'une émigration au milieu de tribus farouches et hostiles ne les arrè-