‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 9 sur 30 · CL · texte numérisé non relu

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gramme de cette précieuse matière n'échappe à la Belgique \

Le Congo est donc devenu une alTaire purement belge. Tous les concurrents ont été supplantés. C'est aujourd'hui une vaste ferme exploitée au profit presque exclusif de la Belgique, ou plutôt c'est un monopole dont les bénclices sont répartis entre un très petit nombre de hauts privilégiés.

11 nous a paru piquant, dans cette histoire d'un pays destiné à être le champ d'asile et le lieu d'élection de « la liberté commerciale entendue dans son sens le plus absolu '^ » , de pouvoir intituler ce dernier chapitre : « Du monopole d'Etat au Congo ; les associés et le partage des bénéfices. »

Lorsqu'un particulier se lance dans des opérations commerciales, il n'a pour lui que ses propres ressources et son crédit. Si l'affaire est belle, son crédit et sa fortune en bénéficieront; s'il échoue, c'est la ruine. Le succès est pour lui une question de vie ou de mort. Telle est précisément l'histoire du Congo. Du moment que le roi Léopold, de sa propre initiative et sous sa seule responsabilité, faisait du Congo son affaire personnelle ; dès qu'il y mettait son nom, sa personne, ses deniers, il fallait à tout prix réussir. Pouvait-il en cas de crise compter sur le concours de la Belgique? 11 travaillait pour elle, assurément ; mais la Bel-

1 Exportation totale de l'ivoire en 1897 : 247 tonnes, dont 188 i)Our l'Etat, et 59 pour le commerce belj,'e privé (Wauters, Mouvement r/éoffraphique, et oj). cit., p. 335).

2 Acte de Berlin, chap. i.

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gique, satisfaite d'échapper aux risques et aux liasards des débuts, ne donnerait son argent qu'à bon escient ; elle exigerait des résultats déjà acquis et la certitude du succès.

Il fallait donc que le pays rendît et compensât les sacrifices faits pour le conquc'rir. iMais, dans le début surtout, on ne pouvait agir seul. Attirer les colons et les capitaux, leur ouvrir toutes les portes, aplanir le terrain devant eux, au besoin les aider et prévenir des échecs retentissants qui eussent compromis tout le système, fut la préoccupation mailresse du roi et de ses conseillers. Ils devinrent les promoteurs, les patrons, les soutiens de toutes les entreprises congolaises. On vit leurs noms en tète des listes de souscription et des comités de propagande ; même, ils ne dédaignèrent pas de descendre dans l'arène pour réchauffer l'enthousiasme, gourmander les tièdes et stimuler les fidèles.

Leur appel fut entendu : l'élan était donné et le premier pas franchi. Le second acte allait commencer.

De pareils résultats n'avaient pas (Hé obtenus sans peines et sans risques. Assurément, l'entreprise congolaise a été conduite avec une sagesse rare, et l'esprit d'économie le mieux entendu : mais encore fallait-il consentir les sacrifices indispensables, et la mise en valeur d'un territoire de 2 millions et demi de kilomètres carrés est une lourde charge pour un budget privé, voire même pour une liste civile. Les ressources tirées du pays étaient alors insignifiantes. On eut recours au cré-

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dit, le résultat fut des plus médiocres '. Il devenait urgent d'aviser.

Avant tout, il fallait pourvoir à des dépenses

' Il est impossible de se faire une idée même approximative de la situation financière du Congo. M. Wauters qui, cependant, est bien placé pour connaître la vérité, l'avoue lui-même. « Pour se rendre compte des recettes et dépenses effectives, dit-il dans son ouvrage (p. 480), il faudrait connaître les résultats financiers de chaque exercice. Ceux-ci n'ont été publiés que pour les années 1890 à 1893. Les chiffres qui y figurent diffèrent très sensiblement de ceux des budgets. » Malgré tout, M. Wauters affirme dans le Mouvement géographique que de 1879 à 1890 la conquête du Congo n'a coûté que 25 millions et demi. De son côté, la Compagnie du Congo pour le commerce et l'industrie porte ce chiffre à 28 millions et demi jusqu'en 1892 (Rapport sur Tex. 92-93). 11 nous est impossible d'accepter ces chiffres qui sont contredits par des faits officiels et positifs. On va pouvoir en juLjer.

De 1879 à 1892, l'Etat du Congo a eu à sa disposition les sommes suivantes :

Fr.

1° Les souscriptions des anciens membres du comité d'études du Haut-Congo. En 18S7, on les a remboursées par une émission d'obligations de 2 1/2 0/0 au capital nominal de 11087 000 (a). En supposant ces titres émis à 75 0/0, ce qui est un minimum, ils correspondraient à une dépense effectivement réalisée par le comité d'études de . . 8 315 250

2" Le produit de l'emprunt à lots de 1888. Il a été émis 700 000 titres de 100 francs à 80 0/0, cours moyen, soit un capital réalisé de 56 millions, sur lesquels il a dû être prélevé environ 35 millions pour la constitution du fonds de garantie. Reste disponible , 21000 000

3° Les versements de l'Etat belge efi'ectués conformément à la convention de 1890 , 7 000 000

4» La subvention du roi (1 million par an, depuis 1885, soit pour 7 ans) 7 000 000

5" Les recettes fournies par l'Etat (d'après les évaluations budgétaires de 80 à 91 2 840 563

Total 40 155 8ia

(a) Sur ce total dr> 11 087 000 francs, une somme de '.) CGn 000 francs représentait Ips titres inscrits nu nom du roi, en remboursement de ses dé- [lenses. Le roi avec beaucoui) de iriinérosito refusa d'iHro remlioiirsé et lit annuler ses titres.

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sans cesse j^randissanlcs. Le budget de 1892 prévoyait une dépense de 4 millions et demi. Ce chiiîre allait s'élever à 7 millions et demi en 1894, 8 millions et demi en 189G, 17 millions et demi en 1898, et ce ne sont là que des pn-visions qui, de l'aveu des hommes les mieux informés, ont été largement dépassées. Quant aux ressources d'impôt, elles ne figuraient au budget que pour 1 502 000 francs en 1892, soit 32 0/0 des dispenses prévues. L'écart était combb- par la Belgique et les largesses de la liste civile. Dès cette époque, le roi avait versé près de 16 millions dans les caisses de l'Etat, sans compter ses participations dans des entreprises commerciales. Sa fortune était gravement compromise. Pareille situation ne pouvait se prolonger sans lasser la bonne volonté du parlement belge et sans ruiner totalement le souverain. Le roi songea d'abord aux droits de douane.

Cette somme de 4(5 155 813, ainsi mise à la disposition de l'Etat, de 1871) k 1892, avait été certainement dépensée, et on se trouvait à cette date sans aucune ressource. Les documents financiers ne le disent pas, mais les faits parlent clairement; car, à partir de cette date (1892), l'Etat vit d'expédients et, plus que jamais, a recours au crédit. En 92, 93 et 94, il emprunte 5 millions à des conditions exorbitantes à M. Brown de 'rièi;e, banquier à Anvers. En 1895, dans l'impossibilité de rembourser celte dette, le roi recourt à la Belgique qui fait les fonds en même temps qu'elle avance 1 500 000 francs pour couvrir le délicit budgétaire. En 189(3, l'Etat émet un emprunt de 1 .500 000 francs ; en 1898, nouvel emprunt de 12 millions et demi. — De tout ce qui précède, il taut tirer les conclusions suivantes, qui vont expli(juer bien des choses :

1" En 1892, la situation financière de l'Etat était très critique ;

2" Sur les 46 millions dépensés de 1879 à 1892 (chiffre mininuin), 15 ou 16 millions au moins avaient été fournis par le roi.

L'acte de Berlin avait interdit les droits d'entrée au nom de la liberté du commerce. On réunit à Bruxelles une conférence internationale qui revisa sur Cri point les stipulations arrêtées en 1(S84. iMais ces ressources étaient bien insuffisantes ('i20 000 fr. en 1893).

C'est alors que^ pressé par la nécessité, le roi se décida à entrer à pleines voiles dans un système où il s'essayait déjà depuis plusieurs années. Il se fit commerçant.

L'idée était en germe depuis l'arrivée des Belges au Congo. Dès 1885, des mesures avaientété prises pour constituer un domaine privé, et réserver à l'Etat une part importante dans l'exportation de l'ivoire et du caoutchouc. On allait prudemment pour ne pas éveiller des susceptibilités, ftlalgré tout, la politique du roi se dessinait déjà assez clairement pour avoir provoqué des réclamations à la tribune du parlement français ^

Ce n'était pas là un obstacle. La décision du roi était prise, son plan arrêté, et il alla de l'avant. Les années 1891 et 1892 marquent le début d'une série de mesures qui allaient faire de l'Etat le prin-

1 Le 25 juin 1891, la convention de Bruxelles c'était soumise h la Chambre Irancaise. Elle la repoussa en raison de certaines stipulations relatives à la répression de la traite, et qu'elle jugeait incompatibles avec la liberté des mers. En même temps, le rapporteur, M. Ciiarmes, examinant la situation i,'én('"'rale en Afrique, s'exprimait ainsi : « Votre commission a acquis la certitude que l'Etat indépendant prati(}uait ouvertement le commerce en tant qu'Etat, de sorte que s'il payait des impôts comme négociant, c'est lui-même qui les recevait à un autre titre. Il en rt'siiltait pour nous... un motif légitime de craindre que les commerçants français ne se trouvassent pas au Congo <lans des conditions égales à celles de leurs concurrents. »

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