ORIGINE DES POSSESSIONS PORTUGAISES
tèrent. C'était pour eux une question de vie ou de mort. Nulle part la pénétration du continent ne s'ellectua aussi vite et aussi loin.
Mais ce fut bien autre chose lorsque les découvertes minières vinrent enflammer les imaginations. Chaque trouvaille nouvelle provoquait le déchaînement des convoitises et un afflux des populations voisines. Or, c'est un fait caractéristique que tous les bassins miniers de quelque importance s'étendent à l'intérieur. Johannesburg, la ville de l'or, est à plus de 600 kilomètres de la mer ; Kimberley, la cité du diamant, à 1 000; Boulouwayo, la capitale de la Rhodésie britannique, est à 2 000 kilomètres au nord du Cap et à 700 kilomètres de Sofala, le point le plus rapproché de la côte orientale. Salisbur}^ le centre de la région aurifère du Manica et du Machona, est à 600 kilomètres de Beira sur l'océan Indien et à 2 700 kilomètres du Cap.
Ainsi tout contribuait à faire délaisser les côtes et à entraîner la population à l'intérieur. C'est là qu'était l'enjeu de la partie, le champ de bataille des intérêts et des passions. Dès lors, la politique européenne dans l'Afrique du Sud était clairement indiquée. 11 ne s'agissait plus comme ailleurs de s'attarder sur le rivage, il fallait se lancer on avant, sans perdre un jour. L'avenir appartiendrait à la nation qui aurait su s'approprier les grandes plaines du centre et leurs inépuisables trésors. Les Portugais le comprirent et ils entrèrent en ligne avec une énergie digne de leurs aïeux.
Personne n'était mieux placé que les Portugais pour prétendre à la domination de la vallée du Zambèze et des hauts plateaux de l'Afrique du Sud . Sur l'Atlantique comme sur l'océan Indien, ils avaient une base d'opération de premier ordre. A l'ouest, leurs établissements s'étendaient depuis les bouches du Congo jusqu'au sud du Iô° parallèle : c'est la province d'Angola. A l'est, la colonie de Mozambique couvrait 17 degrés en latitude depuis le 10"^ jusqu'au 27® degré. Les deux pays étaient riches et peuplés : certains districts étaient même habitables pour l'Européen. Les ports étaient nombreux et sûrs, avantage des plus rares en Afrique, où les côtes, généralement basses et plates, sont peu hospitalières. Enlin et surtout, le Portugal détenait les meilleures voies de pénétration vers l'intérieur. De l'Equateur au Cap, on ne rencontre, outre le Congo, que trois fleuves de quelque importance, le Coanza, le Counène et le fleuve Orange : il n'}^ en a que trois également sur la côte orientale, le Limpopo, le Pungwé et le Zambèze. Sur ces sept cours d'eau, quatre débouchent sur le territoire portugais. Deux autres, le Congo et le
Counène, servent de frontière à l'Angola. Seul le lleuve Orange coule en dehors des possessions-portugaises, II est vrai qu'à part le Congo, aucun de ces fleuves n'offre de grandes ressources à la navigation. La plupart du temps, les vapeurs doivent s'arrêter à 200 ou 300 kilomètres de la côte. Le Zambèze lui-même, bien que le troisième fleuve de l'Afrique, n'a pas répondu aux espérances qu'il avait fait concevoir. Il est impossible de remonter au delà de Teté, à moins de oOO kilomètres de la mer.
Cependant, si insuffisantes qu'elles fussent, ces voies de pénétration avaient leur importance, et le Portugal, disposant librement de six embouchures sur sept, avait sur ses rivaux un avantage incontestable '. Cet avantage aurait centuplé du jour où il aurait réussi à mettre la main sur les deux rives du Congo. Maître du Congo à l'ouest, et du Zambèze à l'est, il aurait régné sur toute l'Afrique au sud de l'Equateur,
Malheureusement pour lui, le Portugal allait perdre la première partie : il se laissa distancer sur le Congo par des concurrents plus actifs et plus entreprenants. Trop confiant en la valeur de ses droits historiques, il ne prit pas soin de les appuyer par des faits positifs et des résultats acquis moins sujets à discussion, et lorsque Stanley, au mois d'août 1877, arriva à Borna, il (Hait bien tard
' Le seul fleuve qui n'appartint pas aux Portugais, rOranj^e, (^tait incapable de luodiCier cette situation. Son cours est torrentueux, encombré de rapides et presque à sec une partie de l'année.
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pour a<^ir. Nt-anmoins, le cabinet de Lisbonne prétendit faire obstacle aux projets do l'Association internationale africaine, et il chercha un appui auprès des deux grandes puissances qui dominaient en Afrique, la France et l'Angleterre. 11 s'adressa d'abord à la France et lui demanda d'admettre sa souveraineté sur la côte jusqu'au o°12' parallèle de latitude sud ; c'était réclamer, dans son intégralité, l'embouchure du Congo, lia France répondit d'une façon évasive, faisant observer que ses possessions se trouvaient au nord du parallèle o°12' et qu'elle n'était pas directement intéressée dans la question.
L'Angleterre, assurément, l'était moins encore, puisqu'elle n'avait aucun établissement sur celte partie de la côte. Cependant, lord Granville accueillit favorablement les ouvertures du Portugal. Nous avons montré précédemment ce qu'il fallait penser de celte mansuétude du cabinet britannique et comment, en favorisant les ambitions portugaises, il avait voulu faire échec aux Allemands qui se servaient habilement de l'association internationale pour prendre pied dans le pays '. Les Anglais n'entendaient pasconcéderau Portugal des avantages gratuits. Le Portugal n'était pour eux qu'un homme de paille. En soutenant ses revendications^ ils n'avaient en vue que leurs propres intérêts.
C'est ce qui apparaît clairement dans le traité anglo-portugais du 26 février 188i. Aux termes de
1 Voir chapitre II.
ce traik's la souveraineté du roi de Portugal était reconnue le long du riva^^^e de l'Atlantique, depuis le 8*^ parallèle jusqu'au 5'^12' de latitude australe. Il était expressément stipulé que, dans la région susdite, le Portugal renonçait à toute prétention sur l'intérieur. Sur le Congo, ses droits ne s'étendraient pas au delà de Noki. En revanche, le Portugal promettait d'ouvrir le Congo à la libre navigation et concédait à l'Angleterre le traitement do la nation le plus favorisée. Un tarif maximum de douanes était prévu, qui ne devait jamais être dépassé. Pour l'exécution de ces diverses mesures, une commission mixte anglo-portugaise était établie à Noki. Elle avait des attributions très larges, mais encore plus vagues, touchant la police du fleuve et de ses affluents. En outre, deux clauses territoriales importantes étaient imposées par les Anglais. Le Portugal leur concédait, en cas d'aliénation, un droit de préemption sur ses possessions de la côte de Guinée, depuis lo 3^ degré de longitude ouest jusqu'au 5^ degré de longitude est; d'autre part, sur le Chiré, il acceptait comme limites le confluent du Ruo, ce qui équivalait à renoncer à toute expansion dans le Nyassa. On a dit de ce traité qu'il constituait de la part de l'Angleterre un grand acte de générosité. J'avoue que cette générosité m'échappe. J'y trouve au contraire la marque caractéristique des procédés anglais. « Donner ce qui no vous appartient pas, et prendre ce qui appartient aux autres. » L'Angleterre concédait royalement au Portugal 100 kilomètres de côtes où elle n'avait jamais eu ni un mar-
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chand ni un soldat. En écliange, elle se réservait au Congo une situation politique et commerciale prépondérante. Par l'insLilution d'une commission mixte, elle prenait pied dans le pays ; elle se ménageait pour l'avenir des prétextes faciles d'intervention, et surtout écartait les compétitions allemandes qui de jour en jour se dessinaient avec plus de vigueur. Enfin, outre les droits éventuels qu'elle acquérait dans le nord sur quelques postes peu importants, il est vrai, mais occupés depuis longtemps par le Portugal, elle obtenait au sud-est un avantage incontestable. Le Portugal renonçant à toute prétention sur le haut Chirc, l'Angleterre acquérait par ce fleuve et le Nyassa une voie d'accès de premier ordre vers la région des lacs, de beaucoup la plus courte et la plus sûre. En somme, le Portugal faisait des sacrifices très sensibles et n'obtenait qu'une part de souveraineté sur le Congo, sorte de condominium où le plus faible serait un jour dévoré parle plus fort. Loin de voir dans le traité de 1884 une concession bienveillante de l'Angleterre, nous le considérons plutôt comme un marché de dupes consenti par le Portugal. Telle lut d'ailleurs à Lisbonne l'impression de l'opinion publique et des Cortez. En Angleterre également, mais pour d'autres motifs, la convention du 26 février reçut un accueil des plus froids ; la presse et le Parlement, ne la jugeant que sur ses clauses immédiates, se révoltèrent à l'idée de voir des rivaux inattendus s'emparer du grand bassin navigable de l'Afrique équatorialo. Quant à l'Europe, elle manifesta une vive surprise.
De cet état d'esprit général, le roi Léopold sut tirer un parti fort habile. Il réussit à obtenir de la France et de l'Allemagne une protestation motivée contre l'accord anglo-portugais. Devant cette opposition, lord Granville céda. Le 26 juin, il déclara qu'il renonçait à poursuivre la ratification du traité, et qu'il se ralliait à l'idée mise en avant par M. de Bismarck d'une conférence internationale chargée de résoudre toutes les questions pendantes. Cette conférence se réunit à Berlin dans l'hiver de 188 i à 1883. Son but était d'établir une législation économique pour toute l'étendue du bassin du Congo , mais les diplomates profitèrent de leur réunion pour discuter les questions territoriales qui divisaient plusieurs des puissances représentées au congrès.
La France s'entremit entre le Portugal et l'Association internationale. Finalement on aboutit à la transaction suivante ' : le Portugal s'étendait au nord jusqu'à la rive gauche du Congo. II renonçait à toute prétention sur la rive droite. Toutefois, au nord de l'embouchure, le Portugal léussit à faire reconnaître ses droits sur deux poinis qu'il occupait depuis plusieurs siècles, les ports de Landana et de Cabinda. Ils lui furent abandonnes avec
1 Traités du 14 février 1885 avec l'Etat indépendant, et du 12 mai 188(3 avec la France. Quelques mois plus tard (30 décembre 188G1, un traité passé avec l'Allemagne déterminait au sud la frontière entre rAnj,'ola et les nouvelles po-sessions allemandes. On adoj)tait pour limites communes remboucliure du (jOunène, et de ce point aux rapides de Catima sur le Zambèze une lij:ne astronomique suivant à peu près le 17« jjarallèle.
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un j)olit teiritoirc environnant qui constitue aujourd'hui une enclave entre les possessions françaises du Gabon et l'Etat indépendant.
La question des bouches du Congo se trouvait ainsi définitivement résolue. Le Portugal devait renoncer à ses prétentions sur le haut fleuve. Désormais, il ne pouvait plus faire du Congo sa grande voie de pénétration.
Au fond, l'échec était plus apparent que réel. S'il perdait le Congo, du moins il avait de nouveau le champ libre, car le traité de 1884 avec l'Angleterre, qui limitait au Mozambique son expansion dans l'intérieur, n'aj-ant pas été ratifit', était devenu caduc. Instruils par l'expérience, les Portugais vont maintenant précipiter leur mouvement en avant avec une ardeur fiévreuse. Déjà, le major Serpa Pinto, parti de Saint-Paul de Loanda, avait exploré tout le bassin du haut Zambèze, et gagné le Transvaal par le pays des Matébélés. En 1884, Capello et Ivens, partis de Mossamédi'S, traversaient les contrées, à peu près inconnues, qui s'étendaient entre les bassins du Zambèze et du Congo, et débouchaient à Quilimane sur l'océan Indien. A peu près en même temps, le major Carvalho parcourait en tous sens l'arrière-pays de l'Angola (l88o"87). Là s'étendait un royaume indigène, le Mouata-Yanvo, dont la puissante organisation féodale (Honna singulièrement le voyageur. Le roi accueillit favorablement le major Carvalho, et signa untrait(' de protectorat. C'était un coup de maître, ^lalheureusement, le Portugal ne sut pas garder tous ses avantages. Peu après le départ du major