‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 13 sur 30 · ORIGINE DKS POSSESSIONS PORTUGAISES · texte numérisé non relu

ORIGINE DKS POSSESSIONS PORTUGAISES

Carvalho^ la guerre éclata entre le souverain indigène -et ses grands vasseaux, et le pays tomba dansl'anarchie. L'Etat du Congo, qui chaque jour gagnait du terrain dans ces régions, profita de l'occasion pour intervenir à main armée et annexer le Mouata-Yanvo. Le gouvernement portugais protesta justement, mais il n'obtint qu'une partie de ce qu'il réclamait. Le traité du 23 mai 1889 fixa la frontière au cours du Kassaï, depuis le 7® degré de latitude sud jusqu'à sa source : de ce point, elle se dirigeait à l'est en suivant la ligne de partage des eaux du Congo et du Zambèze.

Le Portugal avait dû céder la moitié du terrain conquis ; néanmoins, il venait de faire en avant un pas gigantesque qui l'amenait d'un bond jusqu'au cœur de l'Afrique et doublait le territoire de l'Angola, Il se voyait à la veille de réaliser le beau rêve qu'il caressait orgueilleusement depuis de longues années. Encore un etTort, et l'Angola, reliée au Mozambique, allait constituer, d'un océan à l'autre, ce grand empire lusitanien que l'imagination populaire entrevoyait au loin comme le couronnement de l'œuvre coloniale du peuple portugais. Mais alors s'élevèrent contre lui de nouveaux concurrents. Ses alliés d'hier transformés soudain en adversaires acharnés vont réduire en fumée ses projets de gloire et de grandeur.

Pendant que le Portugal s'ingéniait à reculer au loin les frontières de l'Angola, l'Angleterre ne perdait pas son temps. Son expansion dans le sud de l'Afrique est certainement une des choses les plus remarquables de l'histoire coloniale. Elle était fort mal placée, confinée au sud, dans l'étroite colonie du Cap ; le Portugal avait sur elle des avantages considérables. Mais l'Angleterre avait le nombre, l'argent et une absence de scrupules qui a rarement été égalée.

Jusqu'en 1870, FAngieterre était restée immobile sur les côtes de l'océan Austral. Ses anciens sujets boërs, qui s'étaient séparés d'elle depuis un demi-siècle, avaient été chercher dans le Nord un asile contre la tyrannie britannique. Ils avaient fondé deux Etats indépendants sur les rives du Yaal, l'Etat d'Orange et leTransvaal. La meilleure partie des hauts plateaux de l'intérieur échappait ainsi à l'Angleterre.

Les choses restèrent en cet état jusqu'en 1870. A celle époque, des diamants trouvés à Kimberley attirèrent l'attention sur l'Etat d'Orange. L'Angleterre n'hésita pas. Un pays où l'on ramassait

des (licimants à la pelle ne pouvait appartenir qu'aux Anglais. Les Boërs ayant émis une opinion différente furent facilement mis à la raison et l'Angleterre annexa le Griqualand de l'ouest avec Kimberley et le Basutoland.

En même temps, le bruit se répandait avec insistance de découvertes aurifères au Transvaal. Un voyageur allemand, Karl Mauch, qui avait parcouru le pays de 1864 à 1870, vantait son incomparable richesse. Des exploitations aurifères s'étaient créées à Tati en 1868, et à Lydenburg en 1869 ; à Eersteling et dans le district de Komati en 1872. Les chcimps d'or de la vallée de Kaap étaient découverts en \8T6. Le pays entier s'annonçait comme une mine d'or inépuisable. Tout aussitôt, l'Angleterre, profitant des dissensions civiles où les Boërs étaient plongés, leur déclarait la guerre et annexait leur pays (avril 1877). Sir GarnetWolseley déclarait pompeusement « qu'aussi longtemps que le soleil brillerait, le Transvaal resterait à l'ombre du drapeau britannique «.Mais ici, l'Angleterre trouva à qui parler. Les Boërs se soulevèrent en masse et repoussèrent l'envahisseur après lui avoir infligé des pertes sanglantes. Les Anglais ont avoué, depuis, qu'ils avaient éprouvé au Transvaal la plus humiliante défaite de leur histoire coloniale. Il est vrai qu'ils n'avaient pas encore à leur actif Maggersfontein, Colenso et Spion-Kop.

Uepoussés du Transvaal, les Anglais avaient encore une ressource : c'était de tourner les Boërs par le nord et de les cerner dans leurs frontières.

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Ils acquiTaient ainsi des régions où l'or paraissait également abondant. En outre, ils comptaient bien que le Transvaal, enveloppé de toutes parts, serait un jour absorbé par l'Etat le plus fort, le plus riche et le plus peuplé. Enfin, du môme élan, ils coupaient la route à TAllemagne qui, installée depuis 1884 sur la côte de l'Atlantique, ne cachait pas ses projets ambitieux.

En 188.'), les Anglais se décidèrent à l'action et passèrent le fleuve Orange. La même année, le Béchuanaland fut annexé. En 1887, ils s'emparèrent du royaume de Khama. Désormais, ils étaient les maîtres de la situation. Les Allemands, rejetés au delà du grand désert de Kalahari, les Boërs du Transvaal, refoulés en deçà du Limpopo, ne pouvaient plus se donner la main au centre de l'Afrique.

Mais les Anglais avaient dès lors à compter avec le Portugal. Ils étaient arrivés, en effet, jusqu'au 20« degré de latitude. Là, ils touchaient au bassin du Zambèze que les Portugais avaient toujours revendiqué. Devant eux s'étendaient le Matébélé, le Machona, le Manica ; puis, sur la rive gauche du fleuve, le pa3'S des Barotsés, et, plus haut encore, le Nyassa. Sur tous ces pays, les droits du Portugal étaient indéniables. Dès 1369^ Francisco Barreta, le fondateur de Teté et de Senna, avait pénétré dans le royaume légendaire du Monomotapa et conclu avec le souverain un traité qui ouvrait au commerce portugais la région du Manica. Les cartes du xvii° siècle prouvent d'une façon péremptoire que, dès cette époque, les cours du Zambèze et de plusieurs de ses affluents avaient été reconnus, et que

des colonies avaient été fondées autour du lac Nyassa. Au xviii'^ siècle, Pereira, Lacerda, Monteiro, Gamitto, avaient exploré les bassins de la Louanza, du Tchambési et du lac Moero.

Il est vrai toutefois qu'au cours du xix^ siècle les Portugais avaient progressivement restreint leur occupation et s'étaient repliés sur la côte. Les Anglais en profitèrent. Depuis longtemps, leurs missionnaires inondaient le pays. En 1859, des missions anglaises et écossaises s'étaient établies en divers points du bassin du Zambèze. Dès ce jour, le Portugal aurait dû prendre l'éveil, car lorsqu'un missionnaire anglais met le pied dans un pays, l'Angleterre en a bientôt quatre.

Lorsque nos admirables prêtres des Missions étrangères s'en vont en Afrique ou en Asie chercher des âmes à sauver, ils suivent à la lettre les divins enseignements du Sauveur : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. N'aj'ez ni or ni argent. N'emportez pour le voyage ni sac, ni deux vêtements, ni souliers, ni bâton, car l'ouvrier mérite sa récompense. » Et on les voit partir avec respect, sans autre viatique que l'Evangile, la bénédiction de leur pasteur et le pieux enthousiasme de l'apôtre. Peut-être peut-on leur reprocher leur imprévoj'ance et la témérité de leur foi, mais il faut s'incliner 1res bas devant leur admirable renoncement, leur charité non moins touchante, et le courage tranquille qui les entraîne aux pires dangers pour faire un peu de bien à l'humanité souifrante.

Tout autre est le procédé des missionnaires an-

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glais. Ce peuple, essentiellement pratique, n'a uardc de nétrli':,''er rinflueiice rdij^ieuse, mais il entend qu'elle serve ses intérêts politiques et commerciaux. Le missionnaire protestant qui fait ses préparatifs de départ ne va pas demander des forces aux pieds des autels ; il s'adresse aux maisons d'exportation en gros et apporte tous ses soins au choix de ses marchandises et objets d'échange. De là il va au « Colonial office » chercher le mot d'ordre et les instructions secrètes de la politique impériale. Il ne quitte l'Angleterre que dûment approvisionné de cotonnades, de bibles, de whisky, d'armes à feu, et fortifié par la bénédiction du secrétaire d'Etat de Sa Gracieuse i\Jajesté.

Arrivé dans le pays qu'il a choisi, son attitude est non moins caractéristique. Tl met une habileté merveilleuse à s'insinuer partout. Tour à tour marchand, pasteur, consul, il se plie à toutes les situations et profite de toutes les occasions avec la même adresse. S'il rencontre des peuplades réfractaires à l'idée chrétienne, il laisse ses bibles au fond de ses cantines et tire les spiritueux et les pièces de Manchester sans lesquelles un bon Anglais ne voyage jamais. Si, au contraire, les indigènes écoulent sa parole, c'est une chance heureuse qui lui permettra de développer son influence, au plus grand profit de ses alfaireset de la politique britannique.

Assurément, il y a parmi les pasteurs protestants des âmes pieuses et désintéressées, mais combien y en a-t-il chez qui la religion n'est qu'un prétexte commode pour dissimuler les passions les moins évangéliques ? En tout cas, chaque fois qu'un

liO ORIGINE ET HISTORIQUE DES POSSESSIONS

missionnaire anglais apparaît clans l'histoire coloniale, le résultat n'est guère à son honneur. Peutêtre n'est-ce qu'un hasard, mais un hasard qui se répète aussi régulièrement est au moins bien fâcheux et singulièrement compromettant. 11 suffira de rappeler ici les abominations dont l'Ouganda a été récemment le théâtre et où la responsabilité des missions anglicanes est clairement engagée. Nousmêmes, au cours de nos expéditions coloniales, soit à Tahiti, soit à Madagascar, nous avons vu des missionnaires anglais soulever les indigènes et leur faire passer des armes. Que dire enfin du Révérend Stokes, ce pasteur trafiquant de l'Etat du Congo, qui approvisionnait de poudre les bandes d'esclavagistes, et qu'un officier belge, moins patient que nos amiraux, fit pendre haut et court, au grand scandale de la vertueuse Albion?

Les missions anglaises s'étaient donc n'pandues dans tout le bassin du Zambèze et du lac Nyassa, et y avaient fondé des établissements importants. Des stations florissantes s'élevaient à Blantyre, à Bandaw(', à Livingstonia. Le terrain étant favorable, leur situation prospéra et les affaires ne tardèrent pas à prendre le pas sur la prédication. Ce fut l'origine de l'African lakes C", qui engloba toutes les missions du lac Nyassa et accapara en quelques années tout le commerce de la région située au nord du Zambèze. Des sociétés analogues se fondèrent également au sud du lleuve : la Central British African C°, qui évangélisait et exploitait le Matébéh; et le 3Iachona ; la British Bechuanaland C^qui étendait son action sur le royaume deKliama.

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Entre ces sociétés bibliques et commerciales et le gouvernement portugais, les relations de bon voisinage avaient duré longtemps, A maintes reprises, l'Angleterre avait proteste de son respect pour les droits du Portugal. Lord Salisbury, qui, alors comme aujourd'hui, dirigeait les affaires de son pays, s'exprimait en ces termes au Parlement : « Le gouvernement favorisera volontiers les entreprises de ses nationaux, mais ces territoires (ceux où opérait la Société des Lacs), n appartenant pas à r Angleterre et n étant pas placés sous son protectorat^ l'action du gouvernement se trouve limitée. )) Et sir James Fergusson, sous-secrétaire d'Etat permanent des affaires étrangères, répondant à une interpellation d'un député, déclarait « que le gouvernement ne pouvait entreprendre aucune expédition militaire dans ces rc^^von?,, parce qii il est incontestable que le Portugal^ maître de la côte, a aussi des droits souverains sur les territoires de r intérieur ».

Toutefois, au fur et à mesure des progrès des Anglais dans le Sud, le ton changeait. Les nuages grossissaient à l'horizon, et le Portugal commençait à s'inquiéter des allures de ses voisins. Le consul anglais résldantà Mozambique, M.Johnston, traitait directement avec les chefs indigènes, au nom de l'African Iakes Company, sans se préoccuper de la souveraineté du Portugal, et défendait auprès des autorités de la colonie les intérêts religieux et commerciaux des missions anglaises comme aurait pu le faire le représentant d'une puissance indépendante. Enfin, les sociétés an-

glaises s'appliquaient avec un soin jaloux à repousser toute intervention des autorités locales. C'est ainsi que la Société des Lacs, Lien que menacée par le soulèvement des Arabes, s'obstinait à refuser le concours de la force armée portugaise pour ne pas être obligée de reconnaître que le pays appartenait au Portugal. Il était clair que les missionnaires et les marchands préparaient le terrain et qu'une crise éclaterait à la première occasion.

Le Portugal, résolut de prendre les devants et d'aflirmer ses droits sur les régions occupées par ses voisins. En même temps que le major Garvalho reculait les frontières de l'Angola jusqu'au centre de l'Afrique, d'autres ofticiers portugais se répandaient dans le Machona et le haut Zambèze. Le lieutenant Cordon, parti de Zumbo,sur le Zambèze, parcourait les A'allées du Panamé, du Sanyati et de rUnfuli, tandis que le lieutenant de Païva d'Andrade traversait tout le Machona. Sans tirer un coup de fusil, ces deux officiers reçurent la soumission et l'hommage de tous les chefs indigènes (188o-87). De même en 188G, huit autres chefs des environs du lac Nyassa venaient à Ibo reconnaître à nouveau la suzeraineté du roi de Portugal.

Malheureusement, il était bien tard pour agir. Les Anglais, qui avaient poussé leurs colonnes jusqu'au bassin du Zambèze^ voyant devant eux des régions plus riches où l'or s'annonçait comme abondant, n'eurent garde de s'arrêter. Ils résolurent de couper en deux les possessions portugaises et de s'assurer ainsi un immense empire d'un seul

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