‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 20 sur 30 · L AVENIR DES COLONIES PORTUGAISES · texte numérisé non relu

L AVENIR DES COLONIES PORTUGAISES

I. — Vues de l'Angleterre sur les possessions portugaises. Le Johannesburg Times, et M. Cecil Rhodes. Prétentions anglaises sur Delagoa-bay. Arbitrage du maréchal de Mac-Mahon. Insurrection caf're de 1884. Menées anglaises sur le Limpopo. Négociations pour l'achat de Delagoa-bay. La question du chemin de fer de Loui-enco Marquez au Transvaal. Coniiscation de la ligne par le gouvernement portugais. Arbitrage du conseil fédéral suisse. Conséquences de cet incident et situation actuelle.

II. — Attitude de l'Allemagne devant les prétentions anglaises. Convention secrète de 1898. Partage éventuel des possessions portugaises, dont le sort est des plus précaires. Conclusion.

L'Angleterre s'est réservée de par le monde une spécialité qu'elle a su pousser à un rare degré de perfection. Elle s'est fait le médecin, le protecteur d'un genre très particulier, et l'héritière de certains peuples atteints de maladies graves. On la voit rechercher les malades à succession. Des esprits chagrins assurent même qu'elle aide parfois à la maladie de celui qu'elle prétend condamné. Quoi qu'il en soit, elle s'installe à son chevet, et

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lui olîre ses soins et ses services : s'il les récuse, elle les lui impose ; elle l'exhorte à lui conller le fardeau et les soucis de ses intérêts temporels, commande aux serviteurs, et sait se rendre indispensable dans la maison. Tout autour du patient, elle monte jalousement la garde, écarte par mille ruses les importuns qui viennent aux nouvelles, et si, par hasard, quelque parent ou ami en qui elle soupçonne un héritier naturel vient frapper à la porte, elle lui fait honte de sa hâte intempestive, et le met en déroute sous les éclats de sa vertueuse indignation. Et alors, il arrive ceci : c'est que le jour où l'heure fatale a sonné, tout le monde est depuis longtemps habitué à voir l'Angleterre dans la place. Il y a prescription, possession d'état; au surplus, elle a si bien combiné ses mouvements qu'elle a mis la main sur tous les rouages ; la machine entière se détraquerait, si on la faisait sortir, et on admet tout naturellement au nombre des héritiers, voire même au rang de légataire universel, une amie si dévouée, un protecteur en apparence si désintéressé, lequel, d'ailleurs, ne manque jamais, au moment psychologique, d'encombrer de ses flottes puissantes les ports en deuil de leur maître légitime.

Depuis longtemps, l'Angleterre joue ce rôle très délicat, mais singulièrement fructueux. Elle a débuté à Conslantinople où, depuis plus d'un siècle, elle entoure de mille prévenances la vie chancelante de l'Empire ottoman ; mais le Turc, s'obstinant à vivre au delà du terme raisonnable, elle a perdu patience et, comme prix de ses loyaux ser-

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vices, s'est fait adjuger par avancement d'hoirie la plus belle partie de l'héritage, l'Egypte. Même jeu à Pékin, où le Fils du ciel se débat contre une bande d'héritiers faméliques, parmi lesquels l'Angleterre n'est pas la moins acharnée. La partie qui est engagée en Chine depuis quelques années pourrait passer pour un épisode divertissant de haute comédie, si l'on ne craignait, chaque jour, de la voir tourner au drame.

En Afrique, l'Angleterre a trouvé deux cas pathologiques de premier ordre. L'un se présentait à Zanzibar. Nous aurons plus tard l'occasion de raconter quel fut le sort de l'infortuné sultan Saïd Bargash et de l'ile célèbre dont la position et les avantages exceptionnels avaient suscité des convoitises nombreuses. L'autre malade est le Portugal, et ce n'est pas, disent les Anglais, le moins gravement atteint. Ils ont même pris la peine de diagnostiquer son mal et lui ont reconnu Yalaxie. Telle est, du moins, l'opinion du Johanneshunj Times^ le principal organe de l'impérialisme britanni(|ue dans l'Afrique du Sud.

« 11 est indéniable, y lisait-on récemment, que le Portugal est un encombrement et un ennui pour tous les autres membres de la famille africaine, et l'on se demande jusqu'à quand il sera permis à l'homuie malade (on voit que nous n'inventons rien) de contaminer ses voisins... Il est impossible de fermer les yeux sur les fautes graves, l'incompétence et l'arrogance funeste des gens qui détiennent Delagoa-bay entre leurs mains. La nation portugaise soufl're d'une aîaxio, et le mal fait

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tant (le progrès, qu'il doit iuévilablenienl finir en paralysie complète. »

Or, ce paralytique est très intéressant, car il possède un des lots les plus beaux de l'Afrique. C'est le cas ou jamais de veiller sur l'héritage, car, en vertu de l'axiome que l'Angleterre est l'iiérilière de tous les « hommes malades », tant au Caire qu'à Pékin, à Zanzibar et à Delagoabay, l'Angleterre seule a des droits sur le Mozambique. Un journal, que M. Chamberlain ne reniera certainement pas, la Pall Mail Gazette^ reflète avec une audacieuse franchise l'état d'esprit de l'opinion anglaise à cet égard. (.( Le Portugal, dit-il, est, par la force des choses, tenu de faire, tôt ou tard, abandon du Mozambique. Tout le monde le sait. Qui prendra alors sa place? A cette question se rattachent les intérêts les plus vitaux de notre politique. Par la grandeur de ses intérêts dans l'Afrique australe, l'Angleterre se dresse de toute sa proéminence au-dessus des autres puissances et se présente comme celle à laquelle ce pays doit revenir*. » Rendons cette justice à l'Angleterre que, en cette occasion du moins, elle joue franc jeu. Le Portugal ne pourra pas se plaindre d'avoir été surpris par les événements et de n'avoir pas connu ;i l'avance les intentions de ses bons voisins.

M. Cecil Rhodes a bien voulu prendre la peine de légitimer les intentions de son pays. Dans un de ces pompeux discours qu'il sert volontiei's à ses

' Voy., sur celte question, les articles de M. Joubert dans le Bulletin de la Société des études coloniales et maritimes fannée 1897).

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actionnaires en guise de dividendes, et où il excelle à tromper leurs décejitions périodiques en les éblouissant par le tableau des destinées fulgurantes de la Greater Britain, M. Rhodes a solennellement répudié toute idée d'ambition malsaine et de préoccupations égoïstes. « L'expropriation du Portugal, a-t-il dit, s'impose comme une mesure d'utilité internationale. » A cette déclaration de principes, on pourrait répondre comme certain héros de Musset : « Les mots me paraissent hardis et sonores, j'avoue cependant que je ne les comprends pas », car enfin, si j'aperçois très bien ce que l'Angleterre gagnerait à s'emparer de Lourenço-Marquez et de Beira, je cherche vainement en quoi son triomphe tournerait à l'avantage de la France, de l'Allemagne et des autres puissances coloniales. Je crois donc que M. Cecil Rhodes aurait été mieux inspiré d'arrêter les flots de son éloquence, ou du moins de substituer au mot pharisaïque internationale, l'expression mieux appropriée de nationale. 11 y aurait gagné, sinon d'être approuvé de tous, du moins d'être universellement compris; car il est bien évident que le Mozambique est une gêne et une entrave des plus désagréables pour l'impérialisme britannique. Le Portugal est maitre de la côte. Dans le sud, il empêche les Anglais, grâce à Delagoa-bay, d'entourer les Etats boi'rs d'un cercle de fer où ils les tiendraient à leur merci. Dans le nord, il a entre les mains, par le port de lieira et le Zambèze, les seuls débouchés possibles sur l'Océan. La région aurilère de Salisbur}^ sur laquelle la Ghartered, à défaut du Trans-

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vaal, fonde toutes ses espérances, est par voie ferrée à 2 700 kilomètres du Cap, S'iinagine-t-on une mine d'or ouverte aux environs de Moscou, qui ne communiquerait avec le monde civilisé que par le Havre ?

Telle aurait été, cependant^ la situation de l'Angleterre, si le Portugal ne lui avait accordé passage sur son territoire. Mais ceci n'est qu'un pis aller. Elle ne le cache pas ; il lui faut la côte et les ports.

Ce n'est pas d'hier qu'elle a manifesté ses intentions. Dès 1823, elle a voulu mettre la main sur Delagoa-bay. Elle prétendit alors avoir des droits sur la rade, en vertu d'une cession que lui aurait faite certain chef zoulou de la région, et le capitaine Owen, de la marine britannique, prit possession des territoires du Tembe et de Mapouta, ainsi que de l'île d'inyack. Puis elle créa sur la rive méridionale de la baie un établissement commercial qui reçut le nom plutôt ambitieux de Bombay. Pendant un demi-siècle. Anglais et Portugais échangèrent force protestations, mémorandums et notes plus ou moins vives, sans cependant sortir des bornes d'une discussion courtoise : les premiers se contentaient du jalon qu'ils avaient posé; les seconds protestaient platoniquement pour empêcher la prescription de ratifier les faits accomplis. Mais le Ion changea, lorsque vers 1870 les Anglais commencèrent à entrevoir l'avenir de leur colonie du Cap. L'importance stratégique et commerciale de Delagoa-bay leur apparut prépondérante ; sur quoi, ils enflèrent leurs prétentions et

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le conflit entra dans une phase aiguë. Toutefois, il n'était pas encore entré dans l'état d'esprit des chancelleries européenhes qu'on pût se ballre entre nations civilisées pour la possession de quelque lopin de terre de l'Afrique du Sud, et les deux parties résolurent de faire trancher leur litige par un arbitrage. On s'en remit à la justice du maréchal de Mac-Mahon. L'illustre soldat rendit sa sentence en 1873. Elle fut ce qu'elle devait être. L'Angleterre, déboutée de ses prétentions, dut battre en retraite, et le Portugal rentra en possession des territoires où son pavillon avait flotté depuis trois cents ans. Le cabinet de Saint-James ne cacha pas sa mauvaise humeur, et ce malencontreux incident le dégoûta pour longtemps de soumettre à un arbitrage les différends qu'il pouvait régler par le droit du plus fort.

Rentres dans leurs frontières, les Anglais gardèrent soigneusement leur idée et se remirent ;i l'affût. Les événements de 1889-1891 leur permirent de resserrer considérablement leurs travaux d'approche. Le Mozambique sortit de leurs mains réduit de moitié, et, sur la partie qui demeurait au Portugal, ils se lirent reconnaître un droit de préemption dont ils allaient user peu après avec une merveilleuse dextérité.

L'anuf'e 1894 amena un nouvel incident qui faillit précipiter les choses. Tnc vive ellervescence se manifestait alors parmi les tribus cafres du Mozambique mt'ridionaL ('.es peuphidos sont réputées parmi toutes les races noires pour leurs mœurs farouches et leurs qualités guerrières. Les Zoulous

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sont de la mrme famille, et Fou sait quels indomptables adversaires ils lurent pour les Anglais. Jamais les Cafres n'avaient accepta la suprématie du Portugal qui dut, à maintes reprises, lutter contre des Soulèvements redoutables. Par contre, les Anglais avaient su fort habilement lier avec eux des rapports d'amitié. Lorsqu'en 1894 se manifestèrent les premiers symptômes de mécontentement, les Anglais s'empressèrent de souffler sur le feu et d'attiser l'incendie. M. Cecil Rhodes envoya sur le Limpopo des émissaires chargés de prêcher la révolte et de fournir aux rebelles des armes et des munitions. Il lui survint même à cette occasion une fâcheuse aventure. L'un de ces agents, qui probablement ne se trouvait pas récompensé selon ses mérites, intenta un procès à son patron, et les tribunaux de Londres entendirent des révélations édifiantes. Les Anglais s'en tirèrent en disant qu'il n'y avait là que des inventions mensongères d'un valet cassé aux gages, mais ils négligèrent de s'expliquer sur le cas de plusieurs de leurs compatriotes surpris dans le pays de Gaza par les Portugais en flagrant délit d'espionnage et d'excitation à la révolte. Ils ne bronchèrent pas davantage lorsqu'un parti portugais ayant surpris le camp du grand chef noir Gougounhama y trouva un butin significatif: des bourses encore pleines aux initiales de la Chartered, contenant les subsides payés aux rebelles par M. Cecil Rhodes, et une coupe d'argent avec celte d('dicace : « La reine Victoria à Gougounhama. » Je suis persuadé que la souveraine a toujours ignoré le singulier cadeau fait à son royal

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frère, mais le fait n'ePx subsiste pas moins, et pour tout homme de bonne foi, la cause est entendue.

C'est qu'en elTetla n-volle cafre sers^ait trop bien les intérêts des Anglais pour que ceux-ci aient négligé cette chance inespérée. Pendant trois ans, tout le pays fut mis à feu et à sang. Par instants, on put croire que les Portugais allaient être jetés à la mer. Un jour même, des bandes ennemies vinrent piller les faubourgs de Lourenço-Marquez. C'était là ce que les Anglais attendaient. Au nom des intérêts supérieurs de la civilisation, les bâtiments de guerre britanniques qui stationnaient dans le port mirent à terre leurs compagnies de débarquement, malgré les protestations du gouverneur portugais, et M. Cecil Rhodes qui, par hasard, se trouvait là, organisa la défense. Une fois entré, il espérait bien trouver un prétexte pour ne pins sortir. Mais les Portugais virent le danger. Des renforts furent expédiés en toute hâte et rejetèrent lesCafres loin des centres européens. Enfin le major d'Albuquerque, gouverneur de la colonie, digne héritier d'un nom illustre, termina la campagne par un acte de témérité héroïque qui rappelle les plus hauts faits de nos guerres algériennes. A la tête d'une troupe de 48 cavaliers, il courut au camp de Gougounhama. Plus heureux que le duc d'Aumale en pareille occasion, il arriva à point pour se saisir de son redoutable adversaire ; il le torça à s'agenouiller devant lui en signe de soumission publique, et l'emmena prisonnier, avant que les noirs, ahuris de tant d'audace, aient eu le temps de revenir de leur stupeur. Ce coup d'éclat marqua la lin de la

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guerre. Tout rentra dans l'ordre. Les Anglais en furent pour leurs frais et leur coupe d'argent et durent débarquer.

Déçus une fois de plus dans leurs espérances, les Anglais paraissent depuis lors avoir renoncé ù la force. Ils temporisent et s'en remettent au temps du soin de réaliser leurs désirs. Ils comptent sur la puissance de l'argent et attendent l'heure où les embarras linancicrs du Portugal le mettront à sa merci. A chaque instant, ils lui proposent d'acheter tout ou partie de sa colonie. Il n'y a pas de mois où la presse n'annonce que le marché est conclu. Tout récemment encore, on a donné le prix d'achat, 200 millions. Jusqu'à présent, le Portugal a repoussé toutes les oflVes avec hauteur : « Nous ne sommes pas de ceux, a dit un de leurs ministres, qui vendent les joj^aux de leur couronne. » Et, en fait, je ne vois pas ce que le Portugal y gagnerait. Le malheur du Portugal a bien moins été le manque de ressources qu'une déplorable gestion financière. Tel est du moins l'avis de tous ceux qui ont étudié la question. Dix années d'économie, d'administration prudente et avisée suffiraient à rétablir l'équilibre du budget, et point n'est besoin pour cela d'aliéner cette part importante de la richesse publique représentée par les colonies. Dien plus, n'est-il pas à craindre que, le jour où 200 millions tomberaient dans son trésor, le Portugal, qui n'a jamais su compter, ne subisse la fascination de celui qui a gagné le gros lot à la loterie, et n'oublie pour longtemps les sages règles de l'économie politique. Mieux vaut en tous cas

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ne pas courir bénévolement un risque où le Portugal a beaucoup à perdre et pas granJ'chose à gagner.

Mais, si le vendeur est récalcitrant, l'acquéreur est doué d'une obstination à toute épreuve. Il ne s'inquiète pas des échecs et poursuit imperturbablement Savoie. Un incident qui vient tout récemment de recevoir sa solution va nous édifier une fois de plus sur la fertilité de l'imagination anglo-saxonne.

L'aflaire a son origine en 1889. A cette date, le chemin de fer de Delagoa-bay appartenait à une compagnie anglaise, la Delagoa-bay and East- African raihcaij O', qui exploitait la ligne sur 80 kilomètres. Or, à la suite d'une convention intervenue entre le Portugal et le Transvaal, la frontière portugaise avait été reculée d'une dizaine de kilomètres à l'ouest. Il y avait donc une lacune entre l'extrémité de la ligne portugaise et le point où commençaient les travaux de la voie transvaalienne.

La compagnie anglaise refusa de construire ce tronçon supplémentaire. En outre, le Portugal croyait avoir à se plaindre de la façon dont la compagnie exploitait sa concession, et lui reprochait de violer journellement son cahier des charges. La chose n'a rien d'invraisemblable. Sur le chemin de fer do Boira, qui appartient encore aujourd'hui à une compagnie anglaise, tout est subordonné aux convenances du tralic international, et les établissements portugais riverains de la ligne ne parviennent pas à se faire desservir. Le même fait pouvait se produire en 1880 sur la ligne de Delà-

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goa : bref, on ne parvint pas ù s'entendre, et le gouvernement portugais, usant des droits que lui conférait le cahier des charges prononça la déchéance de la Compagnie (2"> juin 1880). Les concessionnaires anglais poussèrent les hauts cris : ils refusèrent l'indemnité qu'on leur offrait, et portèrent leurs plaintes au Foreign-oflice. — La conduite des autorités portugaises était strictement légale. Elle pouvait être imprudente, peu adroite, et donner prétexte à de longs procès, mais le principe de l'indemnité étant sauf, l'Angleterre ne pouvait que s'incliner devant un acte administratif d'une puissance indépendante. Elle ne s'y résigna pas facilement. L'occasion était trop belle pour ne pas essayer d'en profiter, et elle n'y manqua pas. Sans perdre un instant, le cabinet de Saint-James fit entendre des protestations indignées, envoya ses vaisseaux à Delagoa, et au nom de la Compagnie déchue présenta une demande d'indemnité formidable. L'opinion publique soutenait vivement le gouvernement. On ne parlait de rien moins que d'exclure du Slock-exchange toutes les valeurs portugaises. Certains journaux déclarèrent même qu'il fallait profiter de l'occasion pour régler d'un seul coup toutes les questions pendantes, et sortirent ingénieusement de la poussière des temps une vieille dette de 75 millions, montant de la part contributive des Portugais dans les frais de la guerre que rAngieterre avait soutenu chez eux contre les armées françaises au début de ce siècle.

La cause, cependant, devait ètri' bien mauvaise car l'Angleterrt; elle-même n'osa passer outre. De

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son côté le Portugal s'entôta dans sa résistance. Finalement, il proposa de porteries faits devant un tribunal arbitral qai tixeraitle chiflre de l'indemnité à allouer. L'Angleterre accepta de mauvaise grâce , car elle aurait préféré brusquer les choses. Une espérance néanmoins lui restait. Il fallait obtenir des arbitres une somme que le Portugal serait dans l'impossibilité de payer. Aussi n'hésita-t-elle pas à porter jusqu'au delà de cent millions le montant de ses réclamations. Elle espérait bien que sa créance serait irrécouvrable ou du moins que le Portugal ne pourrait s'acquitter qu'en mettant en gage le port et le chemin de fer de Lourenço-^Iarquez.

Dans les deux cas le gouvernement anglais se voyait maitre de la situation, car en vertu de son droit de préemption sur le Mozambique, il comptait s'opposer à ce que le port ou le chemin de fer fussent remis en gage à une tierce puissance (1). Tout au plus aurait-il accepté que le Portugal, en échange de la somme à trouver, concédât le chemin de fer à une compagnie anglaise solidement inféodée au « Colonial office », la Chartered par exemple, mais il ne cachait pas que la concession du chemin de fer ne lui suffirait pas, qu'il lui faudrait encore Lourenço, car tant vaut le port, tant vaut le chemin de fer, et Vataxie portugaise laissant vé-

1 Ceci n'était pas une simple menace. Tout n'-cemment encore le gouvernement anglais vient de protester contre une concession territoriale de minime importance faite dans le district de Lourenço à un sujet allemand, M. Eiile. Le Portugal a dû négocier avec le concessionnaire l'abandon de ses droits moyennant 500 000 francs.

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g-étor le port, le chemin de for ne serait plus un gage suflisant.

Ainsi l'Angleterre croyait avoir acculé le Portugal à une impasse. Ou bien il ne pourrait payer l'indemnité à laquelle il serait condamné, et l'Angleterre, agissant au nom de ses nationaux créanciers, confisquerait le chemin de fer et le port, ou bien il payerait l'indemnité avec le concours du gouvernement et des capitalistes anglais en remettant en gage ledit chemin de fer et son port. Dans les deux cas, l'Angleterre entrerait triomphalement dans la place. C'était la chute de la domination portugaise.

Une dépêche de Berne, survenue au commencement d'avril, a brusquement démoli les combinaisons ingénieuses des politiques du Foreign-offîce et du Stock-Exchange. On apprit que la cour arbitrale suisse avait fixé le montant de l'indemnité due par le Portugal à 15 millions au principal, soit 25 millions avec les intérêts. Lorsque cette dépêche parvint à Londres, on télégraphia à Berne, pour savoir si l'on n'avait pas oublié un zéro dans la transmission, ce qui donne une idée précise des prétentions extraordinaires de l'Angleterre. On conçoit dès lors l'indignation et la colère que souleva dans ce pays l'arrêt de la Cour. 11 est probable en effet que, malgré sa pénurie d'argent, le Portugal trouvera 25 millions sans mettre en gage le port ou le chemin de fer de Lourenço-Marquez, et alors tombent dans l'eau tous les projets caressés avec amour depuis 10 ans. Pour la deuxième fois en 25 ans la justice arbitrale, qu'elle émane de

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France ou de Suisse, force les Anglais à respecter le bien d'autrui, et l'intégrité du territoire portugais. Faut-il maintenant s'étonner qu'ils repoussent tous les jours les 'demandes d'arbitrage formulées par les Boers du Transvaal et de l'Orange ?

Peu de lectures nous ont paru plus instructives et plus attrayantes que celle des journaux anglais parus au lendemain de l'arrêt des arbitres suisses. A la violence de leur langage on peut facilement mesurer l'amertume de leur désillusion. Depuis dix ans, l'opinion s'était faite que le Portugal ne pourrait jamais sortir du piège où il était tombé, et déjà les Anglais parlaient en maître à Lourenço. 11 leur parut singulièrement pénible de renoncer du jour au lendemain à leurs espérances, et le Standard comme le Times se répandirent en doléances d'une naïve franchise. Au reste, les Anglais refusent avec ensemble d'accepter la situation qui résulte du nouvel état de choses. Ils annoncent hautement que la question ne saurait être tranchée par un arrêt vindicatif et partial « qui synthétise toutes les basses jalousies et les haines du continent », et que rien ne peut prévaloir contre les droits de la puissance prédominante. Plus que jamais, le Mozambique leur apparaît comme un héritage naturel qui ne manquera pas de leur échoir un jour, et toutes leurs précautions sont prises pour ne plus laisser échapper l'occasion. Une seule ques-

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tion aurait pu encore les préoccuper, c'était l'accueil que ferait l'Europe au triomphe de leur politique. Cette question vient de recevoir sa solution, et c'est ici que nous voyons rAUemagne rentrer en scène.

Le temps n'est plus où les choses d'Afrique n'existaient pas pour les cabinets européens. Assurément, les chancelleries, durant les trois premiers quarts de ce siècle, auraient été fort étonnées d'avoir à répartir, selon les appétits des puissances, les tribus nèp^res qui erraient dans les solitudes de l'Afrique. Mais depuis le jour où M. Talleyrand et ses collègues dosaient méticuleusement les formules de l'équilibre européen, la chimie diplomatique a trouvé d'autres éléments à mettre en œuvre. La vivacité des discussions n'a pas changé, mais le Nil, le Niger, le Congo ou le Zambèzo en font les frais, et non plus les principautés allemandes ou danubiennes, la Saxe, la Belgique ou la Bulgarie. L'équilibre africain est maintenant au premier rang des préoccupations politiques. Cet équilibre ne sera-t-il pas bouleversé lorsque l'Angleterre, ayant absorbé les Etats boërs et les colonies portugaises, régnera sans contestation du Cap à l'Equateur, comme elle dominera un jour de l'Equateur à la Méditerrani'e? L'Angleterre, à qui les succès les plus étourdissants n'ont jamais fait perdre la prudence et le sens pratique des choses, s'en est rendu compte. Elle a compris qu'elle ne pouvait agir seuh^, et s'est ouvert de ses projets à l'Allemagne, car l'Allemagne est, à l'heure actuelle, la seule grande puis-

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s.ince qui, dans l'Afrique australe, puisse lui soulever de sérieuses difficullés diplomatiques.

L'Allemagne avait d'abord paru voir d'un très mauvais œil la politique envahissante de l'Angleterre, et, entre les deux puissances, les sujets de discussion n'avaient pas manqué. Les établissements allemands de l'Est africain et du Sud-Ouest n'avaient pas été créés sans exciter la mauvaise humeur des cabinets anglais. Plus tard, lors de la convention anglo-congolaise de 1894, l'Allemagne avait opposé son veto formel à la jonction des possessions anglaises entre les lacs Tanganyka et Albert-Edouard. Enlin, plus récemment encore, l'empereur Guillaume avait paru, dans une occasion mémorable, se poser en défenseur du droit et de la justice et prendre hautement sous sa protection le Transvaal et l'Orange, menacés par les entreprises llibustières de la Grande-Bretagne.

Que s'est-il passé depuis 1896? Le secret a été bien gardé, mais il ne semble pas douteux que la politique allemande ait subi un revirement sensible. En tous cas, personne ne doute plus qu'un accord soit intervenu en 1898 entre les cabinets de Herlin et de Londres qui prévoit toutes les éventualités dont l'Afrique peut, à brei délai, devenir le théâtre, et trace la ligne de conduite réciproque des parties contractantes.

Un article des plus curieux, paru il y a peu de mois dans la FortnigliUij revieiv (octobre 1898) et dont la paternité attribuée à sir Charles Dilke n'a jamais été niée, donne à ce sujet quelques éclaircissements que sont venus conlirmer, depuis lors,

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(les indices plus ou moins probants et les conQdences infiniment rares, mais d'autant plus précieuses, du monde diplomatique.

Le point de départ de la discussion aurait été Delagoabay. L'Angleterre aurait clairement démontré à son interlocutrice que ce port devait par la force des choses tomber un jour entre ses mains: que cette solution était la conséquence naturelle d'une situation de lait incontestable ; qu'en effet, le commerce anglais est prépondérant à Lourenço- Marquez comme, d'ailleurs, à Beira, et qu'il n'y a aucun motif à ce que le Portugal continue à monter une garde négligente aux deux grandes portes de l'Afrique australe.

L'Allemagne hésita, puis finit par acquiescera cette manière de voir, mais elle demanda des compensations. L'Angleterre insinua que le nord du Mozambique arrondirait avantageusement l'Est africain allemand, et que, tandis que T Angleterre, s'élevant du sud au nord, s'étendrait jusqu'aux environs du Zambcze, l'Allemagne, descendant du nord au sud jusqu'à la même latitude, viendrait rejoindre son alliée sur les rives du grand lleuve. Mais le gouvernement impérial objecta qu'il avait déjà en Afrique force territoires improductifs, et que le nord du Mozambique, qui no valait rien au [)oint de vue agricole ou minier, était une com[)('nsation insuflisante. L'Angleterre en tomba d'accord et on en vint à chercher sur la carte d'Alrique une terre plus avantageuse. Aucune région n'était vacante, mais il y avait encore l'Angola portugaise. Les raisons économiques qui militaient en laveur du

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démembrement du .Mozambique n'étaient pas sans valeur sur la côte occidentale, où les Allemands avaient acquis des intérêts très importants. Les Anglais détenaient d'ailleurs Walfish-bay, le seul port naturel des possessions allemandes du sud-ouest, ce qui gênait considérablement les négociants de Brème et de Hambourg. Il y avait donc moyen de s'entendre et l'Angola ferait les frais d'un autre arrangement où, par un savant système de compensations, les deux parties trouveraient leurs avantages'. Quant au Portugal, on lui ferait accepter telle indemnité pécuniaire qui ferait la joie des porteurs de sa dette. On aurait toujours le temps de df'battre une question aussi oiseuse.

Tel apparaît, dans ses grandes lignes, l'accord anglo-allemand, dont la conséquence serait la dépossession définitive du Portugal. Quels seront les détails d'exécution, les prétextes d'intervention? Tout cela est réservé. On s'en remet aux circonstances et au hasard des événements. Mais le point important, c'est que l'Allemagne et l'Angleterre paraissent maintenant marcher de conserve. Tout fait croire que le Portugal ne doit plus compter sur l'appui de la seule puissance qui aurait ou l'intérêt comme aussi la possibilité de \o défondre.

Quant à la France, elle ne souffle mot. Certes,

* Ce ne sont pas là des simples suppositions. A la suite du voyage récent de l'Empereur Guillaume à Londres, on a publié quelques-unes des stipulations arrêtées entre les cabinets de Londres et de Berlin, qui ne laissent aucun doute sur l'économie générale des projets anglo-allemands (Voir plus loin chap, X;.

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le soin de sa sûreté lui commanderait d'ompùcher la création, à quarante-huit heures de Madagascar, d'un formidable arsenal anglais. Il est non moins certain qu'en pareille occurrence le souci de sou honneur et le respect de ses traditions auraient dû lui faire tendre la main à une nation généreuse accablée d'une disgrâce imméritée, mais que peut-elle faire à l'heure présente? Des préoccupations plus actuelles assaillent, soyons-en sûrs, ceux que le malheur des temps laisse aujourd'hui parler en son nom. Pauvre France ! protectrice des faibles, qui tint si longtemps l'épée du droit entre ses mains puissantes,

Terre du dévouement, de l'honneur, de la foi,

noble instrument des secrets desseins de la Providence^ gesta Dei per Francos !

L'heure semble donc venue, pour l'Afrique du Sud, des grands bouleversements qui consacreront le triomphe de la force. Beaucoup d'événements, je le sais, peuvent venir à la traverse des ambitions anglaises. L'affaire du Transvaal nous r(^serve peut-être des surprises, et rien ne prouve que l'Afrique accepte sans murmurer le joug britannique. La race hollandaise forme la majorité dans les Etats boërs, comme au Cap et peut-être en Natalie; elle est vaillante et tenace. iMèmo en cas de d('faite, elle pourra ni'gocier de puissance à puissance avec l'envahisseur et lui imposer tel compromis qui lui assurerait, sinon l'indi'pendance politique, du moins l'autonomie et la liberté.

Mais le Portugal est dans cette situation déses-

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pérantc que, quoi qu'il arrive dans le Sud africain, ses jours n'en i^ont pas moins comptés. Si les Anglais triomphent dans le centre, leur suprématie s'établira partout; ils seront les maîtres incontestés et le Portugal subira le sort réservé aux faibles. S'ils échouent, au contraire, ou si, comme le prédisent nombre d'esprits éminents, parmi lesquels les Anglais eux-mêmes ne sont pas en minorité, ils n'arrivent qu'à transformer l'Afrique du sud en une nouvelle Pologne où l'autorité du vainqueur, perpétuellement insultée, ne subsistera que sous la pression des baïonnettes, ils n'en seront que plus pressés de prendre une revanche nécessaire à leur prestige, nécessaire surtout à leur position militaire, car Delagoa-bay et Bcira sont les deux clefs du pays. Enfin la destinée a pris soin d'enlever aux Portugais jusqu'à leur dernière planche de salut puisque l'Allemagne est à leurs portes, prête à supplanter l'Angleterre le jour où celle-ci viendrait à faiblir.

Le dénouement est-il pour demain? Faudra-t-il, au contraire, l'attendre longtemps encore? Le pavillon portugais sera-t-il amené partout à la fois, à la suite d'une action d'ensemble menée de front par l'Angleterre et l'Allemagne, ou bien le dernier acte de la tragédie est-il réservé à un lointain avenir ? Autant de questions impossibles à résoudre et que les années futures se chargeront d'élucider.

Mais, en tous cas, un fait subsiste : c'est qu'une crise suprême se prépare et que chaque instant écoulé nous rapproche du jour où la domination portugaise en Afrique ne sera plus qu'un chapitre

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d'iiistoire. Eli bien, s'il est vrai que « l'hisloire se doive aux peuples sans défense », elle aura de belles pages à consacrer au Portugal. Elle dira que le Portugal fut le premier à montrer au delà des mers l'étendard de la chrétienté et le symbole de la rédemption ; que pendant des siècles il marcha en tète de la grande croisade de la civilisation et de la foi : que la religion, l'humanité, la science doivent beaucoup à ses longs ellorts et à ses glorieux travaux. Elle dira aussi, car l'histoire doit connaître du mal comme du bien, quelles furent ses erreurs pendant les mauvais jours, sa trop longue faiblesse et son imprévoyance coupable : mais elle n'aura garde d'oublier qu'il fut seul à souffrir de ses torts, qu'il fut toujours juste et ('quitable aux vaincus, que les peuples qu'il a dominés n'ont jamais été asservis ni détruits, et qu'aucune tache n'a jamais souillé les couleurs brillantes de son drapeau. EnQn, l'histoire appréciera les circonstances qui auront entouré sa chute. Elle montrera ce que furent ses adversaires ; elle jugera en dernier ressort si son passé ne lui méritait pas plus d'égards, si son présent justifiait les traitements qu'il eut à subir.

Lorsque l'illustre Albuqucrque se vit en butte à l'inimitié des envieux, calomnié des grands^ trahi par ses amis, abandonné de son roi, il comprit qu'il avait fourni sa carrière et, impuissant à se d<'fendre, il dédaigna de vivre. « Au tombeau, s'écria-t-il, au tombeau, vieillard fatigué ! ton lieure est passée I » Il mourut, mais son nom vivra aussi longtemps que les mots de gloire et

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(riionneur feront battre le cœur des hommes. Si l'heure du Portugal est également passée, et qu'il n'y ait plus de ])lace pour lui en un monde où la force triomphe du droit, et la richesse de la pauvreté, qu'il s'incline sous le destin ; il gardera sa place dans l'histoire.

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