CHAPITRE Vn
LES POSSESSIONS ALLEMANDES ET LA POLITIQUE AFRICAINE DE l' ALLEMAGNE.
I. — Origines de l'idée coloniale en Allemagne. Développement industriel et commercial de l'Allemagne. Premiers sj'mptùmes d'ambitions coloniales en 1870. La Société coloniale allemande. Etat des esprits à Hambourg et à Brème. Débuts de l'Allemagne dans la politique coloniale.
II. — Situation politique de l'Afrique au moment où l'Allemagne entre en scène. Idées et politique coloniale de M. de Bismarck. Rivalité avec l'Angleterre.
III. — Les Allemands dans le Sud-Ouest africain. Leurs rapports avec les Etats boërs. Voyage de -M. Kriiger à Berlin. Les projets allemands. Ils sont arrêtés par la rapidité de l'expansion anglaise.
IV. — Les Allemands au Congo et sur la cûte du golfe de Guinée. Le Cameroun.
V. — Les Allemands dans l'Est africain et à Zanzibar. L'île de Zanzibar. Son iuiportance stratégique et commerciale. Influence politique de l'Angleterre. Arrivée des Allemands. Expédition du D'" Peters et du comte Pfeil. Etablissement du protectorat allemand sur 150 000 kil. carrés. Rivalité anglo-allemande à Zanzibar. L'incident de la princesse Salmé. Traité de 1887.
VI. — Anglais et Allemands dans l'Hinterland de l'Est africain et sur le Haut-Nil. L'Ouganda et la province équatoriale. Emin Pacha. Intrigues des Allemands et des Anglais autour d'Emin. Expéditions de Stanley et du Dr Peters. Enlèvement d'Einin par Stanley. Emin arrive à Bagamoyo et s'engage au service de l'Allemagne. Profond dépit de Stanley et des Anglais. Le Dr Peters s'empare de l'Ouganda. Triomphe de la politique allemande.
Vil. — Revirement subit de la politique allemande à la chute j^e M. de Bismarck. Ti-aités du 14 juin et du l*^"" juillet 1890. L'Allemagne abandonne une j)artie de ses conquêtes. Nouvelle volte-face en 1893, et seconde pliase de la rivalité angloallemande qui se termine en 1898 par un accord secret.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des Etats neutres et des Etats faibles. Il nous faut arriver maintenant aux grands de ce monde, à ceux qui tiennent entre leurs mains le sort de l'Afrique du Sud, à l'Angleterre et à l'Allemagne.
L'histoire des établissements anglais du Gap et de la Rhodésie, les migrations successives des Boërs, leurs luttes perpétuelles contre les envahisseurs, les destinées fabuleuses de ces patries de l'or et du diamant sont trop connues pour que nous nous y arrêtions. Mais il n'en est pas de même des colonies allemandes. Il y a très peu de gens, à l'heure actuelle, qui consentent à reconnaître que l'Allemagne est une puissance coloniale, ' et si grande est l'influence d'une longue habitude que le nom de l'Allemagne évoque immédiatement la seule et unique idée d'une armée formidable et d'un peuple de soldats arbitre de l'Europe. Qu'il lui ait plu certain jour de s'annexer quelques millions de sujets noirs, c'est une fantaisie de grand seigneur, qu'on peut enregistrer comme un signe des temps, mais assez insignifiante en ellemême.
C'est là une grave erreur, qui méconnaît entièrement la prodigieuse transformation survenue en Allemagne depuis 30 ans. Si l'Allemagne est resiée une grande puissance militaire et européenne, elle est devenue en même temps une puissance maritime commerciale et industrielle de premier ordre. Sans rien perdre de sa prépondérance en Europe, elle s'est acquis à travers le monde une situation extraordinaire, et les plus lointaines perspectives lui sont permises, car outre ses qualités morales, elle peut mettre au service de son expansion la force matérielle qui aplanit les obstacles.
Rien ne permettait de prévoir, de la part de l'Allemagne, une action aussi vigoureuse et aussi prompte. L'Allemagne n'avait pas, comme la France, l'Espagne ou le Portugal, des traditions respectables à défendre ; les siècles passés ne lui avaient pas légué, dans les pays d'outre-mer, un lourd héritage à recueillir; enfin, on n'a jamais pu dire d'elle, comme on l'a fait pour l'Angleterre, que sa situation géographique et économique, aussi bien que son organisation sociale, faisait de son expansion au dehors une condition nécessaire de son existence. Bien plus, l'Allemagne avait contre elle deux infériorités sensibles : les qualités physiques de sa race qui lui rendent particulièrement pénible, sinon impossible, l'acclimatation dans les climats tropicaux; et, d'autre part, la difficulté singulière qu'éprouve l'Allemand à garder hors de chez lui sa nationalité d'origine. C'est un fait d'expérience qu'au bout de deux ou trois générations au plus, l'émigré allemand perd tout souvenir de
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sa patrie. Il disparait dans le milieu nouveau où il s'est transplanté, et oublie jusqu'à sa langue maternelle '.
Et cependant, rien ne Ta arrête. Plus que tout autre, l'Allemand, dès qu'il en a eu le loisir, a sacrifié à la fièvre coloniale. Soyons sûr qu'il n'a pas agi sans cause, car il n'est pas de ceux qui se payent de mots et vivent dans les nuages. Le temps est passé du « royaume de l'air » où les bons Allemands à lunettes d'or poursuivaient, à travers la fumée des pipes, des discussions nébuleuses sur une métaphysique sentimentale ; peuple de Fantasios et de Sparks, rêveurs doux et charmants, à la fois simples et alambiqués, un peu incohérents et tout à fait inotfensifs. Derrière ce décor de façade, personne ne voyait grandir un autre Allemand, l'Allemand du Nord celui-là purement matériel et âpre au gain, capable de mettre au service de ses intérêts une intelligence pratique et sûre, et des qualités inappréciables de travail et d'endurance ; personne ne soupçonnait toute la vigueur amassée par cette nation prussienne qui depuis deux siècles a eu cet avantage unique d'être et de se sentir gouvernée. Ce n'est pas que, depuis 200 ans, la Prusse n'ait connu de mauvais jours et n'ait même éprouvé les pires catastrophes;
' C'est particulièrement ce ijui se passe aux Etats-Unis où la population d'origino allemande qui se cliifïre par millions d'individus n'a jamais pu conserver sa cohésion, ses mœurs ni même sa langue. Aujourd'hui que l'immigration germanique a considérablement décru, ce travail de désagrégation s'accentue rapidement. Le Français a des qualités diamétralement opposées. Le Canada en est la preuve.
ce n'est pas non plus que tous ses princes aient été de grands génies, mais tous, sans exception, quels qu'aient été leurs défauts ou même leurs YÎces, ont fait avec conscience leur métier de roi. Tous ont su préparer les lointains avenirs de leurs peuples, ajouter une pierre à l'édifice social, politique et économique dont ils avaient hérité, et léguer à leurs successeurs une Prusse plus puissante, plus unie et plus riche. Puis le jour vint où, par la logique fatale des événements, la Prusse entraîna dans son orbite l'Allemagne entière, et lui communiqua les qualités d'ordre, de discipline et de travail qui font les peuples forts. Ce fut le signal de l'essor prodigieux de cette nation dont les qualités latentes, trouvant enfin l'occasion de se développer, se révélèrent tout à coup au monde étonné.
Tel est le peuple qui, dix ans à peine après la constitution de son unité matérielle et morale, a réclamé sa part de souveraineté en Afrique, en Asie et en Océanie. Tel est le gouvernement qui, loin de le retenir sur la pente, a surveillé ses débuts avec sollicitude, et a fini par s'engager à fond au risque d'éveiller les plus graves difficultés internationales.
Ce fut, en effet, le grand mérite de M. de Bismarck d'avoir eu la conception très nette des conditions d'existence d'un grand empire, comme aussi de la mission des chefs d'Etat, il comprit qu'aujourd'hui plus que jamais, la puissance politique et militaire ne vaut et ne dure que si elle s'appuie sur la puissance économique et qu'il ne
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lui aurait servi de rien d'avoir laçonué son édilice par le fer et le feu, s'il ne lui bâtissait des fondalions inébranlables par le travail et l'industrie. 11 ne négligea rien pour y parvenir, et le pays l'a suivi dans cette voie nouvelle avec une ardeur qui devait donner des résultats surprenants.
Depuis 1870, la puissance de production de l'Allcniagne a presque doublé. L'exportation a augmenté de GO pour 100 ; elle atteint aujourd'hui 4 milliards et demi. Le mouvement de ses ports a triplé, passant de il millions à 33 millions de tonnes, sur lesquelles 17 millions sont allemandes. Chaque jour, le commerce fait de nouveaux progrès, et les Allemands ne comptent plus les victoires pacifiques qui leur ont permis, soit de se créer des débouchés nouveaux, soit de supplanter des concurrents moins actifs ou moins adroits. La richesse s'est accrue dans des proportions énormes, et les capitaux, affluant toujours, doivent aujourd'hui émigrer pour trouver leur emploi '. Partout se sont créées des entreprises allemandes, lignes de navigation, chemins de fer, mines, plantations, etc. ; il n'y a pas une contrée où l'Allemand, n'ait pris pied, et où il ne prélève la dîme due à son labeur et à âon activité.
Ce n'est pas tout. Non seulement l'Allemand
' Un document officiel paru en 1897 évaluait à 3 milliards les capitaux allemands plac(^s en Amérique et en Afrique seulement. Ce cliilïre qui, de l'aveu même du t,''0uvernement, était très inférieur à la réalité, a été largement dépassé depuis. Au
Transvaal, par exemple, les capitaux allemands ont triplé depuis trois ans. En Turquie et en Asie Mineure, la plupart des
entrei)rises d'intérêt public sont allemandes.
s'est insinue chez les autres, non seulement il s'est acquis en divers pays le monopole du commerce et des transactions, non seulement ses capitaux ont vivifié des nations étrangères tombées en léthargie, mais il s'est taillé de par le monde un empire qui met sa patrie au rang des grandes puissances coloniales. C'est là, n'en déplaise à certahis théoriciens, une conséquence nécessaire de son expansion commerciale. Les peuples de marchands sont toujours devenus, par la force même des choses, des peuples de colons. L'expérience l'a maintes fois prouvé depuis Tyr, Carthage et la Grèce, jusqu'à la moderne Belgique. En tous temps et en tous lieux, les mêmes causes ont produit les mômes effets, et c'est en ce sens que l'un des plus ardents protagonistes de l'expansion allemande a pu écrire : « Notre politique coloniale n'est l'œuvre de personjie; elle s'est produite d'elle-même '. »
Cela est si vrai que L'idée coloniale est née en Allemagne dans les couches profondes de l'opinion publique bien avant que le gouvernement s'en soit préoccupé. Ce fut comme une éclosion qui, après 1870, se manifesta spontanément sous la pression des événements. Dans lenivrement du .triomphe, l'Allemand fut pris d'une audace et d'une confiance superbes. L'Europe n'était plus assez grande pour la nation germanique régi'uéri'O et unie. 11 fallait reculer toujours les antiques frontières de l'empire et demander aux pays neufs ce surcroit
1 Fabri, l'AUemayne a-l-ellc Oeaoin de colonies ?
ET l.A POLITIQUE AFIUCAINE DE l'aLLEMAGN'E 217
(le puissance et de force que le vieux continent (Hait impuissant à lui (donner.
Des voix s'élevèrent alors pour réclamer l'Algérie et la Cochinchine à la France vaincue. L'idée ne trouva pas d'écho immédiat dans la masse de la nation ; il n'est pas superflu cependant de s'y arnHer un instant, car elle est le premier symptôme d'un état d'esprit destiné à prendre un développement considérable. Peut-être môme la question a-t-elle une portée encore plus haute, et l'on peut se demander si les ardents coloniaux de la première heure n'avaient pas la claire vision des vrais intérêts de leur patrie. Pour nous, nous ne nous sentons ni le droit ni le courage de prendre la parole dans ce débat, et nous ne pensons pas qu'il convienne à un Français de rechercher comment le douloureux traité de Francfort eût pu devenir moins cruel assurément, mais irréparable pour l'avenir de la patrie. Toutefois, nous comprenons parfaitement que certains Allemands prévoyants eussent, en 1871, préféré d'autres conquêtes. En somme, l'Allemagne, en annexant l'Alsacc-Lorraine, a surtout obtenu une satisfaction d'amour-propre. Sans doute sa puissance politique, iinancière, économique et militaire s'en est accrue, mais a-t-elle réellement grandi en proportion de l'elfort réalisé, des dangers courus, du malaise universel qui en est résulté pour l'Europe entière, et dont le vainqueur lui-même supporte sa part? Supposons mainte- (jue ce germe de discordes internationales n'ait pas été jeté dans la politique européenne, et qu'au lieu de l' Alsace-Lorraine, l'Allemagne nous eût
arraché nos colonies. Elle n'aurait rien perdu on Europe de sa prépondérance et du prestige de la victoire, mais, en outre, elle dominerait aujourd'hui en Afrique et en Extrême-Orient. La combinaison ne valait-elle pas au moins la peine d'être étudiée ?
La discussion, cependant, ne fut pas ouverte, et M. de Bismarck repoussa péremptoirement les sollicitations du petit groupe obscur en qui avaient germé les futures aspirations de la « plus grande Allemagne ». — « Je ne suis pas un liomme colonial », répondit-il, et, en effet, par son Age, son tempérament et ses goûts, le chancelier ne se sentait nullement disposé aux expéditions lointaines. Il avait été éleS^é à Vécole de ces hommes d'Etat pour qui la vieille Europe est l'abrégé du monde, et qui répugnent à introduire des éléments étrangers dans la politique continentale. Pendant plusieurs années, il ne vit dans les ambitions coloniales qu'un moyen habile de détourner de l'échiquier européen les regards de ses rivaux. Aussi encourageait-il volontiers les Français, les Anglais et les Russes à courir au loin les aventures, mais pour lui-même, il ne recherchait pas d'autre gloire que de rester l'arbitre de l'Europe . 11 pensait, d'ailleurs, qu'il y avait encore beaucoup à faire en Allemagne et qu'avant de se permettre le superflu^ il fallait pourvoir au nécessaire. C'est ce qu'il exprimait un jour, dans le langage pittoresque qui lui était familier : « Nous autres, Allemands, disait-il, nous n'avons pas besoin de colonies. Veut-on que nous ressemblions à ces
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nobles de Pologne qui se couvrent de zibeline quand ils n'ont même pas de chemises sur la peau ? n
Le raisonnement n'était qu'à moitié juste. Si l'on pouvait encore le défendre dans les premières années qui suivirent la guerre, sa valeur alla sans cesse en diminuant. L'admirable développement économique de l'Allemagne procura à la nation une moisson abondante de richesses, et, dès ce moment, l'idée coloniale, qui s'affirmait d'heure en heure, eut plus de chances d'être accueillie en haut lieu. Hambourg et Brème menèrent la campagne. Depuis longtemps, ces deux grandes places avaient des relations suivies avec l'Afrique. Des maisons importantes entretenaient des comptoirs et des factoreries sur divers points de la côte, et à Zanzibar le commerce allemand était prépondérant. Des influences puissantes s'exercèrent auprès de M. de Bismarck pour que les intérêts allemands obtinssent la protection impériale. Le gouvernement fut assiégé de sollicitalions pressantes ; puis la presse s'en mêla. En 1879, un publiciste estimé et écouté, M. Fabri, dans une brochure qui (it grand bruit, demanda formellement que l'Allemagne cessât de se tenir à If-cart de la politique coloniale. Peu de temps après se fondait la grande Société coloniale allemande (1882), qui compte aujourd'hui pfus de 30 000 membres et dont l'influence s'est fait, à maintes reprises, sentir sur la politique commerciale maritime et coloniale de l'empire. Les plus grands noms de l'Allemagne y étaient représentés. Le prince de
Holienlohe, le prince d'Arenberg, et le duc de Mecklembourg en furent successivement présidents. M. de Bismarck finit par céder. Peut-être n'élait-il pas entièrement converti, mais il dut reconnaître cependant qu'il y avait quelque chose à faire. D'ailleurs, au point de vue purement politique, il était difficile que la première puissance de l'Europe se désintéressât d'un événement historique aussi capital que le partage de l'Afrique. Son prestige comme son intérêt lui commandaient de dire son mot dans cette gigantesque opération.
M. de Bismarck prit son parti en 1883. Au mois d'août, il adressa aux villes hanséatiques une communication officielle pour leur demander ce qu'elles désiraient que fit le gouvernement impérial pour assurer les intérêts de leur commerce sur les côtes de l'Afrique.
La réponse ne se fit pas attendre. Hambourg demandait :
1° L'établissement du protectorat allemand sur les territoires indépendants fréquentés par les commerçants allemands ;
2° L'acquisition de la baie de Biafra ;
3° La neutralisation de l'embouchure du Congo ;
4° La nomination de consuls ;
5° La création de stations navales.
M. de Bismarck accepta ce plan et se mit à l'œuvre. C'est ainsi que le chancelier, longtemps réfractaire à l'idée coloniale, eut enfin la main forcée par l'opinion publique et l'initiative privée. Baroment on a assisté à un exemple plus frappant de ce procédé cher aux Anglais et aux Allemands
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qui n'engagent leurs finances, leurs troupes et la responsabilité de leur gouvernement que derrière leurs marchands, leurs colons ou leurs missionnaires. De tous les systèmes de colonisation, c'est assurément le meilleur. Mais, pour que le succès soit au bout, il faut dos caractères fortement trempés : il faut surtout que ceux qui partent en tète aient une confiance solide dans leur gouvernement et la certitude morale qu'il saura, le cas échéant, défendre leurs droits, favoriser leurs intérêts et les faire bénéficier de sa puissance et de son prestige. N'est-ce pas là un motif suffisant pour qu'en d'autres pays l'initiative privée soit moins hardie ? Est-elle sûre de trouver auprès des maîtres du jour l'appui moral et matériel dont elle a besoin pour mènera bien de pareilles entreprises?
L'Allemag-ne entrait en ligne au bon moment. Les rivaux qu'elle allait rencontrer paraissaient soit affaiblis, soit occupés ailleurs. C'était l'heure où la France venait d'abdiquer sa politique séculaire en Afrique. La conduite lamentable de son gouvernement dans les affaires égyptiennes lui avait enlevé une bonne partie de son inllaence et de son autorité. La conquête de l'Indo-Ghine absorbait son activité coloniale ; enfin, le Parlement et l'opinion, irrités et mécontents, étaient moins que jamais disposés à courir de nouvelles aventures. Le Portugal semblait endormi sur les côtes d'Angola et de Mozambique. Quant aux Anglais, ils avaient sur les bras de sérieux embarras. M. Gladstone, qui venait de remplacer lord IJeaconsfield, avait hérité d'une succession grosse de difficultés et de dangers. En Asie, l'Afghanistan restait troublé. Russes et Anglais se tenaient, l'arme haute, aux portes du pays et manifestaient les dispositions les plus malveillantes. Entre Londres et Pétersbourg, les relations étaient si tendues, que lord lîeaconslield, peu de temps avant sa chute, avait mobilisé les réserves, en prévision
(l'une rupture. En Egypte, l'Angleterre s'était lancée dans une lourde entreprise qui devait, par la suite, décupler sa puissance en Afrique, mais qui^ en attendant, lui causait de pénibles déboires. Déjà lui arrivaient du Soudan les plus fâcheuses nouvelles, en attendant les sanglants désastres que la barbarie triomphante allait lui infliger. Au Cap, les Anglais venaient à peine de triompher des Zoulous, après de longues et dures campagne s dont le souvenir sera pour nous, Français, à jamais cruel. En même temps, les Boërs du Transvaal leur faisaient subir un rude échec dont leur orgueil ne se remit jamais. En un mot, les Anglais, vers 1880-1883, se aentaient fatigués. ]*endant longtemps, ils avaient suivi avec enthousiasme la fougueuse politique de lord Beaconsfield. Ils aspiraient maintenant au repos, et M. Gladstone ne s'occupait qu'à liquider de son mieux la succession dilficile qu'il avait recueillie. M. de Bismarck se trouvait donc avoir, sinon une liberté d'action absolue, du moins de grandes facilités pour agir. Il en profila.
S'il est un mérite universellement reconnu à M. de Bismarck, c'est qu'il n'a jamais fait les choses à demi; Il vo3^ait grand, et une fois engagé ne reculait pas volontiers. Il ne devait pas, en matière coloniale, donner un démenti à sa longue carrière. Après avoir quelque peu hésité, il se promit de réparer le temps perdu et de faire de son pays la première puissance africaine. On a prétendu, je le sais, que M. de Bismarck ne s'était engagé en Afrique qu'à contre cœur, et que les
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coloniaux allemands l'avaient toujours trouvé en travers de leurs projets. Je ne vois rien dans l'œuvre du chancelier qui justifie cette assertion. Si même l'on compare la politique coloniale de rAllemagne durant les sept années qu'elle fut dirigée par M. de Bismarck, avec celle qui prévalut après sa retraite, il n'est pas difficile de reconnaitre où sont les vues d'ensemble, l'esprit de suite et les hautes ambitions. Pas plus en Afrique qu'en Europe, M. de Bismarck n'aimait à se laisser traîner à la remorque des hommes et des événements. Jamais il ne s'est contenté des restes et il n'aurait pas admis que la première puissance de l'Europe eut en Afrique une situation secondaire indigne de sa prépondérance. S'il avait borné son ambition à satisfaire les desiderata des armateurs de Hambourg, il aurait simplement planté le pavillon allemand sur quelques points de la côte. Qu'avait-il besoin de provoquer la réunion de la conférence de Berlin, de faire de la capitale de l'empire le centre des négociations d'où allait sortir la charte moderne de l'Afrique ? Pourquoi surtout aurait-il pris plaisir à éveiller sur tous les points à la fois les colères et les méfiances de l'Angleterre? M. de liismarck a bien dit certain jour que l'amitié de la Grande- Bretagne lui importait plus que tout le reste du monde, et on a voulu conclure de cette parole que ses velléités coloniales n'étaient que des parades. C'est aller un peu vite en besogne, On n'écrit pas l'histoire sur des formules de politesse diplomatique, mais sur des faits, et les laits sont ici hors de contestation. Pendant qu'il laissait transmettre
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à Londres des déclarations aimables et rassurantes, il infligeait à l'org^ueilleuse nation britannique une humiliation désagréable au Congo et l'attaquait dans les parties les plus vulnérables de son empire et les plus jalousement surveillées, dans l'Afrique du Sud, à Zanzibar et dans la haute Egj^pte. Cette rivalité, bien qu'elle n'ait jamais dépouillé les formes courtoises, n'en fut pas moins ardente. Elle mérite d'être mieux connue, car elle tient de très près à toutes les grandes questions africaines. Aussi allons-nous tâcher d'en retracer brièvement les principales péripéties.
L'Allemagne avait choisi tousses points d'attaque avec une rare sagacité, mais nulle part les circonstances ne lui étaient plus favorables que dans l'Afrique du Sud, et ne légitimaient les espérances les plus grandioses. Cette région, en effet, était la seule où le climat permit à la race allemande de s'établir et de se multiplier. Déjà beaucoup d'Allemands étaient répandus dans le pays. Au Xatal, ils peuplaient des districts entiers, et, aujourd'hui encore, on retrouve, çà et là, des noms de ville tels que Berlin, Hambourg, Potsdam, Brunswick, Wartburg, Nouveau Hanovre, Munden, qui trahissent leur origine. Entre Allemands et Boërs les sympathies étaient nombreuses. Ceux-ci, dans leur aversion pour les Anglais, se rapprochaient instinctivement de l'élément germanique. De même en Allemagne le sentiment public était favorable aux Boërs, chez qui on se flattait de retrouver de loinlaines alfinilés de race et de langage. « Les Hollandais, disait-on, sont des bas Allemands, Niederdeutsche ; le vieux sang germain coule dans leurs veines. » Il n'en fallait pas tant [)Our exciter les aspirations pangermaniques qui s'étaient maniles-
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tées avec tant d'ardeur au lendemain de la guerre de 1870. On en vint à penser qu'il pourrait y avoir pour l'Allemagne un beau rôle à jouer dans le pays ; qu'il ne serait pas impossible de créer entre le Cap et le Zambèze une grande confédération germano-boër sous la suzeraineté plus ou moins nominale de l'empereur allemand. Les Républiques boërs accepteraient avec joie cette perspective qui les affranchirait du joug britannique.
Mais pour que le plan réussit, l'Allemagne devait tout d'abord prendre pied dans l'Alrique du Sud, et se mettre à portée du Transvaal et de l'Orange, L'entreprise était malaisée, car il était impossible d'agir sans éveiller " l'ombrageuse défiance des Anglais. Déjà on les voyait s'agiter et prendre leurs précautions. Une première tentative allemande sur la baie Sainte-Lucie, à l'extrémité du Zululand, avait échoué, et les Anglais avaient répondu à ces velléités en annexant hâtivement toute la côte de l'océan Indien jusqu'à Delagoabay. Battus de ce côté, les Allemands portèrent leurs vues sur le rivage occidental. Ils profitèrent des hésitations du cabinet de Saint-.James pour planter leur drapeau au nord de l'embouchure de l'Orange (1883). Ils menèrent rondement la campagne, et annexèrent tout l'hinterland sur une proiondeur de 5 ou G degrés. Un traité conclu avec le Portugal leur donnait même accès sur le Zambèze.
A ces nouvelles, les Boërs exultèrent. iXombro d'entre eux émigrèrent et vinrent, à travers le Bechuanaland, tendre la main à leurs frères d'Aile-
UlîS LKS V0SSKSS10N8 ALLEM.VNHKS
matjno. Pos iu''gociations s'ouvriront ontro Pretoria ol Horlin. Ce fut le moment que ehoi.^il le président Kriiiier pour venir en Kurope faire sa paix tiéliniti\ e aveo l'Aniileterre (I88i), car il devinait que la présence du «Irapeau allemand dans le sud africain rendrait les Ani^lais plus maniables. 11 ne s'était pas trompé ; et si la convention qu'il sii^na à Londres le 27 février 188 i fut inlininient plus favorable à sa cause que le traité de 1881, conclu au lendemain de la victoire de Majuba llill, il n'est pas téméraire de supposer que la crainte des Allemands fut pour quelque chose dans ce résultat. Oe Londres, le président gai^na Berlin. M. de Bismarck le reçut avec empressement et, dès les premiers entretiens, fut émerveillé do la saj^acilé do son interlocuteur qui. sous ses dehors frustes et son enveloppe épaisse, cachait l'àme et l'intellii^ence d'un homme d'Etat, u Ne vous y trompez pas, disait-il plus tard, si ce bonhomme-là avait travaillé en Kurope, il nous aurait tous roulés, car personne ne le surpasse en sagacité et en rectitude de jugement. »
y\. de Bismarck s'entendit bien avec cet homme qu'il prisait si haut. Ce qu'ils se dirent est resté secret, mais il est probable que l'accord se lit entre eux aux dépens des Anglais. En tous cas, il est certain que le président lit un chaleureux accueil aux aspirations allemandes et qu'un projet de chemin de 1er fut même élaboré pour relier les Etats boers aux possessions impériales à travers le Bechuanaland. Avant de partir. M. Knigor lut reçu solennellement à Postdam. Un dîner de gala lui
fui oWari, ('À, h'iJ f-iut <îr) croir'i Ja chroniqu^î, c<; ne lui pas un \u^'A\()<ir<', ^(jfiJicjnHfil pour J'aristocralie horlinoisfi âa voir I'î vieux paysan boër, avec non haul <J<', forr/if; fj un autre Age et «a redingote luisante, laire tac}j'; au milieu <les uniformes rie la <;our. Au Jesserl, le pr'îsi'Jenl porta la santé 'Je l'empereur: «r Xous sommes faibles, dit-il, peu nombreux et isolés <lu monde. Notre république est exposée aux pires dangers. C'est un bienfait de Dieu que nous puij'sions jeter sur Votre Majesté et ^ofj empire des regards d'aiïection et de confiance. » L'empereur, sans répondre, he leva de table, serra avec émotion les mains de son voisin, et lui donna une chaleureuse accolade.
Lii-dessus, le vieux président prit congé et se rembarqua pour l'Afrique, le cœur plein d'espérances. Klles ne devaient pas être réalisées,
t>es événements avaient, en efîet, causé un vif émoi en Angleterre. L'alliance germano-boër était un coup droit porté à sa puissance dans l'Afrique du Sud. Non seulement elle devait abandonner toutes ses vues sur les deux républiques, mais elle allait être coupée par les Allemands et confinée dans la région côtière ; enfin, même dans se» propres possessions, elle aurait à compter avec l'élément hollandais, prépondérant au Cap et en Natalie, qui ne manquerait pas d'associer sa destinée à celle de ses frères du I ransvaal et de l'Orange. Le moment était critique. Le cabinet (iladstone le comprit, et, si peu disposé qu'il fût à une politique militante, il n'hésita pas. Dés la fin de l'année 188i, les troupes anglaises reçurent
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l'ordre de passer le fleuve Orange. Elles se glissèrent rapidement le long des frontières des républiques boërs et se répandirent dans le Bechuanaland. Les Allemands étaient encore loin. L'immense désert deKalahari rend, en effet, les communications longues et difficiles entre la côte occidentale et les hauts plateaux de l'intérieur. Les Anglais prolifèrent de leur avance. En 1885, ils annexèrent le Bechuanaland, et poursuivant hâtivement leur marche vers le nord, ils envahirent le royaume de Khama (1886-87). Dès ce jour ils avaient partie gagnée. Une large zone britannique s'étendait entre les Allemands et les Boërs. C'en était fait des horizons grandioses qui s'étaient un instant ouverts devant les yeux de M. Kriiger et de M. de Bismarck.
Le chancelier s'avoua battu, du moins pour le moment, et ne réclama pas contre les annexions de l'Angleterre. Toutefois, il s'abstint toujours de reconnaître ofhciellement les faits accomplis'. De cette entreprise il ne resta aux Allemands qu'une grande colonie côlière où nous les retrouverons plus tard, assez mécontents de leur acquisition. Il est vrai que les événements qui se passent aujourd'hui dans l'Afrique du Sud peuvent encore leur ménager des surprises.
i Le traité qui fixa les limites anglo-allemandes dans le Sud- Afrique est du 1" juillet 1890, postérieur de 4 mois à la retraite de M. de Bismarck.
Pendant que se déroulaient les divers incidents que nous venons de raconter, de gros événements avaient attiré l'attention o-énérale sur le bassin du Congo.
Peut-être se rappelle-t-on ce qui a été dit plus haut sur les origines de l'Etat Indépendant '. Nous avons vu à ce moment que l'entreprise du roi des Belges avait soulevé chez la plupart des puissances beaucoup de jalousie, d'inquiétude et de scepticisme. Devant la froideur des uns et l'hostilité des autres, le roi s'était tourné vers l'Allemagne qui, jusque-là, n'avait dit mot, et avait eu la surprise d'y trouver un accueil plein d'amabilité et de prévenance. Cette mansuétude de M. de Bismarck nous aVait étonné, car il n'a jamais passé pour mettre du sentimentalisme en affaires et moins encore pour délendre par pure bonté d'àme les intérêts de ses voisins. Aussi avons-nous recherché les secrets motifs de sa politique, et il nous est alors apparu que, selon toute probabilité, M. de Bismarck avait encouragé et soutenu les
I Voir chapitre ii.
ambitions du roi Léopold dans l'espérance, nullement chimérique, de récolter un jour ce que d'autres auraient semé. Nous avons vu comment il avait écarté non sans rudesse les prétentions rivales de TAnglelerre et du Portugal, et pris en main la défense du nouvel Etat avec une chaleur qui pouvait faire naître des doutes sur son parfait désintéressement.
Depuis lors, la politique militante que l'Allemagne a suivie dans le golfe de Guinée, l'annexion du Togo, et surtout du Cameroun dans le voisinage immédiat du Congo, admirable base d'opérations qui lui permet d'attendre avec sécurité les éventualités de l'avenir ; la persévérance avec laquelle elle a poursuivi l'extension de sa colonie vers les affluents du grand fleuve ; enfm et surtout l'opposition qu'elle a toujours manifestée toutes les fois que l'Angleterre a voulu empiéter sur les frontières congolaises, tout nous a fortifié dans l'idée que jamais l'Allemagne n'a abandonné ses sentiments de la première heure.
Sans doute la vitalité extraordinaire dont a fait preuve le jeune royaume a pu dérouter les prévisions de son pseudo-protecteur. Jusqu'ici le roi Léopold s'est obstinément refusé à faire le jeu de ses voisins. Entre les colosses qui voulaient le dévorer^ il a manœuvré avec la plus ingénieuse dextérité, se servant de l'Allemagne contre l'Angleterre lorsque le cabinet de Londres le serrait de trop près, et se jetant plus tard dans les bras de l'Angleterre, lorsqu'il crut devoir s'inquiéter des progrès de l'Allemagne dans l'Est, cl de la France
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dans le Nord. A ce jeu de l)ascule il a gagné son indépendance et s'est fait respecter par une Europe malintentionnée et hostile. En même temps il a fait ses alfaires et celles de son peuple. Combien de temps cette situation durera-t- elle? Nous l'ignorons, mais à coup sûr elle aura une fin, car les destinées de l'Etat du Cons-o sont étroitement liées à celles de la Belgique, et celles-ci ne sont rien moins qu'assurées. Le moment sera venu alors pour l'Allemagne de se démasquer et de tirer les conséquences de la situation exceptionnellement avantageuse qu'elle s'est ménagée à l'Est autour du lac Tanganyka, et à l'Ouest sur les côtes du golfe de Guinée, dans les bassins de la Sangha et du Chari. Il est vrai qu'elle devra en ce cas compter avec la France dont le droit de préemption fera obstacle à ses desseins. Mais l'entente avec elle sera facile, car quel que soit le texte des traités, la France ne peut prétendre à hériter d'un seul bloc de tout l'Etat du Congo.
Voilà comment le Cameroun, qui déjà est une colonie d'exploitation de premier ordre, peut être appelé un jour à devenir le noyau d'un grand empire.
Au sud comme à l'ouest, l'Allemagne avait établi les premières assises de son empire colonial. Nous allons maintenant la voir à l'œuvre dans l'Est, où entre la mer et les lacs elle va se tailler un empire immense qui, autant qu'on peut le prévoir, est appelé au plus brillant avenir.
•Te ne crois pas qu'il y ait dans toute l'Afrique un coin de terre où il se soit dépensé plus d'ingéniosité et plus d'intrigues que le vaste quadrilatère délimité par l'océan Indien, les lacs et le cours du Nil, d'une part, et de l'autre par la frontière portugaise du Mozambique et les premiers contreforts de l'Abyssinie. Ce fut un champ clos où Allemands et Anglais déployèrent les uns contre les autres toutes les ressources de leur génie et toutes leurs ruses. Rien ne manque à cette histoire, ni les tragédies sanglantes, ni les épisodes du plus haut comique, ni môme les aventures d'amour. Les plus grandes figures africaines occupent la scène. Stanley, Peters, Emin, évoluent en tous sens sous nos yeux, se cherchent, se poursuivent, se croisent. De là, une confusion extraordinaire qui ne rend pas cette période facile à décrire. Aussi bornerons-
nous cet expose aux phases principales de la rivalité anglo-allemande.
Sur la côte orientale de l'Afrique, à 7 degrés au sud de l'Equateur, séparée de la terre ferme par un canal de quelques milliers de mètres de large, est située l'île de Zanzibar. Cette île dépendait autrefois de l'iman de Mascate, qui réclamait en outre la souveraineté de tout le rivage, depuis la mer Rouge jusqu'aux possessions portugaises, ainsi que des régions situées entre la mer et les lacs Tanganyka et Victoria. Cette souveraineté était d'ailleurs purement nominale. Ces étendues immenses et absolument inconnues échappaient à tout contrôle et l'autorité de l'iman n'était acceptée que dans l'ile et sur quelques points de la côte.
C'en était assez cependant pour donner à cet Etat une importance politique considérable. Zanzibar, en effet, était, jusqu'à ces dernières années, le seul port où les vaisseaux de fort tonnage pouvaient aborder entre le cap Guardafui et le cap Delgado. îl devint donc rapidement un centre commercial important. Là, en outre, venaient aboutir toutes les caravanes qui arrivaient de l'intérieur. Zanzibar était le principal entrepôt de la côte orientale et le premier marché d'esclaves de l'Afrique. Les commerrants de toutes les nations s'y donnaient rendez-vous. Arabes, Hindous et Malais y coudoyaient les Européens. La ville était riche, le port superbe, le pays sain et d'une incomparable fertilité.C/était une proie tentante pour l'Angleterre, qui rêva de faire de Zanzibar un ITong- Kong africain. L'occasion ne tarda pas à se présenter.
L'iman de Mascate visitait rarement ses possessions africaines et chargeait d'ordinaire un de ses parents d'y exercer son autorité. Certain jour une brouille survint entre l'iman et son frère qui le représentait à Zanzibar, le sultan Medjid-Saïd. L'Angleterre intervint. Elle offrit ses bons offices au sultan rebelle, lui promit son concours et appuya par la force sa déclaration d'indépendance. Un agent diplomatique fut accrédité à Zanzibar et une puissante escadre vint mouiller dans le port sous le fallacieux prétexte de réprimer la traite des noirs. Ceci se passait en 1861.
En ces temps lointains, hélas ! la France, souveraine en Europe, était également la première puissance africaine, et l'Angleterre ne pouvait se passer de son assentiment pour modifier la carte politique du continent noir. Le gouvernement de Napoléon III, justement soucieux des intérêts de la France en ces parages, résista aux sollicitations du cabinet de Londres. Une transaction intervint et, par le traité de 1862, les deux parties contractantes s'engagèrent à respecter l'indépendance du sultan.
L'Angleterre ne s'émut pas de ces restrictions dont elle devait de nos jours faire si bon marché. Elle s'ingénia à fortifier sa situation à Zanzibar et y envoya un de ces hommes souples et habiles qu'elle tient en réserve pour dénouer les situations délicates. Sir .fohn Kirk devint, sous l'étiquette du consul général, le confident et le premier ministre du sultan.
Medjid-Saïd mourut en 1870. Son successeur
ET LA rOLlïlgUE AFRIGALNE UE f/ALLIiMAGiNE 237
Saïd Bar^^ascli paraissait avoir un caractère moins facile. Il entreprit de secouer le joug de l'impérieux maire du palais et voulut entamer des négociations avec l'AUemairne et avec la France (1871- 73). Le moment était mal choisi et il n'obtint pas de réponse. De son côté, sir John Kirk manda l'escadre anglaise, et sous la menace d'un bombardement, le sultan se radoucit. Il alla laire sa paix à Londres et porter ses excuses.
Cependant Zanzibar grandissait de jour en jour. Le percement de l'isthme de Suez avait beaucoup fait pour sa prospérité en favorisant les relations directes de l'île avec l'Europe. Une autre circonstance contribuait à attirer tous les yeux sur ces lointains rivages.
Si l'on observe la carte, il est facile de constater que Zanzibar est le point de départ nécessaire de toutes les expéditions dirigées sur la région des Lacs. La voie du nord, par l'Egypte et le Nil, est infiniment longue. D'ailleurs, elle allait être fermée pour de longues années par l'insurrection mahdiste. La voie de l'Ouest, par le bassin du Congo, était alors inconnue. Par l'Est, au contraire, la route était sinon facile, du moins praticable : Stanle}' le démontrait en 1874, en allant sans accident de la mer au lac Victoria. Dès lors, Zanzibar n'apparaissait plus seulement comme une escale de premier ordre ; c'était encore et surtout la tête de ligne qui commandait les voies d'accès sur le Nil et le haut Soudan, la métropole commerciale et politique de l'Est africain. « Quand on joue de la llùte à Zanzibar, dit un proverbe arabe,
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toute l'Afrique des Lacs se met à danser. » Cette plaisante formule met en relief les liens étroits qui, de l'aveu même des indigènes, rattachent les tribus de l'inlérieur au grand marché international de l'Océan indien. Les Européens ne furent pas longs à en apprécier la vérité. Sur les traces de Stanley, ils arrivèrent en foule dans le pa3's, silloimant de leurs itinéraires les régions immenses qui séparent les Lacs de la mer. Parmi eux, les Allemands étaient en première ligne. M. Gerhard Rholfs, que le gouvernement impérial, malgré les observations aigres-douces de l'Angleterre, venait d'accréditer à Zanzibar en qualité de consul général, secondait leurs elforts avec la plus grande habileté. En même temps, le commerce allemand prenait sur la côte une extension considérable. Tous ces indices réunis donnaient à réfléchir aux Anglais. Ils flairaient le danger, redoublaient de précautions et faisaient bonne garde autour de Tile.
Telle était la situation lorsque, le 4 novembre 1884, un vapeur parti de Trieste arriva à Zanzibar. Rien n'était moins suspect que ce bâtiment : la douane anglaise n'y avait signalé que quelques tonnes de marchandises et un petit nombre de passagers de pont, pauvres hères qui semblaient avoir été raccolés au hasard des escales, dans la population cosmopolite des ports de la Alédilerranée et de la mer Uouge. A peine le navire avait-il jeté l'ancre qu'on les vit descendre à terre et se mêler à la foule bigarrée qui encombrait les quais et les jetées. Cei)endant, un petit groupe de quatre émigrants faisait bande à part. Vêtus de haillons sor-
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dides et traînant leur détresse le long des rues bruyantes de la ville, ils se dirigèrent lentement vers le consulat allemand. i\os quatre miséreux franchirent le seuil... et tombèrent dans les bras du consul, iM. Gerhard Rholfs. C'est ainsi que le comte Pfeil, le D^ Peters, le D^- Juhlke et M. Otto, délégués de la Société coloniale allemande, firent leur première apparition sur la terre d'Afrique. Le tour avait été habilement conçu ; l'ennemi se trouvait dans la place sans que les Anglais aient pu s'en douter.
M. Gerhard llholfs avait bien fait les choses- Nos voyageurs trouvèrent chez lui des vêtements, des armes et des vivres. Ils sortirent du consulat équipés de pied en cap. Sans perdre un instant, ils frétèrent une barque qui les transporta à Saadani, de l'autre côté du détroit. Là, les attendait une petite caravane que le consul avait organisée dans le plus grand mystère. Ils partirent sans bruit et disparurent. Trois mois après, les Anglais apprenaient que le comte Pfeil avait signé douze traités avec les chefs indigènes, et l'Empereur d'Allemagne notifiait officiellement à Londres qu'il étendait son protectorat sur un territoire de loO 000 kilomètres carri'S (27 février 1885). Jamais l'Angleterre n'avait été jouée avec plus de désinvolture et de bonheur. Elle en ressentit profondément l'humiliation, et M. Gladstone lui-même, qui cependant n'avait nulle envie de s'embarquer dans de nouvelles aventures, ne crut pas pouvoir rester inactif. C'est ici que se manifesta avec éclat l'esprit de méthode et de décision des Anglais. Sous la
pression du gouvernement, un groupe de capitalistes s'entendit pour improviser une société destinée à tenir les Allemands en échec. Quelques jours suftirent pour réunir les fonds et remplir les premières formalités, si bien qu'à la communication oflicielle deM. de Hismarck, M. Gladstone répondit presque aussitôt en notiliant la création de lai?/7'tish east African Association^ dont l'objectif, disait-il, était « de travailler de concert avec le gouvernement impérial à l'abolition de l'esclavage et au développement d'une contrée riche en produits naturels » (25 mai 1885).Enmèmetemps, les agents anglais faisaient intervenir le sultan fantôme qui régnait à Zanzibar et lui dictaient une protestation virulente contre les agissements de l'Allemagne- Pressé par sir John Kirk, Saïd Bargasch envoya des troupes dans le Witou et l'Ousagara pour expulser les Allemands, et le général anglais Mathews partit pour le district de Kilimandjaro, à l'effet d'y restaurer l'autorité légitime.
A ces nouvelles, une escadre allemande vint mouiller devant Zanzibar; mais il était bien grave d'user de la force, car c'eût été rompre ouvertement avec l'Angleterre. Les Allemands essayèrent d'une diversion. S'ils parvenaient à susciter une révolution de palais et à remplacer Saïd Bargasch par une de leurs créatures, la situation se dénouerait avantageusement. L'Angleterre ne pourrait rien dire, car^ après tout, Zanzibar était indépendant et libre de se gouverner à sa guise, et l'Allemagne hériterait dans l'ile de sa situation privilégiée. Nous arrivons ici à un incident fort amusant de la riva-
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lité anglo-allemande. Les querelles de chancellerie vont se compliquer d'une aventure des Mille et une Nîiils.
Un gros scandale avait,, quelque vingt années auparavant, révolutionné la cour paisible de Zanzibar. La propre sœur du sultan, la gracieuse et charmante princesse Salmé, s'était follement éprise des grâces et de la bonne mine d'un jeune Allemand que ses affaires avaient appelé dans le pays : « Leurs maisons étaient mitoyennes^ a dit l'historiographe de leurs amours, on se voyait d'une terrasse à l'autre ; on s'intéressa mutuellement, on s'aima '. » Mais M. Ruete, c'était le nom de notre héros, ne se souciait guère d'aller demander la main de sa belle à sa famille. Il craignait, non sans raison, que son futur beau-frère ne coupât court à l'idvlle par les plus déplaisants procédés. Mieux valait recourir à la classique échelle de soie, et, par une belle nuit d'ét»', Rosine s'en fut par la fenêtre se jeter dans les bras du comte Almaviva. Sans s'attarder à rêver aux étoiles, nos amoureux gagnèrent en hâte un vaisseau prêt à partir, et s'en allèrent à Hambourg passer leur lune de miel. Leur bonheur fut de courte durée. Trois ans après son mariage, M. Ruete se fit écraser par un tramway, laissant presque sans ressources sa veuve et un fils qui lui était né. La vie devint dure pour la pauvre femme, et l'on peut croire qu'elle soupirait souvent en pensant au beau ciel d'Afrique, à la mer
1 Mme Ai'vède Barine a fait de cet épisode un cliarmant récit, dans la Revue des Deux Mondes, Voy. les Mémoires d'une princesse arabe dans la Revue du 15 février 1889.
bleue où se mirait le palais de son frère, à la vie nonchalante et somptueuse du harem. Toutes les splendeurs de sa jeunesse lui apparaissaient en rêve dans le triste appartement où elle menait l'existence vide et maussade d'une petite bourgeoise allemande.
Soudain une merveilleuse nouvelle vint la tirer de sa torpeur. Le gouvernement allemand l'informait qu'il était prêt à la ramener dans son pays, et qu'un navire de guerre était à sa disposition pour qu'elle put effectuer sa rentrée d'une façon solennelle et digne de son rang. En même temps, son fils recevait un brevet d'officier dans l'armée impériale.
L'exilée accueillit avec transport les olîres qui lui étaient faites. Elle ne comprenait rien à ce qui lui arrivait et ne savait pas que la politique a de ces mystères où les premiers rôles peuvent être tenus par des femmes et des enfants. Il ne déplaisait pas à l'Allemagne, en 188o, de montrer à Saïd- Bargasch et à ses protecteurs qu'elle possédait une fille de sultan authentique, dont les droits à la couronne de Zanzibar étaient au moins égaux à ceux du prince régnant. Cette révéiatitm inattendue accroîtrait son prestige et inspirerait do salutaires réflexions à ses adversaires.
jyime Ruetc, qui pour la circonstance reprit son nom do princesse Salmé, fut donc invitro respectueusement à prendre passage sur un navire de la flotte impériale. Au mois de septembre 188,'), elle arriva en vue de Zanzibar. î/escadrc allemande la rerut en souveraine : on tira le canon, on hissa
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les grands pavois. T/élat-niajor vint à bord rendre ses devoirs à la sœur du sultan et on lui pn^para à terre une réception triomphale. La population racclama, charmée de lamagniliccncedu spectacle, et intéressée au plus haut point par cette aventure étonnante bien faite pour séduire des imaginations orientales. Quant au sultan Bargasch, il était de fort méchante humeur. Cette princesse lointaine qui lui tombait des nues lui rappelait de pénibles souvenirs, et ne lui disait rien qui vaille. Il ferma obstinément les portes de son palais à la noble visiteuse et, fort de l'appui de sir John Kirk, « il traita Tenlhousiasme populaire à grands coups de fouet )). Sur son ordre, le vide se fit autour de la princesse. Défense fut faite à tous de la voir ou de l'approcher, et la pauvre femme se vit à Zanzibar, et au milieu des siens, plus seule et plus isolée que dans sa chambre de Hambourg. Les Allemands virent que le coup était manqué. Sur-le-champ la princesse Salmé redevint M'"^ Ruete ; ils la rembarquèrent sans bruit et la réexpédièrent en Aile magne où, après ces quelques jours de féerie, elle retomba dans une nuit profonde.
Les Anglais restaient les maîtres de la situation, mais l'alerte avait été chaude. Devant des concurrents aussi habiles et aussi ingénieux, le cabinet de l^ondres sentit qu'il fallait transiger. L'important était de conserver Zanzibar. On y pourvut immédiatement en proposant à l'Allemagne d'accéder au traité anglo-français de 1802, qui garantissait l'indépendance du sultan. Toutefois cette garantie ne s'étendait plus qu'aux territoires effectivement oc-
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cupés par ce prince, c'est-à-dire à l'île elle-même et à une zone étroite le long de la côte. C'était l'application des principes nouveaux établis peu de mois auparavant par la conférence de Berlin. L'Allemagne accepta la proposition, qui ne changeait rien à l'état de choses existant: Zanzibar restant libre en droit, la chasse était toujours ouverte. Quant aux possessions continentales du sultan, l'Allemagne et l'Angleterre convinrent de les partager à l'amiable, et le traité du 2 juillet 1887 clôtura rapidement les négociations. Ce traité marque la lin du premier acte. On ne peut dire qu'il ait été défavorable aux Allemands. La situation demeurait entière à Zanzibar, et sur le continent, l'Allemagne avait forcé l'Angleterre à lui abandonner un territoire immense, dont la valeur et l'étendue ne le cédaient en rien à celui qu'elle s'était réservé.
Le second acte va maintenant commencer.
Le traité de 1887 avait déterminé la frontière angio- allemande entre la mer et le lac Victoria, mais n'avait pas fait mention des territoires situés sur les versants ouest et nord du grand lac. Or, le bassin entier du lac Victoria est dans la zone d'attraction de Zanzibar. La côte orientale est le seul débouché possible de ces régions éloignées. Entre Allemands et Anglais, la lutte n'était donc pas terminée ; elle allait se déplacer.
Trois pays importants étaient l'enjeu de cette nouvelle partie : l'Ouganda, l'Ounyoro et la Province l*]quatoriale. Les deux premiers étaient alors indépendants; l'Ounyoro était à peu près inconnu, mais l'Ouganda attirait depuis plusieurs années l'attention du monde civilisé. Stanlc}^ en avait fait, en 1875, une description enthousiaste. A la suite de son voyage, dos missionnaires anglais étaient survenus, suivis de près par les Pères blancs du cardinal Lavigerie. Entre protestants et catholiques, la mésintelligence ne tarda pas à éclater. L'élément arabe intervint dans la lutte et la guerre civile désola le pays. Aux environs, l'Allemagne et l'Angleterre se tenaient l'arme au bras, suivant avec at-
tention les événements, brûlant d'intervenir, et surveillant jalousement tous leurs mouvements. Le roi iMouanga ne se faisait pas d'illusion sur le danger qui le menaçait : « Je serai le dernier roi de l'Ouganda, disait-il un jour au P. Lourdel. Les blancs s'empareront de mon pays après ma mort. De mon vivant, je saurai les en empêcher, mais avec moi te terminera la liste des rois nègres de l'Ouganda '. » Le pauvre noir était bon prophète.
Cependant Allemands et Anglais temporisaient, car ni les uns ni les autres n'étaient prêts pour un effort décisif. D'ailleurs, ce n'était pas dans l'Ouganda qu'était le nœud de la question. Il fallait aller le trancher dans FEquatoria.
Ce pays était encore une province égyptienne. Au temps où les khédives avaient rêvé d'étendre leur empire sur tout le bassin du Nil, leurs troupes avaient remonté le fleuvejusqu'à sa source, créant partout, sur leur passage, des stations militaires. C'est ainsi qu'ils avaient occupé les immenses plaines que traverse le Nil lorsque, au sortir du lac Albert, il prend sa course vers le Nord. Ces régions reçurent le nom d'Equatoria et formèrent la province la plus méridionale de l'empire égyptien. Sir Samuel Baker en fut le premier gouverneur. Gordon lui succéda en 1874. En trois ans, il paciliale l)ays; il le délivra des bandes esclavagistes, et lorsque, en 1877^ il fut nommé gouverneur général du Soudan égyptien, il put croire que
• L'Eyyple et la Province èqualoriale, \)ai' M. Deh<''rain. Revue den Deux Mondes du 15 mai 1894.
ET LA POLITIQUE AFRICALNE DE l'aLLIOL\(;NE 247
son œuvre lui survivrait. L'homme qu'il avait choisi pour le remplacer à l'extrême frontière, le confirmait dans ses espérances. C'était un savant allemand du nom d'Edouard Schnitzer. Né en 1840, en Silésie, de parents d'origine juive, il avait fait ses études de médecine et, son diplôme en poche, s'était misa chercher fortune à travers le monde. L'Orient l'attirait; on le vit d'ahord à Scutari, où le pacha de l'endroit le prit à son service en qualité de médecin. Il suivit son prolecteur en Arménie, en Syrie et en Arabie. Rappelé en Allemagne par sa famille, il n'y put tenir, et ressaisi par l'amour des voyages, il partit pour l'Egypte où il offrit ses services au khédive. On l'envova à Khartoum comme médecin militaire. Là, il rencontra Gordon qu'il séduisit bientôt par son esprit aventureux, sa parfaite connaissa ce des langues orientales, et la longue expérien e qu'il avait acquise des caractères musulmans. Leu à peu, il se glissa plus avant dans sa confiance; il finit par devenir son auxiliaire préféré, l'homme indispensable, si bien que lorsque Gordon se chercha un successeur en Equatoria, le nom d'Emin Effendi llakim, le fidèle médecin, se présenta naturellement à son esprit.
Emin arriva en 1878 dans son gouvernement. Cet homme bizarre, à la fois entomologiste passionné, diplomate ingénieux et chef de guerre intrépide, lit des prodiges dans le pays. Entouré d'une population nombreuse et ardente, il en tira des éléments militaires de premier ordre, et se créa une véritable armée qu'il encadra solidement avec
ses Egyptiens et ses Soudanais. Partout il fit régner l'ordre et la sécurité. L'Equatoria était devenue une des plus belles provinces de l'empire des khédives.
Cependant l'orage grondait autour de lui. En 1881, le farouche malidi, Mohammed Ahmed, avait levé l'étendard de la guerre sainte. Le flot des derviches se précipitant vers le Nord submergea en peu de temps les faibles contingents anglo-égyptiens. D'aiïreux massacres signalèrent cette guerre d'extermination, où le fanatisme musulman eut raison de la discipline européenne. La civilisation recula jusqu'à Ouady-Alfa, abandonnant à la barbarie toutes les conquêtes des khédives. Seul, Emin tenait bon en Equatoria. Lorsqu'en 1884, l'émir Karam-Allah, lieutenant du mahdi, vint l'attaquer, il marcha à sa rencontre, le battit, et le rejeta hors de son domaine. Puis, évacuant les postes h s plus excentriques, il concentra à Ouadelaï, sur le Nil, toutes ses forces et toutes ses ressources, et attendit les événements. Les mahdistes, dégoûtés de cette résistance à laquelle ils n'étaient pas habitués, gagnèrent le large.
Cependant Emin était isolé du reste du monde. Toutes ses communications avec l'Egypte étaient coupées. Il aurait pu facilement opérer sa retraite sur Zanzibar, mais ses troupes, originaires du pays, ne se souciaient pas d'abandonner les rives du Nil. Très fort en Equatoria, où les récents événements venaient encore d'accroître son prestige, il prt'féra rester dans sa [)rovince et continua à la gouver-
ET LA l'OLlTlQCE Al'RICAlXK Dli I,' ALLEMAGNE 249
nor au nom du khédive. En réalité, il élait indépendant. L'Equatoria, et avec elle le bassin du lac Victoria, et la clef de l'Egypte étaient donc aux mains d'un véritable souverain allemand, appuyé sur la meilleure armée qui eût jamais été rassemblée en ces parages.
Ceci n'f'lait pas du goût des Anglais. Ce docteur allemand les inquiétait ; et ils eussent cent fois préféré que l'Equatoria tombât aux mains des mahdistes plutôt que d'y voir grandir l'influence germanique. Leurs défiances n'étaient pas sans fondement, car le sentiment public était vivement surexcité en Allemagne. L'héroïque aventurier y jouissait d'une popularité énorme. Il n'y avait qu'un Allemand, disait-on, pour oser tenir tète par la seule puissance de son ascendant et de sa supériorité morale à la marée montante delà barbarie. C'était le drapeau allemand^ c'était l'honneur allemand qui étaient engagés sur le Nil. L'Equatoria étant irrémédiablement perdue pour l'Egj'pte, revenait de droit à Emin qui l'avait défendue et gardée à la civilisation. Or Emin (Hant Allemand, il serait facile de s'entendre avec lui, et l'on voyait d('jà les couleurs impériales flotter sur le Nil.
L'Angleterre jugea qu'il devenait urgent d'intervenir. Il fallait avant tout qu'Emin quittât le pays. Lui parti, l'Equatoria abandonnée aux mahdistes et à l'anarchie, ce dangereux foyer d'intrigues disparaîtrait, et la partie redeviendrait égale entre Anglais et Allemands.
Le khédive TewPdv fut catéchisé en conséquence : il signa un lîrman par lequel il autorisait Emin à
évacuer la province, ajoutant que s'il y restait de son plein gré, ce serait à ses risques et périls, et qu'il n'avait aucun secours à attendre de l'Egypte, Restait à faire parvenir le firman à son destinataire : l'Angleterre s'en chargea.
Un comité se constitua à Londres pour organiser l'expédition. Dans toutes les circonstances délicates, le gouvernement anglais aime à dissimuler son action derrière l'initiative privée. Le comité fit appel à la générosité des souscripteurs. Il s'agissait, disait-on bien haut, d'aller (h-livrer le glorieux Emin bloqué au fond de l'Afrique. Jamais plus belle occasion ne s'était offerte à la généreuse Angleterre « de montrer son désintéressement et son amour des nobles causes ». Les fonds affluèrent. Quant au choix du chef de l'expédition, il ne pouvait être douteux. La renommée de Stanley, qui avait déjà à son actif le sauvetage de Livingstone, le désignait impérieusement.
Stanle}'^ faisait alors aux Etats-Unis une fructueuse tournée de conférences. Un barnum intelligent avait imaginé de présenter aux Américains le célèbre explorateur. L'aiîaire s'annonçait superbe : c( Mes auditoires, disait Stanley, étaient admirablement disposés ; chacune de mes apj)aritions élait accueillie par des applaudissements. » Un télégramme de Londres interrompit brusquement cette marche triomphale. Stanley accepta sans hésiter une mission qui accroîtrait encore sa renommée. 11 revint en Angleterre, où il se pénétra des instructions du Colonial-Office^ puis passa en Egypte et arriva enlin à Zanzibar. De là il au-
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rait pu se diriger directement vers l'Equatoria, mais la situation était troublée dans l'Est africain. Des considérations techniques l'arrêtèrent, ainsi que la crainte de voir déserter ses Zan/ibaris, à mesure qu'il s'enfoncerait dans l'intérieur. Peutêtre aussi se sentait-il gêné par le voisinage immédiat des Allemands. Bref, il se décida à aborder l'obstacle à revers. Partant de Zanzibar, il contourna l'Afrique et prit terre à l'embouchure du Congo (mars 1887). 11 remonta le fleuve, puis la rivière Aruwimi jusqu'à Yambouya, et de là se lança à travers la forêt équaloriale. Il emmenait avec lui trois cent cinquante sept fusils, et l'on ne manquait pas en Angleterre d'exalter l'audace extrême de cet homme qui, avec cette poignée de soldats, s'avançait délibérément contre les hordes innombrables du mahdi. On eût été bien mal venu ù faire remarquer qu'Emin était fort à l'aise dans sa province, où depuis trois ou quatre ans il n'avait pas vu un seul mahdiste.
Cependant le gouvernement allemand, qui savait à quoi s'en tenir, et sur qui le hluff des Anglais et de leur glorieux champion n'avait aucune prise, ne restait pas inactif. A tout prix il fallait devancer Stanley auprès d'Emin et l'empêcher de prendi'e pied en l^quatoria ; on agirait ensuite selon les circonstances.
Le docteur Peters reçut l'ordre de se mettre en route sans perdieun seul jour. Par malheur, Peters ne pouvait traverser les possessions allemandes qui se trouvaient alors en pleine insurrection. Eorce lui était d'emprunter le territoire britannique, ce qui
le mettait à la discrétion de ses rivaux. Or, ceux-ci étaient naturellement furieux de voir les Allemands leur disputer leur proie. Impuissants à retenir l'expédition, ils s'ingénièrent à la retarder de mille manières. Sous prétexte que l'importation des armes était interdite, ils défendirent aux Allemands de débarquer, et l'amiral Freemantle établit sa croisière entre Zanzibar et la cote. Peters parlementa en vain; finalement, dans un moment d'exaspération bien naturelle, il prit un grand parti. « Il fréta un navire allemand, la Neera, y empila son monde et ses bagages, et trompant la surveillance de l'escadre anglaise, alla aborder dans une crique perdue au nord de Lamou. L'amiral, accouru le lendemain, ne put que confisquer la Neera vide, ce qui donna lieu à un procès retentissant, mais il eut soin d'envoyer de toutes parts des émissaires dans l'intérieur pour prévenir les indigènes de recevoir les Allemands le plus mal qu'il serait possible, de ne pas leur donner de vivres, et de les fuir du plus loin '. » Exemple caractéristique et non moins touchant « de la générosité de l'Angleterre et de son amour des nobles causes. » —
Cependant Peters était parti (juin 188!J) mais il avait perdu beaucoup de temps et il allait en perdre encore plus grâce à l'hostilité des tribus travaillées par les Anglais. Malgré tout, il avançait, surmontant toutes les dillicultés et des dangers sans nombi'e, semant derrière lui ses porteurs et ses
' Raymond Koechlin : Les Ai^entures de voyage du docteu) Pelcin. JiuUelin du comité de l'Afriiiue iranvaise, avril 1891.
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soldats. Quelques hommes seulement le suivaient, lorsqu'une fâcheuse nouvelle vint l'arrêter à une courte distance de Ouadelaï : Stanley était ai'riv(^ bon premier, et Emin était parti.
Stanley, en effet, avait rejoint Emin-Pacha le 26 avril 1888 sur le lac Albert-Nyanza, quatorze mois après son départ de Zanzibar, 11 en était reparti le 27 mars 1889. 11 lui avait fallu un an pour déterminer le pacha récalcitrant à le suivre. Ce qui s'est passé durant cette année, nous ne le saurons jamais très clairement, car nous n'avons pour nous guider que le récit de Stanley, et qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son. Nous en savons assez, cependant, pour deviner l'invraisemblable comédie qui se joua alors au fond de l'Afrique. M. de Vogué l'a mise en relief, il y a quelques années, dans des pages charmantes d'ironie et de délicate analyse ^ « Voici, dit-il, un homme, sauveteur de son état, déjà breveté dans, la grande affaire Livingstone. 11 a fait des milliers de kilomètres et bravé les plus terribles dangers pour venir sauver un malheureux qui se noie : l'Europe anxieuse attend qu'on lui ramène l'objet de son intérêt. Ce personnage bizarre ne désire pas être sauvé. Stupéfaction, puis colère du sauveteur. Au moment de toucher sa prime, si bien gagnée, il est menacé de la perdre, et par qui, par la victime récalcitrante. »
• Les Indes Noires, par M. E.-M. de Vogiié. {Revue des Deux-Mondes le"" novembre 1890.)
23 i LES POSSESSIONS ALLEMANDES
Emin, en effet, avait lu dans le jeu des grandes puissances acharnées à son sauvetage. Cet Israélite, transformé en Arabe, doublait sa finesse native de celle de ses frères d'adoption. Il ne se sentait pas d'humeur à laisser à d'autres le fruit de ses travaux. « Il avait demandé secours et désiré partir quand les mahdisles l'avaient menacé du même sort que Gordon », mais sa bonne étoile avait voulu qu'il fût vainqueur ; l'ennemi s'était replié au loin et le laissait tranquille. Puisque rEg3'^pte avait fait son deuil de l'Equatoria et lui avait donné carte blanche, pourquoi n'en profiterait-il pas pour garder ce pays dont il était le seul maître et auquel l'attachaient ses goûts et ses intérêts ?
c( Evidemment, dit jM. de Vogué, le gouverneur de l'Equatoria ne désirait qu'une chose, qu'on le ravitaillât de munitions et qu'on le laissât ensuite à ses propres inspirations. Il s'entendrait avec ses hommes et poursuivrait ses recherches scientifiques ; tout marcherait comme par le passé dès que la présence du redoutable sauveur ne mettrait plus le feu aux poudres. » Car tout allait fort mal depuis que Stanley se mêlait de ses affaires ; les soldats égyptiens et soudanais étaient en révolte ouverte. Pas plus que leur chef, ils ne voulaient être sauvés malgré eux ; ils avaient pris goût à la vie libre et indépendante, à leurs harems et à leurs plantations, et dès qu'ils eurent compris que Stanley venait les chercher pour les ramener dans les casernes d'Egypte, leur mauvaise humeur éclata brusquement. Stanley, avec ses 300 Zanzibaris épuisés di! fatigues et de privations, connut alors
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des heures critiques. C'est ici qu'il faut admirer l'énergie de fer et la puissance de volonté de cet homme vraiment extraordinaire. Emiu, qui, cependant, avait donné, au cours de sa carrière, des preuves non douteuses de sa fermeté, trouva son maître et subit la fascination du commandement. Stanley parla en chef : il fit comparaître les officiers rebelles, leur signifia ses ordres devant le pacha humilié et muet et se fit obéir. Il morigéna vertement le malheureux Emin, qui essayait d'échapper à son étreinte : « Quel enfant gâté ! lui disait-il. Nous ne pouvons qu'être affligés de vous voir tomber dans de pareilles puérilités. — Ah ! Monsieur Stanley, répondait le pauvre homme, que je suis fâché de ne vous avoir jamais rencontré ! »
« Emin finit par céder aux suggestions du magnétiseur. » Avec une partie de ses Egyptiens, il le suivit sur la route du retour; Stanley avait atteint son but et justifié la confiance de l'Angleterre. L'enlèvement d'Emin était un rude coup pour l'influence allemande. Désormais l'Equatoria, livrée à l'anarchie, redevenait res miUius : elle appartiendrait au premier occupant, et les Anglais pensaient bien pouvoir empêcher l'Allemagne de regagner l'avance qu'elle venait de perdre. Peu s'en fallut, cependant, que cette espérance ne fût déjouée.
Si les Anglais, en enlevant Emin, avaient gagné la première manche, il s'agissait maintenant de ne pas perdre la seconde, et de garder le bénéfice de la victoire. Or les Allemands n'abandonnaient pas la lutte. Emin n'était plus le souverain de l'Equatoria, mais il restait le personnage le plus consi-
dérable de TEst africain ; son nom valait une armée, et, selon le parti qu'il prendrait en arrivant à la côte, les affaires des Allemands comme celles des Anglais pourraient changer de face avec une singulière rapidité. Aussi les deux rivaux s'empressèrent-ils auprès de l'illustre revenant. Stanley redoubla de vigilance, mais, en territoire allemand, il n'était plus maître de la situation, et il allait éprouver, au terme de son voyage, une déconvenue amère, qu'il ne pardonna jamais à ses auteurs. C'est l'épilogue et la moralité de cette épopée héroïcomique.
A peine arrivé à Bagamoyo, Emin se sentit renaître et respira à pleins poumons l'air de la libertr. Il échappa avec délices à l'intimité forcée qu'il subissait depuis deux ans, et secoua la pénible contrainte qui le glaçait. L'accueil enthousiaste qu'il reçut de ses compatriotes acheva de lui rendre son assurance. Il se laissa fêter de la meilleure grâce du monde, et sans rompre ouvertement avec l'Angleterre et l'Egypte, il prêta une oreille complaisante aux cajoleries et aux propositions dorées des Allemands. Celte vengeance lui paraissait des plus savoureuses, et il se réjouissait fort de la mine déconfite de Stanley qui pâlissait de dépit en voyant son prisonnier lui glisser entre les doigts.
L'Anglais cependant eut encore son heure de triomphe : ce lut au grand banquet offert aux voyageurs par le major Wissmann. Tandis que Stanley solide au poste tenait tête aux plus intrépides buveurs d'outre-IUiin, il observait malicieusement la piteuse défense d'i']min que dix années de vie mu-
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suhnane avaient mal pri'parf' à ces copieuses libations : « I.e paciia, a-l-il raconté, était on ne peut plus jovial et souverainement heureux; il errait (l'une table à l'autre, en tenant des propos innocemment allègres. » Ses allées et venues inquiétantes faillirent avoir une lin tragique : Emin prit la fenêtre pour la porte et tomba dans la rue. Le Champagne avait combattu pour la vieille Angleterre.
Fort heureusement, l'accident n'eut pas pour Eniia des suites trop fâcheuses. Bien au contraire, il facilita son évasion. Transporté à l'hôpital allemand, entouré d'officiers allemands, il put attendre en paix le départ de son persécuteur. Aussitôt que Stanley, impatient de répondre aux pressants appels des reporters et des éditeurs des deux mondes, eut |)ris la mer, Emin jeta le masque et accepta les oifres brillantes que lui faisait le gouvernement allemand. Stanley dut se contenter de donner libre cours à sa mauvaise humeur dans le livre fameux qu'il a consacré à sa propre renommée '.
Ct'tait une belle revanche pour les Allemands. Quant aux Anglais, leur amour-propre lut cruellement mortifié. Ils avaient fait le jeu de leurs adversaires et, depuis trois ans, les efforts de leur diplomatie et leur argent n'avaient servi qu'à fournir aux Allemands l'homme indispensable. Désormais, l'Allemagne tenait la corde.
Un autre événement allait encore renforcer cette
I Dans les Ténèbres de l'Afrique. Rcclievche, délivrance et retraite d'Iùn in Pacha, pai- II. -M. Stanley.
238 LliS POSSESSIONS ALLLMANUES
situation. Pendant que Stanley, brûlant la politesse à Peters, ramenait son prisonnier au rivage, le docteur allemand réparait son échec par des prodiges d'activité. Nous l'avions laissé à peu de distance des frontières de l'Equatoria, navré de Tinsuccès de sa tentative. Lui-même a dépeint son désespoir en termes lyriques '. c< Ce soir-là, nous dit-il, quand je me fus mis au lit, un sentiment d'infini abandon et une profonde pitié pour moimême envahirent mon cœur. Je pensais à ma patrie qui avait soufîert qu'une puissance étrangère me privât des moyens d'arriver en temps utile pour remplir ma mission. Je me faisais l'elfel d'un enfant rejeté par sa mère. Le violent chagrin qui me rongeait ne tarda pas à se résoudre en sanglots convulsifs. La brise de la nuit glissait à travers les feuilles frémissantes des bananiers ; les cimes du haut figuier sous lequel ma tente était dressée s'inclinaient par intervalles, en murmurant d'étranges mélodies. Bercée par cette musique, mon àme finit par se calmer, par se résigner, et comme les arbres se courbent sous le vent, je me courbai, moi aussi, sous les éternels et insondables arrêts de la destinée. »
Peters n'était pas homme à rester longtemps courbé. Il se redressa vite. In heureux présage acheva de lui rendre ses facultés, car cet homme, un des plus résolus et des plus énergiques que l'Allemagne ait eu à son service, avait une haute
' Die Deul.sche Emin-Paclia-Expeditlon, par (^arl Peters, Voy. également 3/. le D^ Cari Peters, jjur Valbert (Revue des Deux- Mondes du i''""!»!!! IS'.'I).
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dose de fatalisme oriental. Incertain encore de ce qu'il devait faire, il recourut aux oracles : « J'avais une boite à musique, dit-il, j'en changeai le rouleau dans l'obscurité, au hasard, en me promettant de tenir pour un présage l'air que j'allais entendre. La boite joua la marche de Carmen, et je ne balançai plus à aller de l'avant. »
Les dieux ayant prononcé, le docteur poursuivit sa route et gagna l'Ouganda. Le roi Mouanga qui, tiraillé de tous cotés par les Arabes, les protestants et les catholiques, ne savait plus à qui obéir, accueillit favorablement ce nouveau venu, et signa un traité do protectorat. La plus grande partie du lac Victoria tombait ainsi dans la dépendance de l'Allemagne. Maîtresse de l'Ouganda, et disposant d'Emin, le plus brillant avenir s'offrait devant elle. Les coloniaux allemands triomphaient.
VJI
Leur triomphe fut de courte durée. Moins de six mois après les événements que nous venons de raconter, l'empereur Guillaume signait avec l'Angleterre le traité du 14 juin 1890. Il abandonnait le sultanat de Witou, s'engageait à ne pas dépasser au nord le massif du Kilimandjaro, et sacrifiait l'Ouganda. En outre, il reconnaissait le protectorat exclusif de l'Angleterre sur Zanzibar et Pemba '. En ('change de toutes ces concessions, il acqu<'rait, moyennant 4 millions de marcs, la portion méridionale de la côte que les conventions préc('dentes avaient réservée au sultan ; enlin l'Angleterre lui cédait le rocher d'Héligoland dans la mer liaitique.
Ce traité surprit tout le monde. Stanley bien que ravi de la solution n'en revenait pas : « L'Allemagne, disait-il, troque un pantalon neuf contre un vieux bouton de culotte. » Quant au docteur Peters
' Ce traité de 181)0 consliluait une violation liai^rante de nos droits puisque, en 18(J2, l'Aiii/icterre s'<Hait engagée vis-à-vis de la France à respecter l'indépendance du sultan de Zanzibar. Par mallieur, nous n'avions plus en 18'.H) le gouvernement de 1862. Aussi fallut-il accepter riiuuiiliation, et nous contenter d'une satisfaction dérisoire.
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il fut désespi'iM', car son brillant succès en Ouganda ne servait plus à rien. Enlin, W'issmann blâma énerj:;iquement l'abandon de Zanzibar, « qui laissait à FAngleterrela clef de toute la côte africaine ».
Ces plaintes trouvèrent un écho en Allemagne, où l'on ne comprit guère pourquoi, d'un trait de plume et de gaieté de cœur, on avait fait de tels sacrifices, et donné un pareil dc'inenti à une politique suivie avec quelque succès depuis six ans. Pour nous, nous devons remarquer que la conclusion (le ce traité coïncidait précisément avec la retraite de l'homme à qui l'Allemagne devait ses colonies. Depuis le mois de mars précédent, l'empereur Guillaume II avait secout' la tutelle de son vieux chancelier qui avait été cacher au fond de ses forêts son orgueil blessé et ses ('ternelles rancunes. A dater de ce jour, la politique africaine de l'Allemagne subit un changement radical. Après avoir, en juin 1890, renoncé à Zanzibar et au Nil, le gouvernement impérial, quinze jours plus lard, abandonna ses pr('tcnlions sur le lointain hinterland de la colonie du sud-ouest (trait(' du l'^'' juillet). En même temps, il rappela le major Wissmann, le grand promoteur de l'expansion allemande dans l'Est ; et Emin lui-même ne reçut qu'une mission insignilîante ; les projets de chemin de fer et de travaux publics furent oublii'S dans les cartons. Partout, les explorateurs se laissèrent devancer par leurs concurrents (Hrangers : on se tint sur la di'fensive et on temporisa.
N'y a-t-il là qu'une simple coïncidence ? Les coloniaux allemands aspiraient-ils à se reposer
apivs des années aussi bien remplies, et la période de calme et de recueillement qui va s'ouvrir estelle la réaction naturelle dune époque d'activité fiévreuse? Peut-être, mais en tous cas, il n'est plus possible de dire que M. de Bismarck a toujours enrayé l'élan et réprimé les ardeurs du parti colonial, et que sa disgrâce fut saluée comme un triomphe dans l'Alrifiue allemande. Nous croyons, au contraire, que Peters et AVissmann n'auraient pas perdu le fruit de leurs travaux si M. de Bismarck était resté aux atîaires, car il blâmait vertement le traité de 1890. « Voilà, disait-il un jour, une affaire qui ne me plait pas du tout. »
Les Anglais se hâtèrent de mettre à profit la défaillance de leurs dangereux adversaires. Dans le Sud, ils renforcèrent leur position et achevèrent d'isoler leurs voisins sur la côte de l'Atlantique. Dans l'Est atricain, ils s'établirent solidement autour des lacs Victoria et Albert. L'Ouganda fut annexé après une campagne sauvage qui rendra à jamais odieux le nom du vainqueur. Le capitaine Lugard se couvrit de gloire en exterminant toute la population catholique du pays, et dc'ploya la plus insigne valeur, en faisant massacrer par ses maxims des foules désarmées, des femmes et des enfants. L'Ounyoro subit le même sort : ce fut ensuite le tour de IJ^ualoria, qui est aujourd'hui partag(''e entre les Anglais et les Belges. Partout rAllemagne laissa l'Angleterre agir à sa guise.
L'empereur (luillaume, en elTet, semblait dans les débuts de son règne peu port(' aux acquisitions lointaines, et il mettait plus d'amour-propre à faire
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flotter son drapeau sur Heli;^olarid qu'à le drployer à Zanzibar. Ce n'est pas qu'il se désintéressât de l'expansion de sa race au dehors. Jamais, au contraire, souverain n'a plus poussé son peuple à la conquête écononiique du monde. Tout ce qu'il a fait depuis dix ans pour le développement de sa marine de guerre et de sa flotte marchande, les points d'appui qu'il leur a ménagés à travers les mers, les encouragements qu'il a prodigut'S au commerce et à l'industrie, tous ses discours et tous ses actes en sont la preuve convaincante, mais durant plusieurs années, il craignit d'aller jusqu'au bout. Avec beaucoup d'Allemands de vieille souche il pensait que le génie national si propre aux affaires était moins apte à la colonisation. l*eut-ètre aussi l'état de l'Europe lui conseillait-il la prudence. Il ne pouvait alors poursuivre sa politique africaine qu'en heurtant de front les Anglais. Etait-ce le moment de briser avec eux quand le rapprochement de la France et de la Russie prenait chaque jour plus de consistance?
Vers 1893, la scène changea brusquement. La politique allemande est, depuis quelques ann<'es, soumise à ces fluctuations soudaines, et le prince qui la dirige aime à étonner le monde par ces voltefaces aussi rapides qu'imju'évues. Tl n'est pas facile de discerner les motifs qui le font agir, car si l'empereur Guillaume garde toujours la claire conception du but poursuivi, la vivacité de son esprit et l'impétuosité de ses sensations, le font souvent varier dans le choix des moyens.
C'est ainsi que vers 18113, il reprit brusquement,
et avec une certaine audace, la marche en avant qu'il avait interrompue en 18'.l(). La France en pâtit la première, et le Cameroun tripla sa superficie à ses dépens (1893-Oo). Dans l'Est et le Centre, l'empereur s'opposa énerffiquement aux empiétements de l'Angleterre et du Congo, et les força à renoncer à des projets dangereux pour l'avenir de la colonie allemande (iSUi). Enfin, la politique de violences et de trahison de M. Chamberlain à Tégard du Transvaal amena de la part de l'empereur une protestation éclatante qui fit quelque bruit dans le monde. La dépèche fameuse qu'il expédia au président Kriiger au lendemain de la défaite de Jameson et de ses complices fut considérée comme un défi jeté à l'Angleterre. On put croire un instant que Guillaume II prenait hautement sous sa protection ceux en qui le patriotisme national aimait à voir des frères éloignés. Du moins, on était en droit de croire que, par ce coup d'éclat, le gouvernement impérial entamait avec l'Angleterre une lutte définitive pour restreindre son ambition, et étendre au loin la sphère que l'Allemagne pnHendait réserver à ses intérêts matériels et moraux.
Les ann('es ISOo à 1897 se passèrent ainsi.
Rarement les rapports entre Allemands et Anglais furent plus aigres et einj)reints de plus de malveillance réciproque. Les événements de Chine auxquels l'esprit mobile de l'empereur s'était attaché avec passion n'étaient pas faits pour adoucir les angles. Soudain, un revirement nouveau se produisit. Déjà nous avons eu l'occasion de faire allusion au ra[)prociiement signilicatif qui, d(q)uis
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l'année 181)8, est intervenu entre les cabinets de Ijondres et de Berlia '. Nous y reviendrons plus tard lorsque nous aurons à examiner les chances d'avenir de la colonisation alleinandi; on Afri(|ue. Le gouvernement impi'rial a aliandoniié les lîoërs. Il s'est séparé de l'opinion allemande qui se manifestait ouvertement en leur laveur, et le récent voyage de l'empereur à Londres a paru la consécration de ce nouvel avatar.
Telle fut, dans ses grandes lignes, la politique africaine do l'Allemagne depuis une vingtaine d'années. Peu de pays ont, en un si bref délai, acquis d'aussi brillants résultats.
Peut-être v a-t-il eu dans le détail dos fautes et des hésitations malheureuses, mais l'ensemble est d'une belle venue et lui fait honneur. Non seulement l'Allemagne s'est adjugé un domaine, qui la met au rang des grandes puissances coloniales, mais elle a si habilement disposé ses jalons autour du continent qu'elle est en droit d'entretenir les plus hautes ambitions.
' Voy. chapitre vi.