CHAPITRE YIIl
ORIGINES ET inSTORlQUb: DES POSSESSIONS ALLEMANDES
I. — Le Sud-Ouest allemand. Premières missions allemandes. La Société rhénane. Premiers symptômes de la rivalité augloallemande. Action énergique de l'Angleterre sons le ministère Beaconsfield. Attitude de M. Gladstone et de lord Granville. L'expédition .de M. Luderitz. Prise de possession par l'Allemagne des territoires acquis par Luderitz. Emotion au Gap et en Angleterre. Extension et délimitation de la nouvelle colonie. Hostilité de l'Angleterre. Révoltes des indigènes.
II. — Le Togo et le (Cameroun. La situation politique de ces deux pays était des plus troublées en 1884. Mission du Dr Nachtigal. Prise de possession du Togo et du Cameroun, malgré les efforts des Anglais. L'hinterlahd du Togo et du Cameroun. Négociations avec l'Angleterre et avec la France. Remarquables campagnes de la France dans les bassins de la Benoué. du Tchad et du Chari. Traité franco-anglais de 1890. Traité anglo-allemand de 1803. Traité franco-allemand de 1894. Situation actufdie.
III. — L'Est africain allemand. Expédition du D'' Peters et du comte Pleil. Création de la G'^ à charte de l'Est africain allemand. Traité anglo-allemand de 1887. (Conventions de l'Angleterre et de l'Allemagne avec le sultan de Zanzibar. Soulèvement général. Traité du 14 juin 18V)0 qui consacre la spoliation définitive du Sultan.
Le i^ouvernoment impérial avait choisi, avec une rare saj^acité, i'iieure et l'occasion de son inlerven-
tioii en Afrique, et il avait fait preuve d'une admirable prévoyance dans la déterininalion de ses points d'attaque. Ce n'étaient là, toutefois, que des préliminaires. Il lui fallait maintenant mettre ses idées à exécution, et se frayer un chemin à travers les ambitions de rivaux inquiets et hostiles. M. de Bismarck montra dans la pratique la même résolution que dans la théorie, et, par un heureux mélange de force et de ruse, il réussit à surmonter toutes les difficultés et tous les périls.
Arrêtons-nous un instant pour le voir à l'œuvre dans cette seconde partie de sa tâche.
Le Sud-Ouest Africain avait, nous l'avons vu, attiré les premières ambitions de l'Allemagne. iVous ne reviendrons pas sur les considérations politiques de premier ordre qui l'avaient amenée dans ce pays, où, depuis longtemps, son nom était connu et respecté. La Société des missions évangéliques de la Prusse rhénane, arrivée en 1 842, avait d'abord échelonné ses stations entre le Cap elle fleuve Orange. De là, elle s'était bientôt répandue dans le Damaraland. Ses progrès ininterrompus n'avaient pas tardé à éveiller l'attention de M. de Bismarck, et, en 18(38i le gouvernement allemand avait cru prudent de sonder les intentions du cabinet anglais. Lord Stanley, pressenti, n'avait fourni qu'une réponse évasive. Sans doute, le Cap avait souvent cherché à étendre son influence sur tout le littoral jusqu'au fleuve Counèno, mais il n'avait jamais voulu ou osé en proclamer l'annexion. D'ailleurs, depuis quelques années, il était cniravé dans ses mouvements par
2C8 ORIGINES i:t historique
les péripéties de sa politique intérieure, qui, en 1872, allaient aboutir à une déclaration d'autonomie. D'autre part, les cabinets anglais qui, de 18G0 ù 187i, s'étaient recrutés presque sans interruption dans le parti libéral, avaient toujours reculé devant une prise de possession à laquelle ils ne voyaient aucune utilité ; et, en 18()(), un olficier de marine, qui avait déployé le pavillon britannique à Angra Pequeùa, avait été désavoué par lord Ilussell.
Telle était la situation lorsque, en 1874, M. Disraeli arriva au pouvoir. Le grand promoteur de Timpérialisrae britannique ne manqua pas d'appliquer à FAlrique du Sud sa politique envabissante. Lord Carnarvon, qu'il appela au ministère des colonies, le seconda avec ardeur et rêva d'unilîer toute l'Afrique australe en une vaste confédération, à l'image de la Dominion of Canada. Son premier soin fut d'envoyer au Cap un homme de haute valeur, sir Hartie Frère, dont le nom est inséparable de l'histoire contemporaine de l'Afrique. Sir Hartie Frère justilia la conliance qu'on avait mise en lui. Fn quatre années, l'Angleterre, jusque-là conlinée dans la Colonie du ('ap, s'étendit juscjuà Delagoa-bay, d'une part, et jus([u'au Jjimpopo de l'autre '. Le versant de l'Atlantique ne fut pas oublié. Préoccupé des établissements allemands qui, chaque jour, croissaient en nombre et en consistance, sir Jiarllc
I C'est sous le ministère IJeaconsfield ([u'eiit lieu rannexioii du Transvaal (1877).
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Frère voulut prendre les devants, et il annexa à la colonie toutes les îles qui, en ces parages, séparent la côte do la haute nier (I87i). Ces iles, aux noms bizarres (ilc Plumpudding, ilc Hoastbeef), étaient désertes et arides, mais elles renfermaient d'abondants dépôts de guano, et elles commandaient l'accès du continent : l'acquisition avait donc une réelle valeur économique et stratégique. Le Haut Commissaire anglais ne crut pas devoir aller plus loin, et recula devant les frais qu'aurait entraînés l'occupation effective de la cote désolée qui s'étend au nord de l'Orange. Il pensa (ju'ayant en mains les clefs du littoral, les intérêts britanniques étaient suffisamment sauvegardés. Toutefois, lord Carnarvon prit un surcroît de précautions. Sur son ordre, le commandant Dyer débarqua à Walllslibay, le seul port naturel de la région sur une longueur de 12 degrés et y arbora le drapeau anglais (1878). Il semblait dès lors impossible que les Allemands pussent forcer le blocus.
Cependant lord Beaconsfield allait, en 1880, payer les excès de sa politique hautaine, bruyante et aventureuse. M. Gladstone, qui le remplaça, avait sur toutes choses des idées diamétralement opposées à celles de son prédécesseur. D'ailleurs, les affaires marchaient fort mal dans l'Afrique du Sud, où les Zoulous et les Jioërs avaient prouvé aux Anglais que leurs vastes projets d'ahsorption n'iraient pas sans difficultés. Le cabinet lihéral se luita de ramener la paix dans ce pays si profondément troublé. Il rappela dans le Zululand le roi Cettiwayo, espérant (jue sa présence calmerait les
passions surexcitées de ses farouches sujets ; et passant l'éponge sur le désastre de Majuba-IIill, il donna satisfaction aux légitimes revendications duTransvaal. L'Allemagne jugea le moment propice pour sortir de l'ombre.
Il V a souvent dans l'histoire des coïncidences vraiment heureuses. Au moment précis où la chute du ministère tory allait adoucir les dispositions aggressives de la politique anglaise, le gouvernement allemand reçut, comme par hasard, des nouvelles alarmantes des Missions rhénanes du Sud-Ouest. Les missionnaires se plaignaient des traitements barbares qu'ils auraient eu à subir de la part des indigènes et de l'abandon absolu où les laissaient les autorités anglaises. M. de Bismark recueillit ces plaintes et les transmit au cabinet de Londres. Lord Granville répondit en déclinant toute responsabilité. L'Angleterre^ disaitil, n'entretenant de force armée qu'à Walfish-bay, ne pouvait répondre de la sécurité des Européens établis à l'intérieur. M. de Bismarck enregistra soigneusement la réponse, et prépara ses batteries. Un autre incident allait pn-cipiter les événements.
M. Ludcrilz était un des premiers comm(M*çants de Brème. Des circonstances particulières lui avaient permis d'approcher M. de Bismarck qui l'appréciait et lui témoignait une certaine confiance. Jl le choisit pour organiser la mise en scène qui allait avoir pour l'Allemagne de si grandes consc^quences.
Le 10 novembre, M. Luderitz inlorma le gou-
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vernement imprrial qu'il avait l'intention de fonder nn comptoir dans la baie d'Angra Pequciïa sur la cote sud-ouest de l'Afrique. M. de Bismarck on avisa le cabinet anglais et lui demanda de protéger les entreprises des nationaux allemands. Lord Granville, dans sa réponse, se référa purement et simplement à sa dépêche de l'année précédente. L'Allemagne insista. « Si la Grande-lîretagne, disait en substance la note allemande, décline la responsabilité du maintien de l'ordre dans le pays, c'est apparemment qu'elle n'entend s'y réserver aucun droit de souveraineté. » Sur quoi, lord Granville, mécontent de la tournure que prenait la conversation, voulut corriger l'etTet de sa première dépêche. « La souveraineté de la reine, expliqua-t-il, n'a été formellement proclamée que sur Waltish-bay et les lies cotières ; néanmoins le gouvernement britannique considérerait comme une atteinte à ses droits légitimes toute prétention d'une nation étrangère sur le territoire qui s'étend entre la limite sud des possessions portugaises et la Colonie du Cap. » C'était dans toute sa beauté l'application du droit régalien que l'Angleterre s'est de tout temps arrogée sur le globe \
Mais le gouvernement allemand ne se laissa pas intimider. Pendant que les deux chancelleries échangeaient ces correspondances aigres-douces, M, Luderitz débarquait tranquillement à Angra
' On peut consulter sur ce point l'inti'ressant volume que M. Stœcklin a consacré aux Colonies et à l'émigration allemandes.
Pequefia, sans rencontrer le moindre a^ent anglais. Il rendait visite à un roitelet nègre qui habitait les environs et le séduisait, séance tenante, par la splendeur et l'originalité de ses présents. Moyennant une boîte à musique de Nuremberg, deux cents fusils hors d'usage et 2 000 marcks en pièces démonétisées, M. Luderitz acquit en toute souveraineté la baie d'Angra Pequefia, les déserts d'alentour et une longue bande de territoire s'étendant jusqu'à la rive droite du fleuve Orange (avril 1883). Le 2 mai suivant, le drapeau allemand était solennellement arboré à Angra Pequefia.
Lorsque ces nouvelles parvinrent au Cap, elles y excitèrent la plus vive émotion. Une canonnière anglaise fut dépêchée sur les lieux, mais en arrivant au port, elle rencontra un bâtiment allemand qui la prévint poliment qu'elle se trouvait dans les eaux germaniques où elle n'avait rien à faire. Les négociations reprirent entre Londres et Berlin. Elles ne tournèrent pas à l'avantage des Anglais qui firent montre en la circonstance de la plus singulière hésitation. Pressés par les Allemands, ils éludèrent la réponse et entamèrent avec le Ca[) une longue discussion sur les droits et les devoirs respectifs du gouvernement métropolitain et du gouvernement colonial. M. de Bismarck huit par perdre patience ; le 24 avril 188i, il interrompit brusquement la conversation diplomatique et envoya au consul allemand du Cap Tordre d'informer les autorités de la C-olonie que l'empelour prenait sous sa protection les territoires
acquis par M. Luderitz. Le Parlement du Cap protesta. Jl vota rnônie m extremis rannexion des territoires en litige, mais il était trop tard. Déjà une corvette allemande longeait le littoral et arborait le drapeau de l'empire dans toutes les baies et criques accessibles, depuis le fleuve Orange jusqu'à la frontière de l'Angola. Le 21 juin de la même annc-e, lord Oranville reconnaissait les faits accomplis.
Ce chapitre d'histoire diplomatique fait honneur à l'Allemagne. « Elle avait mené son jeu avec une habileté qui n'excluait pas la décence. Correcte jusqu'au bout, elle avait montré une grande sûreté de coup d'œil, et au moment critique une décision digne d'éloges au point de vue de l'art. Que disait-elle en somme? Protégez mes nationaux ou sinon je les protège. Mais le Cap était impuissant et l'Angleterre ne Ajoutait pas s'engager. Leur inaction allait devenir une cause d'inextinguibles regrets pour l'un et de continuels tracas pour l'autre '. »
Cette inaction était au moins inattendue, et loid Granville « lit preuve en la circonstance d'une faiblesse qui n'était guère dans les traditions de la politique étrangère de l'Angleterre ^ ■)). Au fond, il se laissa surprendre par les événements. Jusqu'au dernier moment, il se refusa à croire à la réalité des ambitions allemandes, et personne, pas plus à Londres qu'au Cap, ne jugea n('cessaire
' cil. de Coutouly, Autour d'une colonie autonome. - Docleiu- Rouire, le Sud-Ouest allemand. {Revtce de f/c'offraphie, si^pt. IH'Jô.)
de se mettre en mouvement pour prévenir un péril qu'on qualifiait d'imaginaire. C'est ce qu'explique fort bien 31. Johnston dans le précieux et instructif A'olume qu'il a consacré à la colonisation européenne en Afrique K L'établissement des Allemands dans le Sud-Ouest africain lui suggère les réflexions suivantes où les erreurs de ses concitoyens sont juj^ées avec plus de sévérité que nous n'aurions osé le faire. « Si l'on doit blâmer, dit-il, les autorités britanniques qui refusèrent de prendre TAllemagne au sérieux..., il est juste de faire retomber sur le Parlement du Cap une part égale de responsabilité. C'est à l'avarice de la Colonie du Cap qui craignit d'être induite en dépenses, jointe à létroitesse de A'ues du ministre anglais du jour refusant d'admettre que l'Allemagne pût chercher des colonies, que ce pays a dû de devenir une puissance de l'Afrique australe. Quant à la conduite du gouvernement allemand, elle lut d'une parfaite correction : il donna à l'Angleterre tout le temps et toute facilité pour faire valoir ses droits antérieurs. »
Ce jugement de l'un des plus ardents ouvriers de l'impérialisme l)ritannique - nous parait résumer la question fort judicieusement. Mais l'auteur aurait pu ajouter^ à la décharge du cabinet de Londres, qu'il était excusable, en 1884, de né-
' Jùlinston, Colonination in Africa, p. 253.
- L'auteur de Colonisation in Aïrica est ce inêine M. Johnston qui, en qualité de consul au Mozambique, prépara si habilement le démembrement, au profit de l'Angleterre, des colo^ nies portug-aises (Voy. chapitre iv).
DES POSSESSIONS ALLE.MAXDKS 2 i 0
gliger les événements de l'Afrique da Sud. A ce moment, l'axe de la politique africaine de l'Anj^leterre n'était pas au sud, mais au nord, en Egypte, où l'attendaient les plus redoutables complications. Pendant que M. Gladstone se résignait à laisser carte blanche aux Allemands, il faisait au Soudan un effort désespéré pour repousser l'invasion madhiste et délivrer Gordon. 11 avait besoin, en la circonstance, de la neutralité bienveillante de l'Europe, et ce n'était pas le cas d'indisposer l'Allemagne par une dangereuse intransigeance.
Quoi qu'il en soit, l'Allemagne avait ce qu'elle voulait. Elle régnait en souveraine sur 1 300 kilomètres de côtes, depuis le cap Frio, limite méridionale de l'Angola, jusqu'à l'embouchure de l'Orange, frontière de la Colonie du Cap. Sans perdre de temps, elle s'empressa d'arrondir son domaine et de faire délimiter sa sphère d'influence. De 188.3 à 1888, le docteur Goering, commissaire impérial, réussit à conclure des traités de protectorat avec les principaux chefs, et le Namaqualand, le Damaraland, ainsi que le pays des Herreros, furent successivement rattachés à la colonie. Chaque jour les Allemands gagnaient du terrain. I^es Anglais, justement effrayés, se hâtèrent de leur couper le chemin. Nous avons vu comment, entre riïinterland allemand et les Républiques boërs, ils interposèrent habilement leur colonie du Béchuanaland. Le traité du l*"" juillet 1890 arrêta l'extension de la colonie germanique. Le cabinet de Ih^-lin s'engagea à ne pas dépasser le 20*^ degré de longitude est de Greenwich, ce qui laissait aux An-
27(1 ORir.lNES F.T HISTORIQUE
j^lais une zone de 500 kilomètres de largeur entre le teiriloire allemand et les J^^lats boers. Au nord, la i'iontière, bizai'rement contournée, s'étendait considérablement vers Tintérieur et réservait aux Allemands une longue bande de terre qui atteignait le haut Zambèze, à un endroit où il n'est pas navigable et dans une région particulièrement malsaine : « Simple pointe de cra3"on », a-t-on dit, qui satisfaisait lamour-propre des int('ressés, mais ne leur accoj'dait aucun avantage sérieux.
Un traité avec le Portug;al acheva de donner au Sud-Ouest allemand ses limites politiques. La frontière germano-portugaise fut reportée du cap Frio à l'embouchure du Counène, ce qui concédait à l'Allemagne 150 kilomètres de côte et un pays sain et fertile dans le voisinage immédiat du district de JMossamédès. De la côte, la frontière suivait à peu près en ligne droite le 17"-' parallèle jusqu'au Zambèze.
Cependant, ces conventions n'avaient pas mis fin à toutes les difficultés. A mesure que les années passaient, les Anglais se rendaient mieux compte de la faute qu'ils avaient faite en laissant les Allemands s'établir sur la côte de l'Atlantique. Au T.ap, l'irritation ne diminuait pas, et M. Cecil Hhodes, dont l'influence grandissait rapidement, se faisait l'écho des récriminations et des inquiétudes de ses concitovens. 11 ne craignait pas, certain jour, malgré sa situation oflicielle ( il était alors premier ministre), di' s'exprimer en ces termes à la tribune (lu l'arlement colonial : « ('-'est grand'pitié pour la colonie d'avoir perdu la côte occidentale. Je ne
DliS POSSliSSlUNS ALLEMANDES 277
suis pas de l'avis dû ceux qui disent qu'il y a place, sur celle cote, pour nous et les xVlleniaruls : il faut tenir compte de l'intérêt énorme qu'elle aura pour nous dans l'avenir, en dépit du peu de valeur intrinsèque du pays '. »
Quelle que fût sa mauvaise humeur, le Cap ne pouvait pas cependant partir en j^uerre contre rAllemagne, mais il s'ingénia à lui susciter toutes sortes d'embarras. Maîtres de Wallish-bay, alors le seul port accessible aux grands navires, les Anglais imaginèrent de s'opposer à l'importation des armes et des munitions dcstim'es aux Allemands. En môme tem[)s, lîdèles à une vieille tactique qui avait failli réussir avec le Portugal, ils suscitèrent des rébellions parmi les populations botlcntotes. Ils placèrent, auprès du chef des Damaras, Kamalierrero, un aventurier du nom de Robert Lewis, qui se lit concéder le monopole des gisements miniers de la régicm. l*uis, pour prévenir toute concurrence, Lewis excita si bien son patron contre les Allemands, qu'un beau jour Kamaherrero signifia au docteur Gœring d'avoir à quitter le pays immi'diatement. L'alerte fut chaude. Le commissaire impérial ne disposant d'aucune troupe dut se réfugier à Wallish-bay avec tous les sujets allemands. A la suite de cet incident, le cabinet de lîei'liri, décide' à montrer de l'e'uergie, remplaça le commissaire civil par un militaire, le capitaine de François, qui reçut l'ordre d'arrêter Lewis et les agents anglais. On mit la main sur deux d'entre
1 Cli. de Coutouly, op. cit.
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eux, mais Lewis et Kaniaherrero s'échappèrent, rassemblèrent les indigènes et vinrent bloquer la petite troupe allemande dans le poste de ïsaobi. Des renforts survinrent à temps pour sauver les assiégés et la guerre continua. La mort de Kamaherrero (décembre 1890) vint enfin délivrer les Allemands de leurs inquiétudes.
Avec les Namaquas, la lutte fut plus longue. Leur chef, lïendrik Witbooï, métis protestant rusé et hardi, défendit bravement son indépendance. Abondamment pourvu d'armes et de munitions par les Anglais de Walfish-ba}', il tint tète aux Allemands pendant, sept ans et détruisit plusieurs fois les détachements envoyés contre lui. Il ne céda qu'en 1894, et depuis ce temps la tranquillité n'a plus été sérieusement troublée dans le pays.
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Au Togo et au Cameroun, la prise de possession fut plus prompte et souleva moins de diflicultés internationales. Il est vrai que la soudaineté avec laquelle l'Allemagne réalisa ses intentions, déjoua toute tentative d'opposition de la part de ses voisins les Anglais.
A cette époque (1883) presque toute la côte du golfe de Bénin était encore inoccupée. Entre les établissements anglais de la côte des Aschantis et la colonie française du Gabon, les Européens ne s'étaient arrêtés qu'à l'embouchure du Niger, où était fortement ancrée la souveraineté anglaise, mais au nord comme au sud du grand fleuve, le pays restait indépendant. Cette longue étendue de côtes gênait visiblement les Anglais, « car tandis que dans la colonie britannique de la Côte-d'Or, les droits d'entrée pour certains articles, atteignaient 100 et 200 pour 100 de leur valeur, l'entrée était ici libre, et de nombreux commerçants choisissaient en conséquence ces côtes pour expédier leurs marchandises dans l'intérieur du continent. Le gouvernement colonial perdait ainsi une des sources de ses revenus * ». Parmi ces com-
1 Stœcklin, op. cit.
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merçants^ les iVllemands étaient on grande majoritr. Hambourg et Brème avaient disséminé leurs factoreries sur tout le rivage et entretenaient avec elles des relations do plus en plus suivies ^ Aussi le golfe du Bénin fut-il le point du littoral que les villes hanséatiques désignèrent unanimement à l'attention de M. de Bismarck, lorsque celui-ci les consulta sur la marche à suivre en Afrique. Le chancelier suivit leurs avis d'autant plus volontiers que lAUemagne, en s'établissant dans ces parages, était fort bien placée pour prétendre au partage éventuel des bassins du Miger et du Congo. A peine les Anglais eurent-ils vent des velléités de M. de Bismarck, qu'ils résolurent de los prévenir. Déjà le gouverneur anglais de la Cùte-d'Or, sir Samuel Rowe, avait pris les devants ot cherchait à ménager à l'Angleterre une occasion d'intervenir. Il s'installa à Petit-Popo, d'où il expédia dans l'intérieur des agents pour provoquer des troubles. En même temps, lo capitaine Firminger parcourait le pavs et sommait les chefs de chasser les commerrants allemands dans le délai de trente jours sous peine de subir le protectorat de la Grande-Bretagne -. Au Cameroun, la situation était encore plus tendue. Anglais et Allemands s'empressaient auprès des petits rois nègres de la
' 48 factories allemandes étaient, en 1884, établies sur cette partie du littoral africain, dont :^i sur la côte des Esclaves (Togo, Daliomey, etc.), t3 au Cameroun, et 5 au Gabon. La grande maison Wœrmann, de llambour;,', en avait 12 à elle seule. En 18cS:i, 50,000 tonnes de marciiandises avaient été e.vpédiées du Cameroun à destination de l'AUeiuajjne.
- Slœcklin, op. cit.
région et leur vantaient les avantages de leurs princes respectifs. Chacun des deux rivaux, avait ses clients. Ceux-ci, il est vrai, n'avaient pas de convictions bien enracinées et ils en changeaient volontiers selon la générosité des émissaires chargés des négociations. Certain jour, où la distribution de spiritueux avait été plus abondante que de coutume, les Allemands réussirent à faire signer aux principaux chefs une pétition à l'empereur qui sollicitait sa protection. Outrés du procédé, les Anglais firent sur l'heure une contre-distribution plus libi'rale encore : le résultat fut immédiat, et les mêmes chefs menacèrent les Allemands de les jeter à la mer. Pendant plusieurs jours, on vécut sur le qui-vive.
xM. de liismarck résolut de mettre (ni à toutes ces intrigues et de rassurer les intérêts allemands si gravement compromis. L'illustre explorateur PSachligal, nommé HautCommissairedans l'Afrique occidentale, partit de Lisbonne, abord dala AJôice, et parut le 2 juillet I88i en rade de Petit-Popo. Il s'aboucha avec le chef du pays qui s'intitulait roi du Togo, lui lit signer un li'aité de protectorat et, en trois jours, le [)avillou allemand fut hissé sur tous les points de la côte, à Petit-P()[)(), Hagida et Lom<' ; le principal négociant de la région, M. liandail, fut installé à Lomé, en qualité de consul.
Du rogo, la AJàtre partit pour le Cameroun où elle arriva, le 11 juillet, au grand enthousiasme de tous les Allemands, (fournie au Togo, les pourparlers préliminaii-es furent ra[)idenient enlevés, et
le 14 juillet le pavillon impérial flottait devant les résidences des rois Bell, Aqua, Didon et Boteh. Le docteur Nachtigal s'était hâté et il n'avait pas eu tort.
Cinq jours ne s'étaient pas écoulés qu'un navire anglais arrivait à toute vapeur ayant à son bord le consul Hewelt, muni des pleins pouvoirs du gouvernement britannique (19 juillet). C'est qu'en effet le départ du docteur Nachtigal avait éveillé les défiances de l'Angleterre, et bien que M. de Bismarck, en réponse aux observations du cabinet de Londres, eût déclaré que cette mission était purement commerciale, une phrase de sa dépèche où il «'tait question de certaines négociations que le commissaire allemand était chargé de terminer, avait paru de mauvais augure. Aussi les Anglais, craignant de se laisser surprendre une seconde fois, résolurent d'annexer, sans perdre une heure, toutes les cotes du golfe de Guinée, depuis Lagos jusqu'aux possessions françaises du Gabon. Grand fut le dépit du consul Hewett, lorsqu'il se vit devancé au Cameroun. Il ne cacha pas sa mauvaise humeur, mais, forcé de s'incliner, il se borna à remettre à Nachtigal une protestation en bonne forme qui réservait les prétendus droits de son gouvernement. L'Angleterre était bel et bien battue. « Pour une lois, dans l'histoire de ses aventures coloniales, elle s'était laissé devancer et avait vu prendre par une puissance européenne une cote qu'elle convoitait '. » l^c fait est trop rare pour
' Docteuf Houire, Français cl Allemands dans l'Afrique occidentale.
que nous n'ayons pas cru devoir nous y arrêter.
Malgré sa déconvenue, Hewett ne perdit pas son sang-froid. Pendant que Nachtigal s'occupait à réprimer quelques troubles au Cameroun, et étendait l'influence allemande au sud jusqu'au territoire français, il remontait vivement au nord et annexait tout le littoral jusqu'aux bouches du Niger. Prévenu trop tard, l'Allemand se mit à sa poursuite, mais il ne put que constater partout les traces de son passage. Il dut renoncer à une partie de son programme.
Au Togo comme au Cameroun, les Allemands étaient voisins des Français et des Anglais. Q s'agissait maintenant de délimiter les sphères d'influence des trois intéressés. La délimitation du Togo n'ollVitpas de grandes difficultés. Français et Anglais avaient dans la région une situation trop prépondérante pour que les Allemands pussent espérer les supplanter. Aussi acceptèrent-ils facilement le truiti' de 1897 qui fixa la frontière commune de leur colonie et de notre Dahomey. Une commission mixte d'ofliciers allemands et français est occupée actuellement à tracer les limites sur le terrain, et aucune controverse grave n'est à prévoir de ce cùté '. Avec les Anglais, une discussion
1 C'est au cours de ces opérations de délimitation que s'est passé l'année dernière un lait qui fit quelque bruit dans la presse. Les deux missions, marchant de conserve, furent attaquées par des tribus rebelles. Français et Allemands se réunirent sous les ordres du commandant français, M. Plé, supérieur en grade à son collègue allemand, et repoussèrent l'ennemi. L'incident est en lui-même très insignifiant et parfaitement naturel, mais il a paru piquant de voir l'alliance franco-allemande prônée par quelques-uns en Europe devenir une réalité en Afrique.
assez insignifiante s'éleva au sujet du pays de Salaga que les deux parties revendiquaient. Pendant plusieurs années, ce territoire resta neutralisé. Puis, d'un commun accord, ou se fatigua de cet expédient bâtard et incommode et eu IHUcS, une transaction fut signée qui fit passer la frontière à peu près par le milieu du territoire litigieux. Toutefois la ville de Salacra resta aux Anglais,
Au Cameroun, les négociations furent plus longues et moins faciles, du moins en ce qui nous concerne : nous eûmes à batailler longuement pour faire respecter nos droits, et la solution qui intervint en 18U4, n'est pas de celles dont nous puissions nous vanter.
Les Anglais, au contraire, bien que cruellement mortifiés dans leur amour-propre, ne tinrent pas rigueur à leurs voisins, et dès le 27 octobre 188i, ils reconnurent officiellement les faits accomplis. C'est, en elTet, une qualité éminemment anglaise d'éviter les fausses manœuvres et les peines inutiles. L'Anglais ne part en guerre que lorsqu'il est sur du succès. Il montre bravement les dents au Portugal. Il les montre également au gouvernement de M. Loubet, nous ne voulons pas dire à la France, bien quMiélas ! elle on supporte les conséquences ; mais a-t-il alTaire aux Etats-Unis, comme il est arrivé il y a doux ou Irois ans, ou à l'Allemagne, il se replie en bon ordre, et proclame que les raisins sont trop verts. Ce système très pratique, sinon très fier, lui a superbement profité jusqu'au jour où s'étant trompé sur les forces de son adversaire, il a jeté le gant à un petit peuple qui, peu-
DES POSSESSIONS ALLEMANDES 28o
dai)t quatre mois, a décimé les meilleures troupes de l'Empire britannique, mis en déroute ses généraux les plus vantés, et pendant longtemps encore exigera de sa part le plus gigantesque ellort de son histoire militaiie. h'idèle à ses j)rinci|)es, TAngleterre lit, en 1884, coutre mauvaise furtuuu bon cœur, et quelques mois après (7 mai 1885), elle accepta comme limite méridionale de ses possessions le Rio del He}', abandonnant ainsi à l'Allemagne tout le massif du Cameroun. De la côte, la ligne Irontière fut tracée dans l'intérieur jusqu'aux rapides du vieux Calabar, et l'année suivante, le trail(' du 2 août la prolongea jusqu'aux environs de la grande ville de Yola, sur la Bénoué. La frontièi'e nord du Cameroun était ainsi nettement déterminée.
Dans le sud, l'Allemagne touchait aux établissements français du Congo. Des négociations immédiatement engagées aboutirent au traité du 24 décembre 188.5, qui ne soullrit aucune dilllculté. Les deu;v parties lirent preuve d'un grand esprit de conciliation, et, à la suite de concessions réciproques, on fixa la Irontière au Rio Campo.
Ces conventiqns n'étaient que des pn^liminaires. Elles délimitaient les régions côtières, mais elles réservaient entièrement l'Ilinterland, etla Irontière orientale restait ouverte. L'Angleterre, l'Allemagne et la France, rangées de front sur le littoral, pouvaient chacune pi-étendre englober dans leur zone d'inlluence respective les régions immenses qui s'étendaient indéfiniment dans l'est. « Tout le centre de l'Afrique était là. attendant un maître européen : l'Adamaoua, le Baj^liirmi, le
Wadaï, le Kanem, jusqu'aux rives lointaines du Nil. Quel empire acquis à l'Allemagne! Ce rêve, tout bon colonial allemand l'eut sous les yeux, et à sa réalisation travaillèrent les j^ouverneurs du Cameroun et les explorateurs '. » Mais ils allaient avoir à faire à forte partie.
Nous n'avons pas à raconter ici les péripéties émouvantes de la pénétration européenne dans les bassins du Tchad et de son grand tributaire méridional, le Chari. Nous le regrettons, car ce fut une grande et belle époque de notre histoire coloniale. De 1885 à 1893, on vit à l'œuvre une admirable phalange d'explorateurs, de savants et d'ofQciers, acharnée à la gloire et à l'honneur de la patrie, qui relia les tronçons épars de son domaine et lui assura un empire immense du Congo à la Méditerranée, et de l'Atlantique au bassin du Nil. C'est alors que s'illustrèrent les Brazza, les Monteil, les Mizon, les Maistre, les Crampel, les Dybowski, et bien d'autres, tous rivaux d'ardeur et de dévouement héroïque. Ces glorieux efforts ne furent pas stériles. Partout l'Angleterre fut largement distanc('e. Quant à l'Allemagne, nous la laissâmes encore plus loin en arrière. Longtemps retardée dans la région montagneuse de la cote, elle n'avait paru dans l'Adamaoua et le bassin de la Bénoué qu'après le passage de Mizon et de Maistre, et quant au Tchad, on n'y avait pas vu de voyageurs allemands depuis les expéditions antiques des Barth et des Nachtigal. Grâce à l'activité de nos colo-
• Docteur Rouire, op. cit.
niaux, le Cameroun se trouvait enserré par une double ligne d'investissement, l'une allant de Yola, sur la Bénoué, à Ouesso, sur la Sangba ; l'autre partant de l'Oubangui pour allei' rejoindre la haute Jiénoué ; tels étaient les itinéraires suivis par Brazza, Maistre et Mizon.
Nous avions donc la partie belle. Par malheur, notre gouvernement ne se montra pas à la hauteur des circonstances. Dès 1890, la faiblesse lamentable de notre diplomatie nous fit signer avec l'Angleterre un traité néfaste qui, dans les régions du i\iger et du Tchad, nous fit en grande partie perdre le fruit de chevaleresques exploits. Nous abandonnions sans compensation tout le cours du moyen Niger, la rive occidentale du Tchad et le riche royaume de Sokoto, pour ne garder que les parties désertiques du Soudan nigérien. Rarement ministre français a mis sa signature au bas d'une convention aussi malencontreuse. Certes, nous ne demandons pr>s l'impossible, car nous savons que la France actuelle ressemble peu à la France des anciens jours. Môme, nous voulons bien admettre à la rigueur que le ministre de 1890 se soit trouvé dans l'impossibilité de faire mieux, mais, en tous cas, il est infiniment regrettable pour le bon renom de notre diplomatie que l'auteur responsable de ce traité ait cru pouvoir s'en glorifier ofQciellement à la tribune du pays, et cela au moment précis où la Compagnie du Niger adressait à lord Salisbury des félicitations publiques pour l'habileté avec laquelle il nous avait joués '.
1 Ce traité de 1890 est si tristement instructif et a eu pour nous de si graves conséquences que nous devons y faire allusion
^00 ORIGINES I:T HISTORIQL'E
Ce traité était une lourde faute et nous mettait pour l'avenir en bien mauvaise posture. L'Allemagne le comprit et voulut prolilei- de notre défaillance. Elle ne pouvait, sur le ten-ain, lutter avec nos officiers, car déjà notre di'apeau llottait partout dans l'IIinterland du Cameroun ; mais, en transportant le débat d'xVfrique en Europe, des camps dans les chancelleries, elle espérait reprendre ses avantages. Elle commença par s'entendre avec l'Angleterre. Anglais et Allemands tirent cause commune contre nous, et, paj- la convention du 14 août 1893, se partagèrent toute l'Afrique occidentale, comme si la Erance n'existait pas. La ligne frontière arrêtée en 188G à Yola, sur la Dénoué, fut prolongée vers le nord-est jusqu'au lac ïcliad. Tout ce qui se trouvait au nord et à l'ouest de cette ligne rentrait dans la sphère d'influence anglaise. En revanche, l'Angleterre reconnut à l'Allemagne la faculté de s'étendre indéliniment au sud et à l'est jusqu'aux contins du bassin du Nil. Le Congo français était réduit à un petit territoire côtier sans aucune issue. On ne comptait pour rien les postes qu'entre le Congo, le Tchad et le Niger
ici, bien qu'il n'ait trait qu'indirectement à notre sujet. 11 réglait trois questions : 1" A Zanzibar, la France renonçait à se jirévaloir du traité de .garantie de 1862, et reconnaissait le protectorat auLilais ; 2" dans l'ouest africain, l'autorité de la France •Hait reconnue depuis la M(''iiiterranée jusqu'au nord d'une liirne tirée de Say sur le Nijrer à Barroua sur la rive nordouest du Tchad, ce qui équivalait à nous abandonner le Sahara et à nous enlever les plus riches parties du Soudan ; 3° en écbanire de toutes nos concessions, l'Angleterre reconnaissait officiellement notre protectorat à Mada.i;ascar. Voilà le traité qu'on a voulu rejirésenter comme un ^rand succès diplomatique.
nous avions éclieloniK's sur la Sanglia, la Bf'iioué et le Cliari. Jamais notre pays n'avait été traité avec un pareil dédain.
Grâce à Dieu, la France se ressaisit à temps. M. Casimir Périer, qui avait alors la garde de nos intérêts, fit face au danger, et s'il ne put sauver la situation, du moins il enraya le mal. Dès que la convention anglo-allemande fut connue à Paris, le gouvernement fit entendre les plus énergiques représentations. Nos droits étaient si clairs que le cabinet allemand ne put refuser de négocier, et M. liaussmann fut envoyé à Berlin avec le colonel Monteil, pour déterminer, d'accord avec les délégués allemands, la frontière qui résultait du nouvel état de choses. Le choix de nos représentants, celui surtout du colonel Monteil, était heureux. Avec un tel champion, on pouvait être sur que le terrain serait défendu pied à pied.
On fut deux mois à s'entendre. Le 4 f('vrier 1894, les commissaires français et allemands signèrent un protocole qui mit fin aux df-bats. Certes, ce traité nous coûtait cher. Nous abandonnions l'Adamaoua et la haute Bi'noué, on Mizon et Maistre avaient planté notre drapeau ; au sud, les Allemands obtenaient un accès sur la Sangha ; au nord-est, ils s'étendaient jusqu'au Chari et au Tchad. Mais entre la frontière allemande et la frontière congolaise, nous gardions un couloir large de 250 kilomètres dans sa partie la plus resserrée, qui nous ouvrait le chemin vers le nord. Enfin nous avions le champ libre à l'est du Tchad. Après avoir failli tout perdre, nous pouvions nous réjouir de garder l'essentiel.
290 ORIGINES DES POSSESSIONS ALLEMi\JNfDES
Les Allemands n'en avaient pas moins fuit un coup de maître, et sans s'être donnr grand mal avaient acquis d'énormes territoires qui comptent parmi les plus riches de l'Afrique occidentale. Sans doute leurs ambitions étaient plus hautes encore, mais leurs droits devenaient a lors si faibles et si inconsistants que, devant notre résistance, ils n'osèrent mémo pas nous les opposer. Le gouvernement impérial le reconnut lui-même en toute sincérité après la signature de la convention, dans une réunion officielle tenue au ministère des affaires étrangères '.
C'est ainsi que la colonie du Cameroun, qui en 1885 ne comprenait que quelques ports de la côte et une étroite banlieue, s'étendit successivement sur plus de oOO 000 kilomètres carrés.
1 Discours du chef de la section coloniale au ministère des affaires étrangères, février IS'.U.
Dans lest, les Allemands n'avaient en face d'eux qu'un concurrent, les Anglais. C'en était assez, il est vrai, pour les gêner considc'rabloment ; on a pu on juger par le récit que nous avons lait des principaux épisodes de leur rivalité. Sans revenij- sur des incidents déjà connus, il nous reste à résumer brièvement Taction politique de l'Allemagne dans cette région. Elle offre ce caractère particulier qu'on y voit à l'œuvre une compagnie souveraine de colonisation semblable aux Chartered C° anglaises. C'est la seule lois, en Afrique du moins, que l'Allemagne a eu jecours ù ce mode de conquête, et il n'est peut-être pas sans intérêt d'en apprécier les rjésultats.
Cette société fut créée aussitôt après le retour du comte Pfeil, du docteur Peters et de leurs compagnons. Peut-être se rappelle-t-on l'odyssée de ces hardis conquistadorrs, qui en trois mois établirent dans ri^^st africain les premières assises de la domination allemande. A peine le docteur Peters €ut-il en poche ses douze traités de protectorat, dûment paraphés par les chefs nègres de l'Ousagara, de l'Ouseguha, de l'Oukami et du Ngourou,
292 ORIGINES Eï HISTORIQUE
qu'il revint en toute hùte à f3erlin, où il fonda, en février 1885, la Société de l'Est africain alleiuand. Quelques jours après, l'empereur accordait à la Compagnie un ScJmtzhrief ou charte de suzeraineté sur les territoires qu'elle possédait et ceux qu'elle acquerrait dans l'avenir. Rien n'est plus caractéristique que ce document d'une concision et d'une netteté saisissantes. Il confère à la Compagnie la pleine et entière indépendance, et l'affranchit de tout contrôle; la seule condition qu'on lui impose est d'être et de rester allemande *.
L'ambitieuse Compagnie voulut profiter de cette situation privilégiée, et non contente de ses premières acquisitions, elle prétendit s'i'tendre au nord le long de la côte des Somalis. Là régnaient plusieurs petits princes qui tous dépendaient plus ou moins du sultan de Zanzibar. En septembre 1885, la Compagnie imposa sa souveraineté au sultan de Medjourtines ; puis, ce fut le tour du sultan d'Oppiaet du sultan de Witou, En quelques mois, l'Allemagne avait mis la main sur tout \v littoral de l'océan Indien, depuis l'île de Zanzibar jusqu'aux environs du cap Guardafui. L'Angleterre, effrayée, intervint. A la Compagnie allemande^ elle opposa V Impérial BritLsh East Afr'ica Company -, et réchima sa part de souveraineté.
1 On peut consulter sur cette question l'article trc-s documenté et très intéressant que M. Declianne a i)ubli('' dans la lievue coloniale (nev. 1899).
- Cette (Compagnie est la transformation de la Jii-ilish Eaut African As.sociaiion. Elle est plus connue sous l'appellation abréviative d'ibéa.
On iiéj^ocia, et finalcmont on aboutit au ti'allr du 2 juillet 1887, auquel accéda la France en sa qualité de co-garante de l'indépendance du sultan de Zanzibar.
D'après cette convention, l'Angleterre, l'Allemagne et la France reconnaissaient la souveraineté du sultan : 1° suj- les îles de Zanzibar, do Pemba et quelques autres; 2° sur une zone côtière d(^ 10 milles de lai'geur, s'étendant depuis le cap Delgado, au s>id, jusqu'à l'embouchure du fleuve Tana, au nord, ainsi que sur cinq ports situés en debors et au-dessus de ces limites. Quant à Tx^llemagne et à l'Angleterre, elles se partageaient rilinterland, selon une ligne conventionnelle allant de l'embouchure du fleuve AVanga, par 5 degrt's de latitude sud, jusqu'au lac Victoria, qu'elli^ touchait aux environs du l^"" degré de latitude. Tous les pays situés au sud de cette limite étaient reconnus à l'Allemagne. L'Angleterre se réservait la région qui s'étend au nord, sauf le sultanat de AVitou qui restait aux Allemands. Mais ceux-ci renonçaient à toute la côte des Somalis. En somme, ils acqu('raient l'immense teriitoire compris entre les possessions maritimes du sultan et les trois grands lacs Nyassa, Tanganyka et Victoria.
C'était un succès. On le vit bien aux colères que ce traité suscita en Angleterre. Stanley, qui se fit en la circonstance l'interprète de ses concitoyens, ne s'en consolait pas. « Toutes les dépenses de Vlhéa, disait-il, nont [)as la valeur d'une pièce de 10 sous fausse, si fAllemagne s'établit
dans l'Afrique orientalo, » L'Angleterre avait besoin d'une revanche : elle la prit trois ans plus tard.
Il était bien clair, en effet, que ce traité de 1887 n'était qu'un premier pas dans l'expropriation du sultan de Zanzibar. La solution intervenue alors était aussi bizarre qu'invraisemblable, et il était impossible que les Allemands et les Anglais, possesseurs de THinterland, se résignassent longtemps à laisser tous les débouchés maritimes aux mains du sultan. Ce qui devait arriver ne manqua pas. A peine l'accord était-il signé, que l'Angleterre se faisait concéder pour cinquante ans l'administration de la zone cùtière coriespondant à ses possessions, avec les droits les plus étendus, y compris celui d'y entretenir des troupes. Instantanément, les Allemands, pour ne pas rester en arrière, obtinrent une concession analogue (1888). Ils acquirent ainsi les ports de iiagamoyo et de Dar-es-Salam, tandis que les Anglais occupèrent Mélinde et l'admirable rade de Mombassa.
Ces combinaisons avaient singulièrement amélioré la situation des deux partis. Elles furent cependant la cause d'une formidable insurrection qui mit en danger la jeune colonie aUemandr, ^Jaitrt>s des douanes et des ports, les Allemands prirent des mesures rigou)'euses pour alïermir leur domination. Partout ils prohibèrent l'importation des armes, substituèrent leurs propres représentants aux agents arabes qui jusque-là avaient administré au nom du sultan, imposèrent de nouveaux impôts et des droits d'entrée. Le résultat ne se lit pas at-
tondre et, sur toute la cote, les indigèiios coururent aux armes : ils trouvèrent un chef en la personne d'un Arabe de Pangani, nommé Bushiri qui, pendant deux ans, tint la campagne. Le major Wissmann fut enfin raison de l'insurrection. Bushiri fut pris et fusill(5 (décembre 1889), et en 1890 la paix fut à peu près rétablie.
Cette j-évolte avait sonné le glas du sultanat de Zanzibar, Malgré les dissentiments profonds qui les séparaient, l'Allemagne et l'Angleterre se trouvèrent d'accord pour supprimer cette souveraineté nominale qui avait servi de prétexte au soulèvement. On sait déjà comment et pourquoi le traité du 15 juin 1890 ne fut qu'à demi favorable à l'Allemagne, tandis qu'il fit regagner aux Anglais toute l'avance perdue. C'était l'heure, en effet, où l'idée coloniale traversait une crise à Berlin et subissait en haut lieu une défaveur marquée. Les récents événements qui avaient imposé à l'Allemagne de gros efforts et de lourdes dépenses avaient refroidi l'opinion. Déjà le Reichstag avait failli refuser un subside de 2 millions, l'éclamé par la Société allemande de l'Est africain, que la guerre avait mis à deux doigts de la faillite. Enlin, y\. de Bismarck n'était plus là, et l'empereur Guillaume, cherchant sa voie, hésitait sur le parti à prendre. L'Angleterre proQta habilement de cette disposition des esprits pour brusquer les négociations et obtenir des avantages importants. Elle allécha l'empereur par l'offre d'IIeligoland, mais en même temps elle assura sa propre prédominance dans l'Est africain en prenant Zanzibar et
en s'établissant dans la région des Lacs. L'Allemagne se contenta de coucher sur ses positions. Elle les a gardées depuis lors, et rien n'est venu, jusqu'à nos jours, modiiierla carte politique de ces contrées.