‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 5 sur 30 · J.O ORIGINE ET FONDATION DE L ETAT · texte numérisé non relu

J.O ORIGINE ET FONDATION DE L ETAT

gacilé, d'une force morale peu communes. Stanley aurait pu laisser aux seuls événements le soin de parler en son honneur. Mais un journaliste américain ne garde pas volontiers Tallitude modeste et passive. Celui-là était avant tout un metteur en scène de premier ordre. Partir pour l'Afrique, explorer la région des lacs, beaucoup l'avaient fait avant lui ; c'était se maintenir au rang des Livingstone, des Cameron, des Emin, alors même qu'il trouvait, pour raconter son odyssée, ce titre à la Jules Verne : « A travers les ténèbres de l'Afrique. » Mais annoncer au monde que Livingstone, le héros de l'Angleterre, est perdu au fond de l'Afrique et qu'on va réclamer le grand homme au continent mystérieux ; proclamer urbi et orii qu'Emin-pacha est retenu prisonnier en un coin ignoré de l'Est africain et qu à la tète d'une poignée d'hommes, on va arracher l'héroïque pionnier de la civilisation au fanatisme musulman ; en un mot, faire d'un voyage d'exploration qui n'intéresse que les politiques et les géographes un roman d'aventures à la Cortès^ captiver les foules, attendrir les âmes sensibles par des allures de chevalier errant, voilà une trouvaille vraiment géniale.

Maintenant que Livingstone, fort étonné d'apprendre qu'il est perdu, déclare se trouver très bien là où il est et préfère mourir dans son pays d'adoption plutôt que de suivre son lihéraleur en Europe ; qu'Emin-pacha, très tranquille dans son domaine, soit furieux d'être dérangé et se plaigne amèrement du gêneur venu se mêler de ses affaires, ce sont là des détails sans importance, inca-

pables (le troubler l'ùme vigoureuse et sereine d'un reporter américain. La foule applaudit toujours celui qui parle le plus haut. Livingstone et Eniin éUinl restés au fond de l'Afrique, le glorieux Stanley put tout à loisir emboucher la trompette de sa propre renommée et se faire sacrer sauveur universel.

Au reste Stanley est assez riche de gloire pour qu'on puisse lui faire celte petite querelle. Qu'il ait ou non sauvé Livingstone et Emin, il n'en a pas moins découvert le Congo. Là, les faits parlent assez haut pour maintenir son nom au livre d'or des explorateurs africains : le Congo est le joyau de l'xMVique équatoriale.

En longeant la côte occidentale de l'Afrique, on rencontre au delà de la profonde échancrure creusée dans le continent par le golfe de Guinée, et non loin de l'équateur, un estuaire immense d'où débouche majestueusement une nappe liquide de 17 kilomètres de largeur. Si puissante est cette masse qu'elle refoule les eaux marines à plus de o lieues au large avant de se perdre dans l'Océan. Ce déversoir gigantesque concentre les eaux de toute l'étendue comprise entre le 10'^ degré de latitude sud et le o*^ degré de latitude nord d'une part, entre les 10'' et 30*^ degré de longitude est de l'autre, soit une superlicie de 3 millions et demi de kilomètres carrés égale à celle de l'Europe, moins la Russie et la Suède.

L'artère principale qui traverse ces régions s'est d'abord appelée Zaïre. Stanley lui a donné le nom de Livingstone. Finalement, le nom de Congo a

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prévalu. Le Congo prend sa source au sud-ouest du lac Tanganyka, par 2.') degrés de longitude est et 13 degrés de latitude sud, à une altitude d'un millier de mètres environ. Ce n'est, d'abord, qu'un torrent de montagne. Tl coule droit au nord, traverse le lac Kissalé, se grossit d'une multitude d'aflluents ; reçoit, à droite, la Luapula, qui lui apporte les eaux du lac Moero, et la Lukuga, qui sert de déversoir au lac Tanganyka. Il est, dès lors, un fleuve puissant et impétueux de 1 100 mètres de large. Mais son cours est encore obstrué de rapides. Un défilé sauvage, qui a reçu le nom de Porte d'enfer, et les sept cataractes auxquelles Stanley a donné son nom (Stanley Falls) entravent en certains points toute navigation. A partir des Stanley Falls (400 mètres d'altitude environ), le fleuve change d'aspect. Deux affluents considérables, la Lomami, à gauche, l'Aruwimi, à droite, triplent son débit. Sa largeur atteint de 5 à G kilomètres. Son cours lent et majestueux se déroule au milieu de plaines d'une admirable fertilité. C'est alors que, quittant la direction du nord, il s'inlléchit brusquement à l'ouest, décrivant ainsi une courbe immense. Plus loin, il reçoit, à droite, rOubanghi, fleuve presque aussi puissant que lui ; plus loin encore, mais à gauche, le Kussaï, qui lui apporte toutes les eaux de la boucle que son cours capricieux a dessinée au cœur de l'Afrique. Un peu après le confluent du Kassaï, il dt'bouche dans un vaste bassin, admirable, port naturel, qui semble avoir été disposé tout exprès pour les besoins du commerce et de la navigation. C'est le Stanley

INDKPENDAXT DU CONGO -H

Pool (l'étang- de Stanley). Le Congo est encore à 300 mètres d'altitude et à 500 kilomètres de la mer. Là commence une nouvelle série de trentedeux cataractes qui vont donner à son cours l'aspect le plus terrihle et le plus tourmente. Pendant plus de 200 kilomètres, cette masse liquide se fraye un chemin au milieu des gorges profondes des monts de Cristal, et se précipite d'étage en étage avec une impétuosité que rien n'égale. Ce (leuve qui, en amont du Pool, s'étendait sur une largeur de 15 à 16 kilomètres avec une profondeur moA^enne de plus de 20 mètres, se resserre par endroits jusqu'à 3 ou iOO mètres, l^nfin, il sort des gorges, son cours est encore ému et agité ; mais il se calme peu à peu. Les rives s'éloignent, les eaux s'apaisent, et le vaste estuaire s'ouvre sur l'Océan.

De sa source à son embouchure le Congo mesure plus de 4 000 kilomètres, dont 3 000 sont navigables, l'^n amont des Stanley Falls, la navigation est déjà possible sur plus de 1 000 kilomètres, séparés en deux grands biefs de 500 kilomètres chacun. Mais la rapidité du courant elles obstacles naturels rendent cette navigation diflîcile, sinon dangereuse. Au contraire, des Stanley Falls au Pool, le Congo présente, sur une longueur ininterrompue de 1 700 kilomètres, une admirable voie de communication, facilement accessible aux steamers de fort tonnage. En aval du Pool, les cataractes font de nouveau obstacle à la navigation. Du Pool à Matadi, sur une longueur de 300 kilomètres, une seule section de 130 kilo-

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mètres, de Manyanga à Isangila, peut être utilisée, non sans peine et sans dangers, par quelques steamers. La vraie navigation ne reprend qu'à Matadi, où peuvent mouiller les navires à long cours.

La plupart des atfluents et sous-aflluents du Congo sont également navigables, quelques-uns sur de grandes étendues. A gauche, le Kassaï et le Sankourou ouvrent une voie de pénétration directe reliant le Pool aux riches régions du Katanga. A droite, l'Oubanghi, malheureusement obstrué en un point par les rapides du Zongo, relie le bassin du Congo au Bahr-el-Gazal. A l'heure actuelle, plus de 18 000 kilomètres de voies navigables sont reconnues et sillonnées de vapeurs. Certains congophiles doublent même ce chiffre et assurent que le réseau navigable est de 30,000 kilomètres, car, disent-ils, chaque fleuve ayant deux rives, la rive droite dessert des régions que ne dessert pas la rive gauche et réciproquement. Le raisonnement est ingénieux et dénote chez son auteur un profond esprit d'observation ; mais il a oublié une chose : c'est que le Congo et ses affluents sont, sur la plus grande partie de leur cours, encombrés d'iles immenses, extrêmement fertiles et peuplées. Il aurait donc fallu, pour compléter sa pensée, non pas doubler, mais souvent quadrupler la longueur des fleuves pour obtenir celle du réseau navigable. Mais il n'est pas besoin de recourir à ces fantaisies arithmétiques pour reconnaître que le réseau fluvial du Congo est un des plus admirables du monde.

Le soleil et l'eau ont exercé sur ce pays une in-

fluence merveilleuse. Tous les voyageurs qui l'ont parcouru sont unanimes à en vanter la richesse et la fertilité. La majeure partie du bassin est encore recouverte delà grande et mystérieuse foret vierge, dont Stanley nous a laissé d'émouvantes descriptions. Sur ce sol perpétuellement enrichi depuis des siècles par la chute des débris végétaux, toutes les essences se développent avec une intensité si extraordinaire, qu'elle a surpris les explorateurs les plus habitués aux aspects de la nature tropicale. Quelles réservés pour les temps futurs, quand le colon aura porté la hache au milieu de ces ténébreuses retraites et confié à ce sol vierge les moissons de l'avenir I

Lorsque la forêt ne recouvre pas le sol, la savane étend à l'infini ses plaines herbeuses parsemées de hautes graminées et de bouquets d'arbres. Là se développent l'élevage et la culture au milieu de populations denses et industrieuses. Parfois, la saison des pluies et les inondations des grands fleuves transforment en marais certaines régions basses et malsaines; ailleurs, au contraire, dans les parties plus sèches, la brousse aride remplace les riches pâturages. Mais ce sont là des exceptions. Brousse et marais ne recouvrent qu'une faible partie du pays. La savane et la foret se partagent presque toute la grande plaine africaine, depuis la chaîne des monts de Cristal jusqu'au Tanganyka et la région du Nil.

En somme, cet immense pays, merveilleusement arrosé, dont le sol vierge ne demande qu'à produire, riche en forêts, en mines, en pâturages,

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suffisamment peuplé pour fournir à la colonisation la main-d'œuvre nécessaire ', était un excellent champ d'opération pour une nation hardie et entreprenante. Il suffisait d'un homme pour lancer l'afîaire. Cet homme fut Léopold, roi des Belges.

• On évalue la population de bassin du Congo à 25 ou 30 milliong d'habitants.

C'est un fait relativement fréquent dans l'histoire que la naissance d'un Etat indépendant. Dans la seule Europe, nous avons vu surgir en ce siècle six puissances nouvelles : la Belgique, l'Italie, la Bulgarie, la Roumanie, la Serbie, la Grèce. Mais ce sont là des événements historiques qui ne sortent pas du droit commun. Qu'une population organisée et autonome, soumise par la lorce à une puissance étrangère, secoue son joug et proclame son indépendance, c'est un incident normal de l'histoire de la civilisation. Que cette population, désespérant de recouvrer sa liberté par les armes, préfère émigrer en masse et chercher ailleurs de nouveaux foyers où elle puisse vivre en paix sous ses propres lois, c'est encore un fait qui n'est pas rare au cours des siècles. Le dernier exemple nous est fourni par le Transvaal. Mais qu'un homme jette son dévolu sur un pa3's neuf et inconnu, s'en proclame maître et souverain, c'est une entreprise tout à fait rare, qui n'était jusqu'ici sortie du domaine de la fiction que pour entrer dans celui de l'opérette, témoin le triste sort de cet infortuné roi d'Araucanie et de Patagonie, dont les journaux nous ont, il y a peu d'années, raconté les tribula-

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lions. Eh bien, si étrange et anormale que soit son origine, l'entreprise congolaise a été un grand succès. Toutes les puissances du globe ont reconnu le pavillon du nouvel Etat, ont garanti sa neutralité, son indépendance, et d'immenses débouchés commerciaux ont été ouverts à la mère patrie. 11 est vrai que l'audacieux aventurier qui sut mener à bien cette difficile campagne ('tait un des souverains les plus honorés, les plus sages, les plus riches et les mieux apparentés de la vieille Europe, ce qui simplifia singulièrement sa tâche. Mais si le roi Léopold trouva, dans l'autorité qui s'attachait à sa couronne et à son nom, des facilités particulières, rendons également justice à la prévoyance habile et à la patiente sagacité auxquelles la Belgique est redevable de son empire colonial.

La naissance de l'Etat du Congo remonte à l'année 187(3. A ce moment Stanley avait depuis deux ans quitté Zanzibar. Un an encore devait s'écouler avant qu'il reprît contact avec la civilisation aux bouches du Congo et dévoilât au monde les secrets de l'Afrique ('quatoriale. Le roi Léopold, avec infiniment de prévoyance et de sens politique^ prit date pour être le premier à b('n('ficier des ri'sultats du voyage. Il rc'unit à Bruxelles, en septembre 1870, une conférence géographique où figurèrent des voyageurs, des géographes, des hommes politiques. L'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, la France, l'Angleterre, l'Italie et la Russie y ('(aient repr('scnt('es. Les délibérations durèrent trois jours. On s'en tint aux g('n('rnli(ésles plus vagues. Le l'oi, président delà conférence, prit la parole : « L'hon-

neur de l'Europe, disait-il, exigeait que l'on ouvrit à la civilisation ces immenses régions encore inconnues ; il comptait sur la conférence pour mener à bonne lin cette croisade de science, d'humanité ■et de progrès, digne du xix° siècle. »

En se séparant, la conférence vota la création d'une Association internationale africaine chargée de mettre à exécution les idées qu'elle avait émises. €ette Association avait son siège central à Bruxelles où elle était représentée par une commission internationale '. Plusieurs missions furent organisées par ses soins ; mais elles rencontrèrent de grandes difficultés et donnèrent peu de résultats.

Sur ces entrefaites (août 1877), Stanley arrivait à Borna et publiait le récit de son voyage. Le roi <itait prêt à agir. Sa décision fut prise immédiatement ; il résolut de s'emparer, au nom de l'Association qu'il présidait, des régions qui venaient d'être découvertes.

Avant tout il fallait s'entendre avec Stanle)\ Le roi dépêcha vers lui MM. Greindl et Sansford, qui le joignirent à Marseille, le jour même de son débarquement (janvier 1878). Les deux ambassadeurs exposèrent les vues de leur maître et sollicitèrent son concours. Stanley le promit sans restriction.

Restait à trouver l'argent. Une sociét»' en participation, le comité d'études du haut Congo, se chargea de faire les fonds. Le roi et les personnalités les plus marquantes de Bruxelles, MM. d'Ane-

• Elle était composée du roi, président, de MM. le D''Nachtigal, Quatrefages, Sansford, le baron Greindl.

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tlian, Bernaei t, etc.,, figurèrent parmi les souscripteurs et, en quelques jours, cette dernière difficulté fut levée. Rien ne retenait plus Stanley. En février 1879, il se rembarquait pour l'Afrique avec les pleinsjpouvoirs du roi et de l'Association et un crédit illimité.

Quelques mois avaient suffi au roi Léopold pour former son plan, trouver l'homme nécessaire, réunir les fonds et faire partir l'expédition. 11 pensait ainsi avoir une belle avance sur tous les concurrents.

Stanley, à bord de V Albion, partit pour Zanzibar, où il allait recruter son personnel. On saisit habilement cette circonstance pour détourner les soupçons. L'explorateur, disait-on, partirait, comme en 1874, de la côte est. Il ferait une seconde édition de son voyage. Le secret fut bien gardé. Dès que ses préparatifs furent terminés, VAlhion quitta sans bruit Zanzibar, contourna toute l'Afrique et arriva le 14 août 1879 aux bouches du Congo. L'expédition prit terre à Banana. Le 21, elle partait à la conquête du fleuve : o steamers, avec de nombreuses barques et allèges, transportaient l'état-major, la petite armée qui lui servait d'escorte et un matériel considérable. En septembre, la flottille dut s'arrêter à l'endroit où allait s'élever la station de Yivi. Les steamers furent démontés et on s'engagea dans les montagnes en longeant la rive gauche du fleuve. « Ce fut, dit l'historiographe attitré du Congo, M. Wauters, ce fut une année de terribles épreuves que celle pendant laquelle se poursuivit cette interminable série d'ascensions de

pentes abruptes et dosolecs, suivies do descentes de rampes glissantes. L'expédition allait lentement dans ce pays sans routes, par les marais, par les ravins inondés, se frayant un chemin à la mine à travers le roc, à la hache à travers la foret '. » Enfin, en décembre 1881, après deux années d'efforts, la colonne arrivait au Pool: Stanley triomphait. De journaliste il devenait fondateur d'empire ; il allait planter orgueilleusement, sur ce sol vierge, le drapeau étoile d'or, lorsqu'à sa profonde stupeur, le drapeau tricolore se leva devant lui. La place était prise. C'est à M. de Brazza que nous sommes redevables de cette page élégante et glorieuse de notre histoire coloniale.

La découverte du Congo avait laissé la France dans une indifférence parfaite. Notre pays, chacun le sait, gémissait alors sous la tyrannie. Avant de s'occuper d'expansion coloniale, il fallait asseoir la liberté sur les ruines de Tordre moral. M. de Brazza, heureusement, veillait sur nos intérêts. 11 ne demanda rien, sachant bien que ce serait inutile. Il sollicita seulement et obtint sans peine la permission de risquer une fois de plus sa vie, en compagnie de quelques Sénégalais. Puis il surveilla attentivement les mouvements de Stanle}'. Son départ

^ L'Etat indépendant du Congo, par A.-J. Wauters. Bruxelles, 1899. — Nous avons beaucoup profite de ce remarquable ouvrai^e, qui contient une loule de renseignements in. téressants. M. Wauters est un des hommes de Belgique qui connaît le mieux le Congo. Secrt^taire général de la C'» du (]ongo pour le commerce et l'industrie, directeur du journal le Mouvement r/èographique, qui est l'organe attitré de l'Etat indépendant, son nom est inséparable de l'histoire du Congo depuis vingt ans.

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pour Zanzibar le surprit. Mais quand il vit V Albion revenir au nord, passer le canal de Suez, puis le détroit de Gibraltar, le plan des Belges lui apparut clairement et son parti fut pris. A peine ï Albion avait-elle quitté la Méditerranée que lui-même s'embarquait. Il arrivait au Gabon, y trouvait quelques-uns de ces laptots du Sénégal, admirables soldats, pourvu qu'ils suivent un homme qui a du cœur, et s'engageait à leur tête dans le bassin de l'Ogooué. Quelques années avant, il avait déjà exploré cette région et s'y était nn'nagé des intelligences. Il put donc marcher rapidement, et tandis que la lourde et puissante expédition de Stanley se débattait péniblement dans les défilés des monts de Cristal, M. de Brazza, en septembre 1880, débouchait victorieusement sur le Pool, devançant de quinze mois son rival. Là, sans perdre de temps, il signait des traités d'amitié et de protectorat avec les chefs du pays, obtenait une concession du premier d'entre eux, le roi Makoko, et fondait sur la rive droite du Pool la station qui reçut plus tard le nom de Brazzaville. Puis, confiant la garde du pavillon national au second de l'expédition, le sergent Malamine, il descendait le lleuve et prenait possession de la rive droite. Un an après arrivait Stanley avec ses soldats, ses canons et ses steamers. Le sergent ]Malamine le reçut gravement au nom de la Franco. Ce fut une rude et amcrc déconvenue pour l'orgueilleux Stanley. Il ne nous l'a jamais j>aiduuu('e. I*our nous, Français, il nous faut remercier celui qui, en cette circonstance UK'morable, sut porter haut nos couleurs

et les maintenir si fièrement ; non pas certes que notre drapeau n'ait été bien souvent le premier à l'honneur, mais, hélas ! sur cette terre d'Afrique qu'il a parcourue en tous sens, nombreux sont les rivages témoins de ses hauts faits où d'autres emblèmes l'ont remplacé. Trop rarement nous avons su défendre les conquêtes de nos soldats et de nos explorateurs.

Du moins, sur les rives du Congo, l'œuvre de 31. de Brazza est-elle demeurée entière. C'est un beau titre de gloire. Il était bon de le rappider ici.

Déçu dans ses espérances, Stanley dut repasser sur la rive gauche du fleuve ; il y jeta les fondements de Léopoldville (décembre 1881), et mit à flot trois de ses steamers. Dès lors, l'exploration méthodique et la conquête du bassin vont marcher à pas de géant. Les vapeurs de l'Association remontent le fleuve jusqu'au delà des Stanley Falls, et reconnaissent les principaux affluents ; peu à peu, le réseau fluvial de l'Afrique appaiait dans toute son ampleur, et les limites du bassin sortent de l'ombre. En trois ans, d'immenses résultats sont acquis.

Mais ces progrès incessants n'étaient pas sans éveiller les susceptibilités des voisins. L'Angleterre était, à cette époque, mal disposée pour l'Association. En 187(i, elle avait refusé d'y entrer pour se réserver sa liberté d'action. Le Portugal, fort de ses droits historiques, réclamait la possession de toute l'embouchure du fleuve. Entin M. de Brazza déployait sur la rive droite une activité merveilleuse, et son habile diplomatie nous pcr-

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mettait, sans tirer un coup de fusil, de reculer au loin nos frontières vers le nord et l'est. Ainsi de tous cotés les agents de l'Association se heurtaient auK puissances A^oisines. Les relations se tendaient, et la partie devenait trop inégale. L'Association n't'tait qu'une société particulière. Sa position était fausse et embarrassante, dangereuse même ; ni l'Angleterre, ni le Portugal, ni la France, n'étaient tenus de s'incliner devant elle, moins encore de faire reculer leurs drapeaux devant un pavillon inconnu. Il devenait urgent d'aftirmer la prise de possession du Congo, de créer un organisme capable de se défendre et de faire agréer par l'Europe la situation de fait qu'une initiative individuelle avait provoquée en Afrique.

Ce n'était pas une mince besogne que d'introduire dans les formes, auprès des cours et des chancelleries européennes, la création originale d'une société d'explorateurs et d'un comité de gens d'affaires. Si le roi Léopold n'avait pas été de son nom à la tête de cette entreprise, il est fort à croire qu'elle aurait échoué et que la France, l'Angleterre et le Portugal se seraient purement et simplement partagé ses dépouilles. Le roi sut éviter l'('cueil et acquérir, pour son œuvre personnelle, droit de cité en Europe. Le Congo eut d'ailleurs cette bonne fortune de trouver un avocat imprévu dans riiomme d'Etat qui faisait alors la loi. l*ourquoi M. de lîismarck, autrefois fort indillérent aux choses d'outre-mer, accepta-t-il de servir de parrain au nouvel Etat? l*^tait-cc simple gracieuseté envers une dynastie allemande, vieille sympathie

entre les Ilohenzollern et les Cobourg? Etait-ce le désir de faire pièce aux Français qu'il n'aimait i^uère et aux Anglais qu'il goûtait moins encore? Ou plutôt jM. de lîismarck n'a-t-il pas obéi aune inspiration plus g^rave et plus élevée et ne faut-il pas voir dans sa conduite une des premières manifestations et non des moins intéressantes de la politique africaine de l'Allemagne ?

L'initiative du roi Léopold avait profondément ('tonné l'esprit ordonné et méthodique du chancelier, non pas qu'il fût choqué de la partie financière et économique du projet ; il n'a jamais méprisé les affaires, mais les projets politiques du roi lui paraissaient chimériques. 11 ne concevait pas qu'un petit Etat neutre sans armée et sans marine pût s'annexer un empire grand comme l'Europe centrale, et, dans l'intimité, il souriait volontiers de cette conception bizarre d'un royaume indépendant créé en plein milieu de l'Afrique, et rattaché par un lien personnel à la couronne de Belgique.

Si cependant il ne marchanda pas son concours à l'Association internationale, c'est qu'il espéra que la situation nouvelle qui allait se dessiner en Afrique pourrait ménager à l'Allemagne des chances heureuses dans l'avenir. Il ne lui déplaisait pas que de hardis pionniers fissent le gros ouvrage et courussent les premiers risques, s'il pouvait garder l'espérance de bénéficier de leurs entreprises et de pécher un jour en eau trouble. Telle fut, du moins, l'impression générale ressentie à Berlin pendant la durée des négociations qui remplirent tout l'hiver de 1884 à 1885. On eut bientôt

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le sentiment, dans les cercles diplomatiques, que M. de Bismarck prévoyait un échec pour la Belgique. Il la voyait se heurtera des difficultés financières politiques et militaires trop lourdes pour elle, et pensait, qu'un jour ou l'autre, elle serait forcée, sinon de passer la main, du moins de recourir aux bons offices d'un puissant ami. Le moment serait venu alors de démasquer ses batteries et de présider au partage de ses dépouilles.

Rien ne pouvait mieux servir les desseins de M. de Bismarck, que de voir un Etat faible, destiné par la force des choses à devenir un jour le satellite de l'Empire allemand, lui préparer les voies dans l'Afrique centrale. Aussi ne négiigea-til rien pour assurer ses premiers pas, et écarter de son chemin les compétiteurs qui, en barrant la route au roi Léopold, gênaient les vues lointaines de son héritier présomptif.

L'adversaire le plus redoutable était l'Angleterre qui voyait avec un dépit mal dissimulé un petit pays, riche et aventureux, mettre la main sur l'immense bassin du Congo, et soustraire à son influence les plus belles parties de l'Afrique centrale. Partir en guerre contre l'Association internationale était délicat et dangereux; l'Angleterre n'avait pas l'ombre d'un prétexte. En eùt-elle trouvé un (avec elle il ne faut jamais désespérer), elle se serait heurtée à l'Allemagne. Le cabinet de Saint- James crut plus habile et profitable de rester dans l'ombre et adopta un plan en tout semblable à celui qui avait prévalu à JJerlin. Tandis que le gouvernement allemand avait poussé en avant l'Asso-

ciation internalionale et cachait ses ambitions derrière celles du roi Léopold, le cabinet anglais se dissimula derrière les Portugais et soutint énergiqucmcnt leurs revendications. 11 avait tout avantage à cette combinaison, car si le Portugal dominait au Congo, l'Angleterre était certaine d'y garder sa place. Depuis plus de deux siècles ce pays évoluait dans son orbite. Elle le tenait, ou du moins, croj-ait le tenir par les mille liens de la politique, du commerce et de la finance. D'ailleurs, il fallait compter avec les éventualités de l'avenir, et il était toujours plus facile de se quereller avec le Portugal, pays isolé et sans appui en Europe qu'avec la Belgique, Etat neutre sur lequel l'Europe entière a les yeux jalousement fixés.

C'est dans ces conditions que, par le traité du 26 février 1884, l'Angleterre reconnut la souveraineté du Portugal sur l'embouchure du Congo et sur le bas fleuve, tout en retenant pour elle-même des avantages commerciaux et politiques prépondérants.

Le procédé était habile : c'était un coup droit porté aux prétentions de Léopold, car la possession du haut fleuve et de tout le bassin central n'avait de valeur que si le débouché vers la mer restait libre. C'était également la ruine des espérances allemandes- On conçoit, dès lors, pourquoi M. de Bismarck accueillit chaleureusement la demande d'intervention qui lui fut^ sur l'heure, adressée par le roi des Belges. Dès le mois d'avril i88i, il protesta à Londres et ù Bruxelles contre les stipulations de l'accord anglo-portugais.

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Deux mois plus lard (23 juin), il informa officiellement le Reichstag des projets des Belges, ajoutant que le gouvernement impérial leur était favorable. En même temps il conviait tous les représentants des puissances à se réunir à Berlin, pour examiner les conséquences qui devaient résulter du nouvel état de choses.

Devant ces manifestations réitérées, le cabinet anglais céda, et, le 26 juin, le chef du Foreign-oftice déclara qu'il renonçait à soumettre à la Reine la ratification du traité. L'Association internationale était victorieuse et M. de Bismarck était arrivé à ses fins. Du même coup l'Allemagne se posait en grande puissance africaine, et, ceci est au fond la moralité de lïncident, elle affirmait publiquement qu'en Afrique comme en Europe aucune question politique ou économique ne pourrait désormais être réglée sans la participation et la sanction de l'Empire.

L'Europe acquiesça tacitement, et répondit tout entière à l'appel de M. de Bismarck. La conférence de Berlin fut inaugurée le 13 novembre, et s'occupa d'établir une entente internationale sur les principes suivants :

1" Liberté du commerce dans le bassin du Congo;

2*' Application au Congo et au Niger des principes de la lil)erl(' de navigation.

3° Définition des loinialités à observer pour que des occupations nouvelles sur la cote d'Afrique soient considérées comme eiïectives.

L'acte général de lierlin, qui fut publié après la clôture de la conférence, a donné la substance

des résolutions qui furent alors adoptées par les plénipotentiaires.

Cet acte fixait les limites conventionnelles du bassin du Congo, « où devait être appliqué le principe de la liberté commerciale entendu dans son sens le plus absolu ». Les articles 3 et 5 prohibaient spécialement toute concession de monopole ou privilège quelconque, et toute taxe douanière. L'art. 1 0 proclamait la neutralité de tout le bassin. Enfin, les articles J3, 14 et 15 garantissaient la liberté complète de la navigation sur le Congo et ses affluents, tant pour les bâtiments de commerce que pour les navires de guerre.

Un traiti', a-t-on dit, est fait pour être violé. Ce n'est pas le sort réservé à l'acte de Berlin qui aura fait mentir le proverbe. Jamais traité international ne fut foulé aux pieds avec un plus beau sang- froid. On sait ce que l'Angleterre a fait de la liberté de navigation sur le Niger ; nous verrons plus tard ce qui est advenu de la liberté commerciale au Congo.

Malgré tout, la conb-rence de Berlin gardera sa place dans l'histoire de l'xVfrique, parce qu'elle a consacré l'existence de l'Etat indépendant du Congo. M. de Bismarck avait invité ol'liciellement l'Association à la conférence. Le 3 novembre 1884, avant la première réunion, le gouvernement impt'rial la reconnut comme puissance souveraine. Déjà, les Etats-Unis l'avaient précédé dans celte voie. Tous les autres gouvernements suivirent cet exemple.

L'Etat indépendant du Congo était fondé et reconnu. Restait à lui donner un souverain. Ici, au-

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cune difficulté internationale ne pouvait s'élever, car le roi Léopold n'avait aucun compétiteur. Il n'y avait à régler qu'une question de droit constitutionnel. Le roi des Belges pouvait-il être en même temps souverain du Congo? Les Chambres belges consultées donnèrent leur assentiment sans enthousiasme (28-30 avril 1885). L'initiative audacieuse du roi efîrayait beaucoup d'esprits. Assurément, il ne s'agissait d'établir entre la Belgique et le Congo qu'une union personnelle. Le roi et ses conseillers insistaient sur ce point ; mais il était évident pour tous que cette tiction légale n'aurait qu'un temps et qu'un jour ou l'autre la Belgique aurait à sa charge l'œuvre de son roi. Cette perspective ne souriait pas à tout le monde. Quatre années à peine s'étaient écoulées et déjà les voiles tombaient de toutes parts. « Il n'y aura, avait dit le roi dans son message du IG avril 1885, entre la lielgique et l'Etat nouveau, qu'un lien personnel. J'ai la conviction que cette union sera avantageuse pour le pays, sans pouvoir lui imposer de charges en aucun cas. » Malgré cette assurance, le roi n'hésita pas à demandera son parlement 10 millions pour la compagnie du chemin de fer de Matadi au Pool. Le crédit lut voté. Quelles que fussent encore les hésitations de l'opinion, l'intérêt économique primait ici la question politique et l'on passa outre. L'année suivante (1890), surgit un nouvel incident. Les caisses de l'Etat étaient vides, ses ressources épuisées. L'emprunt à iots de 150 millions avait échoué. Coûte que coûte, il fallait trouver de l'argent. Le roi sollicita un prêt de -."> millions

payables en dix ans. Celle lois, le cas était épineux; on l'isquait d'indisposer ou même d'inquiéter les esprits. Aussi, le roi crut-il habile de joindre à sa demande de crédit un projet de convention, d'après lequel la Belgique aurait la faculté, à partir de l'année l'.HM), de s'annexer l'Etat du Congo avec tous les biens, droits et avantages attachés à la souveraineté de cet Etat. En même temps, il faisait présenter au parlement un testament en date du 2 août 1889, par lequel il déclarait léguer, après sa mort, à la Belgique, tous ses droits souverains sur le Congo. C était là assurément une conception singulière. Qu'un souverain dispose par testament d'un pays soumis à ses lois, c'était jadis un droit admis de tous ; dans nos temps modernes, c'est déjà un étrange anachronisme. Mais que, dédoublant sa personnalité, Léopold, souverain du Congo, lègue ses possessions d'outre-mer aux ayants droit de Léopold, roi des Belges, c'est un expédient bizarre, qui n'a pas son précédent dans l'histoire du droit public. Quoi qu'il en soit, si le testament du roi provoqua quelque surprise, il ne rencontra pas d'hostilité. L'opinion se faisait peu à peu à l'idée coloniale, et la convention linancièrc et politique fut votée sans difficulté (25 et 30 juillet 1890).

La Belgique devra donc en 1900 prendre une décision. Quelle sera-t-elle ? Il est diflicile de le préjuger. Au fond, il est impossible qu'elle répudie l'œuvre poursuivie depuis vingt-cinq ans. Mais son intérêt n'est pas de liàler les événements ; la combinaison actuelle lui est plus favorable. La Belgique bénéficie de tous les avantages que procure

50 ORIGINE DE l'État indépendant du congo

à la mère patrie un riche domaine colonial et n'en supporte que partiellement les charges. Elle est affranchie de tous les soucis diplomatiques et des difficultés internationales. Un incident a prouvé d'ailleurs que la Belgique n'est pas pressée de faire le pas décisif. En 1895, à l'occasion d'une nouvelle demande de fonds (la question financière est toujours le point faible du nouvel Etat), le roi Léopold déclara qu'il consentait à céder immédiatement le Congo à son pays, et le cabinet présenta un projet de loi en ce sens. De nombreuses protestations s'élevèrent. Des journaux appartenant aux nuances les plus diverses, depuis l'ultra-clérical Patriote jusqu'aux feuilles socialistes les plus violentes, entamèrent une ardente campagne d'opposition. Un parti hostile se dessina à la Chambre, le gouvernement céda. Une crise ministérielle s'ensuivit, et le projet fut retiré.

Telles sont les origines de l'Etat du Congo. Un jurisconsulte en tirerait un chapitre piquant de droit international. Mais, somme toute, le roi Léopold est parvenu à ses lins. S'il ne s'était pas mis personnellement en avant, il est fort à croire que la Belgique aurait reculé devant l'effort à faire, et qu'elle n'aurait pas aujourd'hui la perspective d'hériter d'un immense empire colonial en plein rapport. Le roi Léopold aura bien mérité de sa patrie.

Les quinze années qui se sont écoulées depuis la naissance de l'Etat indépendant ont été fructueusement employées.

11 fallait d'abord reconnaître le pays, en fixer les limites et s'entendre avec des voisins souvent mal disposés. Il fallait ensuite conquérir les territoires qu'on s'était adjugés, réprimer la traite, repousser les incursions des Arabes chasseurs d'esclaves, comprimer des révoltes, enfin donner au pays un embryon d'administration et d'organisation politique. Les débuts furent longs et malaisés, mais le succès répondit aux efforts d'une volonté persévérante.

La question des frontières fut la plus délicate à régler : les premières difficult('s furent soulevées par le Portugal. 11 voulait défendre, disait-il, des droits historiques qu'il faisait remonter jusqu'au xv"^ siècle. Des hauts faits de ses anciens navigateurs, il prenait titre pour réclamer la souveraineté des deux rives du fleuve et du littoral avoisinant son embouchure depuis le 8^ degré jusqu'au 5*^12' de latitude sud. 11 ne s'en tint pas à des réclamations platoniques ; et il crut

52 ORIGINE ET EOXDATIOX DE l'ÉTAT

habile de profiler des mauvaises dispositions de l'Angleterre envers l'Association pour faire admettre ses prétentions par cette puissance ; mais nous avons vu comment l'opposition de l'Allemagne contraignit les deux parties à revenir sur les avantages réciproques qu'elles s'étaient reconnus par la convention du 20 février 1884. L'année suivanle (14 février 1885), un traité intervint entre le nouvel Etat du Congo et le Portugal, qui consacra la renonciation de celui-ci à ses prétentions. Deux autres conventions postérieures (25 mai 1891 et 25 mars 1894) réglèrent définitivement le tracé des frontières. Au nord du fleuve, le Portugal fit reconnaître ses droits sur l'enclave de Kabinda. Au sud, il obtint l'accès de toute la rive gauche jusqu'à Matadi, Toute la rive droite resta à l'Etat indépendant.

Avec la France, la question fut plus épineuse, et l'on fui long à s'accorder. C'est qu'en elTet les intérêts de la France et de lElat étaient diamétralement opposés.

La France n'entendait pas se laisser confiner sur les bords du fleuve. Elle voulait garder ses communications, d'un côté avec la mer et ses colonies du (jabon, par le bassin de l'Ogooné, le Tchfloango et le Kouilu ; de l'autre avec le Tchad, et sa sphère d'influence du nord-ouest par le bassin du Chari. En outre, elle voulait réserver l'avenir en laissant ouverte au nord- est la route du Nil par rOubanghi et le lîahr-cl-Gazal. C'était également la [)rét('ntion de l'J^^tat du Congo. Le bassin côlier du Kouilu, le haut Ogooué, même le bassin du

Chari nous furent reconnus d'assez bonne grâce; mais la discussion s'envenima lorsqu'il s'agit de déterminer nos limites au nord et au nord-est. Il faut rendre cette justice à notre diplomatie que dans ses rapports avec l'Etat indépendant elle fut à la hauteur de sa tâche. Peut-être dut-elle son succès à l'habileté de son conseiller technique, M. de Brazza ; mais enfin elle réussit. Dès le premier jour, elle avait pris une position très forte. Lorsqu'en 1884, l'Association était menacée dans son existence par le Portugal, en même temps qu'elle sollicita l'appui de ri\llemagne, elle se tourna vers la France et lui demanda de l'aider à vivre. La France accueillit volontiers ses ouvertures. Elle promit de respecter les territoires de l'Association et de ne mettre aucun obstacle à l'exercice de ses droits. En revanche, l'Association déclara qu'elle ne céderait à personne ses possessions, et que si, par des circonstances imprévues, elle était amenée un jour à les abandonner, elle donnerait à la Franco un droit de préférence. (Convention du 23 avril 188 i.) Ce n'était pas pour nous un médiocre avantage. Non seulement nous acquérions la certitude de n'avoir jamais, en ces parages, que des voisins de notre choix; mais encore nous prenions barre sur l'Association, et nous pouvions désormais, dans la mesure qu'il nous conviendrait, abandonner tout ou partie de notre droit pour ol)tenir d'elle, en échange, des avantages considérables. Un prochain avenir allait le montrer.

Le traité du 5 février 188'), le deuxième en date,

Ot ORIGINE ET FONDATION DE L ETAT

fixa les limites communes depuis la mer jusqu'à l'équateur. La frontière était déterminée à l'ouest par le cours du fleuve côtier, le Tchiloango ; de la source de ce fleuve au Congo, par une ligne idéale qui allait aboutir sur la rive droite, un peu en amont de Manyanga. De Manyanga, elle suivait le thalweg du fleuve jusqu'à uri pointa déterminer, en amont du confluent de la rivière Likona Nkoundja. De là, elle quittait le Congo et remontait au nord, le long du 17' degré de longitude est de Greenwich, en suivant la crête orientale du bassin de la Likona, qui devait rester en entier à la France.

Cette convention paraissait, à première vue, d'une clarté et d'une précision absolues. En réalité, elle était inexécutable en ce qui concernait nos limites sur le moyen et le haut Congo. La faute n'en est pas aux négociateurs de 1883. Les deux parties ont été de bonne loi ; mais les connaissances géographiques étaient alors des plus vagues sur ces régions. Les coordonnées astronomiques étaient mal établies. Par la suite, on releva des erreurs d'appréciation de plus de 1 degré. En outre, on ignorait absolument le point où la Likona se jetait dans le Congo. En 1878, M. de Brazza avait découvert le cours supérieur de cette rivière par 13 degrés de longitude est. Elle se dirigeait vers l'est et le sud-est, et, au dire des indigènes, se transformait en un vaste fleuve, coupé d'iles que leurs pirogues mettaient plusieurs jours à traverser. Sur la foi de ces renseignements et d'autres analogues, on admettait généralement, en

INDKPKNDANT DU CONGO 00

188'i, que la Likoria n'était autre que 1"< )uljan{^^hi, dont le confluent seul était alors connu, ou du moins que les deux rivières avaient dans le Congo un coniluent commun. C'était une grave erreur; mais elle était universellement accréditée en 1883. Sur toutes les cartes de l'époque, et notamment sur la carte officielle annexée au traité, la Likona était confondue avec l'Oubanghi. En aval du confluent de l'Oubanghi ne figurait aucune autre rivière. Dès lors, l'intention du négociateur était évidente ; il avait entendu fixer les limites communes sur le Congo, au point où ce fleuve reçoit le grand affluent du nord. Là-dessus tout le monde était d'accord. Le Mouvement géographique, l'organe quasi officiel du Congo, qui l'année suivante devait jeter feu et flammes, n'avait alors aucune hésitation. 11 expliquait de la manière suivante la portée de l'article 3 du traité :

« Le traité du 3 février 1885 fixe comme limite le Congo depuis la station du Manyanga jusqu'au delà de celle d'Equateur jusqu'à un point à déterminer entre l'équateur et le 1'^'" degré de latitude nord '. » 11 suffit de jeter les yeux sur la carte pour voir que cette interprétation semi-officielle de la lîelgique étendait nos possessions sur le Congo au delà même de ce que nous avons jamais songé à réclamer. En outre, elle fait ressortir avec la dernière évidence que les deux parties reconnaissaient avoir fixé la frontière commune au vaste estuaire

1 Movvement géographique, 8 février 18S5. Voy. éyilement la carte publiée dans le n" du 8 mars 1885.

OG ORIGINE ET FONDATION DE l'ÉTAT

voisin de l'Equateur, seul confluent alors connu sur une longueur de plusieurs degrés. Cela est si vrai, que l'année suivante la commission mixte qui déterminait sur le terrain les limites matérielles, en exi'cution de la convention de 1885, n'hésita pas à fixer le point terminus de nos possessions sur le Con£!0 au confluent de l'Ouban^hi par Û°G'20" de latitude sud et 17o33' de longitude est de Greenwich. Ce point fixé, les officiers belges et français voulurent continuer leur mission en relevant le cours de l'Oubanghi et la crête orientale de ce bassin qui, d'après eux, aurait dû marquer la limite de la zone française. JMais, dès les premiers pas, ils s'arrêtèrent^ car ils reconnurent que l'Oubanghi, loin de venir du nord-ouest, comme tout le monde le croyait, coulait du nord-est. Son bassin s'étendait indéfiniment à l'est, et il devenait impossible de faire coïncider la limite géographique avec la limite astronomique du 17" degré.

Dans l'intervalle, les découvertes géographiques avaient fait des progrès énormes. Le cours de la Likona avait éti^ relevé et reconnu jusqu'à son confluent situ(' à près de 150 kilomètres au-dessous de l'Oubanghi. Quant à l'Oubanghi lui-même, il apparaissait comme la grande artère si longtemps cherchée qui ouvrait la route vers le Nil. Celle révélation décontenança singulièrement les Belges. Le gouvernement congolais refusa de ratifier les travaux de la commission de d('limilalion. Il nous invita à abandonner l'Oubanghi, et prélendit nous faire reculer jusqu'au confiuenl nouvellement reconnu de la Likona, à plus de 1 degré en arrière.

C^'tait peut-être l'interprétation littorale du traité, mais à coup sur c'était une interprétation abusive et d'une bonne foi douteuse. Il était au moins étrange de spéculer sur des erreurs géographiques involontaires, et trop souvent inévitables en pays inconnu pour rejeter notre frontière à 130 kilomètres plus bas et lui substituer, au lieu de l'Oubanglii, lleuve immense et d'une importance économique de premier ordre, un ruisseau sans valeur comme la Likona.

Là-dessus s'engagea une discussion longue, âpre et souvent malveillante. Ce fut une belle lutte entre l'esprit et la lettre du traité, entre la bonne foi et l'interprétation judaïque d'un texte inapplicable. En lin de compte, on aboutit à une transaction. Notre frontière resta fixée sur le Congo au con- (luent do l'Oubanghi et remonta au nord en suivant le thalweg de ce fleuve. Pour prévenir autant que possible tout désaccord ultérieur, il était stipulé que, quelle que fût la direction du haut Oubanghi, le 4° parallèle de latitude nord limiterait les deux sphères. En longitude, nous nous étendions jusqu'à la crête orientale du bassin de l'Oubanghi, située au nord du i'' parallèle.

Ce traité du 20 avril 1887 était équitable. La France assurait définitivement sa liberté d'action au nord et à l'est. Le Congo conservait également le champ libre vers le Nil, au sud du 4° parallèle. Malgré tout, les Belges se plaignirent amèrement. Ils nous ont accusés de la plus insigne duplicité, et ^1. de Hrazza, dont l'aelivité et l'habile diplomatie avait puissamment secondé notre gouvernement,

OO ORIGINE ET FOiS'DATION DE L ETAT

est reste pour eux le type moderne de Machiavel. C'est vraiment aller un peu loin. Les stipulations arrêtées en 1883 étaient inexécutables, comme contraires à la nature des choses. Elles étaient fondées sur des notions géographiques inexactes qui, un an plus tard, étaient complètement bouleversées. Exiger dans ces conditions l'application stricte du traité de 1885 eût été un procédé exorbitant. A une situation entièrement nouvelle devait correspondre un règlement nouveau. Les Beliies auraient, d'ailleurs, mauvaise grâce à se plaindre. Si, en 1887, la balance a été tenue rigoureusement égale entre les deux parties, elle n a pas tardé depuis à pencher en leur faveur. Les Belges, en effet, au cours de leurs explorations, dépassèrent le 4® degré de latitude, qui avait été iixé comme limite commune ; ils étendirent leurs postes sur la rive droite de rOuellé, prolongement de l'Oubanghi, jusqu'au 5*^ parallèle. Le traité de 1894 consacra celte usurpation et reporta notre limite à un degré plus au nord. Elle est dorénavant déterminée par le cours du M'bomou, principal affluent de droite de l'Oubanghi-Ouellé. Ce fut de notre part un bon procédé. La France a toujours su montrer de la courtoisie envers les Etals faibles. Ici encore, elle n'a pas reculé devant un sacrilice sensible pour assurer des relations de bon voisinage.

Enlin, en môme temps qu'i-tait réglée la question de rOubanghi, deux avantages polili(}ues et linanciers, dont l'un très st'rieux, ('taient concédés à l'Ktat ind(''pendant, et devraient lui faire regarder cette convention de 1887 avec moins de jalousie

et de regrets. En premier lieu, le gouvernement français autorisa l'émission et la négociation à Paris (les bons à lots du Congo, maigri' la forme bizarre de cet emprunt, où Ton aurait pu ne voir qu'une loterie mal déguisée. En outre, et ceci est d'importance capitale, la France s'engagea à ne pas user de son droit de préemption au cas où le souverain du Comro céderait ses territoires africains à la Belgique. CcHait là, pour les Belges, un avantage incontestable. B est infiniment improbable que le roi Léopold aliène tout ou partie de ses territoires africains en faveur d'un tiers étranger; mais, en revanche, il est certain que le Congo sera un jour ou l'autre annexe* à la Belgique. C'est pour lui une éventualité' nécessaire. C'est également le plus cher d('.sir du roi. Notre droit de préemption y taisait obstacle. En renonçant à cette faculté, nous avons assuré l'avenir de la domination belge au Con!j:o.

Cette année 1894 fut également marquée par un litige où la France, l'Angleterre et le Congo étaient intéressés.

L'Angleterre avait d'abord vu d'un mauvais œil l'influence belge grandir dans l'Afrique équaforiale. L'axiome de la politique britannique est qu'un pays vacant ou inorganisé' appartient de droit au peuple anglais. Toute puissance qui acquiert une colonie sur un point quelconque du globe lui fait une injure personnelle. Les progrès des Belges l'ulcéraient ; mais ce fut bien autre chose quand les Français s'i'tablirent dans les bassins du Chari et de l'Oubanghi, se rapprochant

60 ORIGINE ET FONDATION DE l'ÉTAT

ainsi du fleuve saciv, le Nil. Entre deux adversaires, il fallait choisir, et plutôt que de s'opposer ouvertement à la marche parallèle des rivaux, il sembla plus habile aux Anglais de les mettre aux prises, sauf ensuite à pécher en eau trouble. D'ailleurs, l'Angleterre avait besoin du Congo pour faire passer sur son territoire la grande voie ferrée du Cap au Caire, qui est le rêve de l'impérialisme britannique. Le Congo, de son côté, avait besoin de l'Angleterre pour soutenir, vis-à-vis de la France, ses prétentions territoriales. Aussi les ouvertures de Londres furent-elles accueillies favorablement à Bruxelles, et l'on aboutit à la convention du 12 mai 1894. Par cette convention, la Grande-Bretagne donnait à bail au souverain du Congo, pour être occupée et administrée par lui pendant la durée de son règne, la rive gauche du Nil, depuis Mahagi, sur le lac Albert, jusqu'à Fachoda, ainsi que la partie du bassin du Bahr-el- Gazal, limitée à l'ouest par le 25'' méridien et au nord par le 10° parallèle. A la mort de Léopold II, une partie des territoires ainsi cédés, comprise entre le Nil et le 30" méridien, ferait retour à l'Angleterre, tandis que l'Etat du Cong^o ou ses ayants droit resterait propriétaire ou, si l'on veut, locataire emphytéotique de toute la portion du bassin de Bahr-el-Gazal, comprise entre le 25® et le 30'' méridien. Ile plus, était c«'dée au Congo une route (le 25 kilomètres de largeur, entre la frontière la phis [)ioclic de l'h'tat et Mahagi, sur le lac Albert, l'^n retour de ces concessions, l'I^^lat du Congo donnait à bail à l'Angleterre une bande de

terrain de 25 kilomètres de large, longeant sa frontière est et allant de rextrémitc; sud du lac Albert- Edouard à l'exln'mité nord du Tanganyka^ sur une longueur d'environ 2 degrés et demi. C'était le tracé du futur chemin de fer.

Celte convention du 12 mai 1894, si bizarre qu'elle soit, ne sort pas des habitudes de la politique anglaise. De tout temps, l'Angleterre s'est plu à disposer de territoires sur lesquels elle n'a aucun droit. Elle appliquait ce principe commode en 1894 en cédant au Congo tout le Balir-el-Gazal et la moitié du bassin de l'Oubanghi, où n'avait jamais paru le trop fameux léopard britannique.

Le procédé lui a souvent réussi. Le monde est aux effrontés, a dit Emile Augier. Celle fois, du moins, l'abus était par trop criant et amena des protestations. L'Allemagne ne voulut pas admettre l'existence, entre sa frontière et le Congo, de la route cédée aux Anglais, et les deux partis abandonnèrent leurs prétentions (22 juin 1894). Quant à la France, elle ne pouvait supporter une aussi audacieuse violation du traité signé en 1887. Ce traité limitait la sphère d'influence du Congo, au nord, au 4" parallèle ; à l'est, à la source de l'Oubanghi- Ouellé, c'est-à-dire au 30" degré. La convention anglo-congolaise de 1894 rejetait cette limite au nord, du 4^' au 10*^ parallèle, et à l'est du 30° au 20' méridien. Tout accès sur le Bahr-el-Gazal nous était fermé. Le cabinet de Bruxelles s'était avancé à la légère ; il dut céder devant la France comme il venait de céder devant l'Allemagne. Toutefois, il lit reconnaître ses droits sur la rive gauche du Nil,

62 ORIGINE ET FONDATION DE l'ÉTAT

depuis le lac Albert jusqu'à Lado. Ce lut tout le bénéfice qu'il retira de la convention de 1894. Au reste, l'acquisition de celte enclave dite de Lado ou de Retljaf a une réelle importance au point de vue stratégique et économique. Le Coni^o avait obtenu son accès sur le Nil. La France avait également la voie libre par le Bahr-el-Gazal. La partie demeurait égale.

Mais c'est ici qu'il faut admirer dans toute sa splendeur le triomphe de celte foi vraiment punique de nos voisins d'outre-Manche. Lorsque, à notre tour, nous voulûmes nous avancer sur le Nil par le Bahr-el-Gazal, nous nous heurtâmes à une fin de non-recevoir absolue. Du moment que le drapeau français entrait en ligne, le Nil redevenait le fleuve intangible, et non seulement le Nil, mais la source du dernier ruisseau dont les eaux coulaient vers l'est. Vainement, nous limes observer que puisque l'Angleterre avait reconnu au Congo le droit de s'étendre dans tout le Bahr-el-Gazal et le long du Nil, du lac Albert à Fachoda, c'est apparemment que ces régions n'étaient ni anglaises ni égyptiennes. Les ministres anglais n'eurent qu'une réponse. Toutes les eaux qui coulent vers le Nil appartiennent de droit à l'Anglelerre. Il fallut s'incliner. Ce triste épisode de notre histoire est trop proche de nous pour insister plus longlemps.

C'est ainsi que furent lixées les limites du Congo. Les Belges se prétendirent spoliés par leurs voisins ; mais vraiment leur part est assez belle. Sur les 3 millions et demi de kilomètres carrés du bassin du Congo, ils en possèdent 2 millions et demi. De

sa source à son embouchure, le fleuve coule sur leur territoire ; ils détiennent la plupart des affluents navigables. Leurs steamers ont accès sur tous les grands lacs de l'intérieur et sur le iNil. Que peut-on demander de plus ?

Les difficultés extérieures ne , furent pas les seules qu'eut à surmonter le nouveau royaume. Dans sa marche vers l'est, il allait se heurter à de redoutables ennemis. Lorsque ses colonnes arrivèrent sur le haut Congo, dans la région des lacs et sur le Nil, elles rencontrèrent des populations musulmanes que, depuis de longues années, les expéditions européennes avaient appris à connaître. Que la civilisation apparaisse par le nord, venant de rEg)^pte, par l'est, venant de Zanzibar, ou par l'ouest, venant du Congo, elle se trouve, toujours au môme point, arrêtée par des races fanatiques, nomades et guerrières, répandues dans les espaces immenses qui vont des lacs à la haute Egypte. De temps à autre, un mahdi les soulève et les jette en avant. Alors quelques jours suffisent pour plonger des contrées fertiles et peuplées dans la barbarie et la désolation. Il a fallu de véritables armées pour les arrêter sur le Nil au delà deKIiartoum.

Ces sauvages guerriers sont la plaie et la terreur de l'Afrique. Leur pays est le centre de la traite des nègres. C'est parmi eux que se recrutent les fameux chasseurs d'esclaves dont les expéditions

vont au loin, jusqu'au bord du 1'cliadct du Congo, razzier leur marchandise humaine. L'Europe n'a jamais pu entraver sérieusement leur commerce.

En 1883, lielges et Arabes se trouvèrent en présence aux Falls, où Stanley avait créé une station. Ces régions étaient alors au pouvoir de Tippoo-'I'ib, sultan du Manyema, homme d'une remarquable intelligence, tratîquant de premier ordre, qui avait monopolisé le commerce de l'ivoire dans tout le pays. Son autorité s'étendait sur un véritable empire. Stanley chercha à tirer parti de la force organisée qu'il trouvait en ces parages. Il persuada à Tippoo-Tib d'entrer au service de l'Etat et le nomma vali des Falls. L'idée était ingénieuse, les braconniers endurcis font souvent les meilleurs gardes ; mais ici l'initiative de Stanley ne réussit qu'à demi, car si Tippoo-Tib fut fidèle (du moins en apparence), ses fils et ses vassaux ne le suivirent pas dans sa soumission. Les hostilités s'engagèrent et s'étendirent à tous les pays musulmans. Toute la frontière de l'Etat, depuis Lado jusqu'au Tanganyka, les bassins de l'Aruwimi, du haut Congo et de la Lomami furent le théâtre de sanglants combats. L'occupation musulmane ne céda le terrain que pied à pied. Même à l'heure actuelle, la paix est loin d'être assuri'C dans ces régions.

C'est cependant une nécessité pour l'Etat d'en finir avec l'élément arabe et musulman. Tout l'avenir du haut Congo en dépend et l'enjeu en vaut la peine. Aussi les Belges ne ménagent-ils pour triompher ni leur sang ni leur or. Ils ont

66 OUKllNE ET FONDATION DE l'kTAT

conscience de semer pour récolter, et la récolle donne de belles espérances. Il faut l'avouer, hélas ! les intérêts économiques, bien plus que l'amour de l'humanité, marchent à l'avant-garde de la civilisation ! La répression de la traite est un beau titre à inscrire sur un drapeau, mais bien rarement elle a été autre chose qu'un prétexte honorable pour déguiser des convoitises et légitimer des ambitions. Si l'Europe part en guerre contre les chasseurs d'esclaves, c'est parce que leur sinistre industrie maintient la barbarie, ruine et dépeuple des régions riches et fertiles, et pour nous, civilisés, ces régions sont des capitaux à faire valoir.

Conclusion attristante, dira-t-on. Je ne crois pas que ce qui se passe au Congo soit de nature à la modifier. 11 n'est pas prouvé que la domination belge soit beaucoup plus douce aux nègres que celle des Arabes. Dans une lettre ouverte au roi Léopold, publiée en 18U1, un ancien oflicier au service de l'Etat, le colonel Williams, se faisait l'écho de bruits atroces répandus sur l'administration civile et militaire du Congo. Plus tard, en 1897, sir Charles Dilke portait à la tribune du parlement anglais des accusations plus graves encore et non moins précises. Les dénégations ne se sont pas fait attendre ; mais l'impression première subsiste, car chaque jour apporte un fait nouveau *. Il suffit pour

1 11 vient de se produire au Parlement belge une interpellation qui a dtWoilé des faits monstrueux à la charge de nombreux oHiciers ou agents de l'Etat. Des districts entiers ont été mis à feu et h sang pour hdter la récolte du caoutchouc et la rentrée des redevances (avril lyOOj.

s'en convaincre de feailleter les journaux de France, d'Angleterre ou d'Allemagne. L'j'^uropéen n'est pas toujours beau à voir dans l'exercice de ses fonctions civilisatrices. Au Congo, il semble avoir passé toute limite. Ceux qui ont assisté au recrutement par les officiers de l'Etat des auxiliaires nègres et des ouvriers du chemin de fer sont édiliés à ce sujet. Récemment encore l'un d'eux nous disait son impression ineffaçable à l'aspect de ces milliers d'hommes arrachés de leurs villages, et ■conduits chargés de chaînes jusqu'aux stations militaires, en laissant derrière eux des traces sinistres de leur passage. Officiellement on décore ces malheureux du nom de volontaires ; la vérité, c'est qu'entre ces convois de soldats esclaves et les chaînes de misérables nègres razziés par les trafiquants musulmans, il n'y a de différence que dans la religion de leurs conducteurs. C'est ainsi qu'un témoin digne de foi a pu dire de l'Etat du Congo, qui avait si solennellement prêché la croisade contre la . traite, qu'il est, à l'heure actuelle, la seule puissance chrétienne ayant des esclaves à son service *. Faut-il dès lors s'étonner des révoltes désespérées qui, à certains moments, ont failli compromettre l'œuvre des Belges. Des contingents entiers^ exaspérés de leurs soullrances, se soulevaient, massacraient leurs officiers, et retournaient dans leurs villages en dévastant tout sur leur passage. La répression ne se faisait pas attendre,

< On trouvera plus loin des détails édifiants sur le recrutes ment au To^'-o allemand et dans l'ancien Dahomey des esclave- ■destinés au Conico.

68 ORIGINE DE l'État indépendant du congo

sauvage et inexorable. Le fer et la flamme dispersaient les tribus rebelles, mais leur laissaient au cœur des désirs insatiables de vengeance et de représailles. Le calme est encore loin d'être revenu. Sur beaucoup de points, le feu couve sous la cendre. On saura l'éteindre, je n'en doute pas. Tôt ou tard, les fusils et les mitrailleuses imposeront partout la paix et le silence ; mais l'Etat aura inscrit dans son histoire une page lugubre et peu glorieuse. Le drapeau étoile d'or a fait de grandes et belles choses sur ces lointains rivages. 11 est fâcheux qu'une tache sombre ait terni l'éclat de ses couleurs.

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