‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 11 sur 76 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Après les Égyptiens, les plus anciens conquérants du continent noir, ce sont les Phéniciens qui, dans l'antiquité, ont laissé la trace la plus persistante de leur occupation. Ce petit peuple a joué un grand rôle dans l'histoire de l'humanité. Resserrés entre une chaîne de montagnes abruptes, le Liban, et une côte inhospitalière, les Phéniciens ont fait de la mer conime leur domaine, et, de port en port, de colonie en colonie, ils ont fini par se répandre sur tout l'univers alors connu. En Afrique, ils ont de bonne heure fondé des villes importantes sur la côte septentrionale, et soumis à leur domination directe les peuples voisins de ces comptoirs. A une époque très reculée, mais qu'on peut fixer approximativement vers le xi"" siècle avant notre ère^ Byrsa fut bâtie par deux Phéniciens, Zoruf et Carchédon. Ce n'était qu'une humble bourgade, trop heureuse d'acheter par un tribut la paix avec ses remuants voisins. En 888, Elissa ou Didon, sœur de Pygmalion, veuve de Sichée, la renouvela ou plutôt la fonda de nouveau, mais en lui conservant le nom de l'un de ses premiers fondateurs, Carchédon. Elissa était accompagnée par les nombreuses victimes de la tyrannie de Pygmalion. Aussi Carchédon, ou, pour lui donner son nom usuel, Carthage, devint promptement comme une Tyr nouvelle, qui se dressa en face de l'ancienne et bientôt la dépassa en puissance. Autour d'elle se groupèrent les villes déjà fondées par les Phéniciens : les deux Leptis, Tacape, Sabrata, Tapsus et Hadrumète au sud-est; à l'ouest Utique, Hippozarytos et toute la série des villes dont le nom commence par Rus, c'est-à-dire cap : Rusibis, Ruscinara, Rusicadda, Rusaddir, etc.; dans l'intérieur des terres, Auzia, Sitifîs, Cirta en Mauritanie, Capsa,

Zama et Theveste dans la Byzacène. Toutes ces villes servaient d'entrepôts au commerce des Phéniciens avec les Touaregs du Sahara et les nègres du Soudan.

Hérodote a donné sur ce commerce avec l'Afrique intérieure de précieuses indications, dont les découvertes modernes ont confirmé la réalité. Nous savons, grâce à lui, le nom des principales tribus africaines avec lesquelles les Phéniciens étlaient entrés en relations : les Adyrmachides, dont les femmes laissent croître leur chevelure et qui, « lorsqu'elles prennent un insecte parasite sur elles-mêmes, le mordent par représailles, et ne le jettent qu'après l'avoir écrasé avec leurs dents » ; les Gigilmanes, les Absytes, les Cabales, les Nasamons, « nation nombreuse qui, pendant l'élé, laisse ses brebis sur la côte et monte dans le pays d'Augila pour récolter les fruits des palmiers. Ils recueillent aussi des sauterelles, en font une sorte de farine, et en saupoudrent le lait qu'ils boivent ». Viennent ensuite : les Psylles ; les Maces, remarquables par la touffe de cheveux qu'ils portent au sommet de la tête, et par leurs boucliers en peaux d'autruche; les Gindanes; les Lotophages; les Machlyes, « qui ne laissent pousser leurs cheveux que par derrière, et les Anses que par-devant la tête ». Tous ces peuples, on les rencontrait sur les rivages de la Méditerranée. « Au-dessus d'eux et dans l'intérieur des terres, ajoutait Hérodote, toujours sur la foi des négociants phéniciens dont il tenait ces renseignements, la Libye est un repaire de bêtes fauves. Au delà du séjour des bêtes fauves est le désert sablonneux qui s'étend depuis Thèbes d'Egypte jusqu'aux Colonnes d'Hercule. En s'enfonçant de dix journées de marche dans cette région élevée, on trouve des bancs de sel en grands grumeaux, formant des tertres. Au sommet de chaque tertre jaillit, du milieu du sel, une eau froide et douce. Alentour habitent des hommes, les derniers au delà du désert et de l'asile des bêles fauves. »

Ces hommes, Hérodote les connaissait de nom : Ammoniens, Augiles, Garamantes, Troglodytes; mais voici qu'aux notions précises commencent à se mêler des fables. Ainsi les Troglodytes « se nourrissent de serpents, de lézards, de reptiles de toute sorte. Ils n'ont point, comme ailleurs, de langage, mais poussent de petits cris semblables à ceux de la chauvesouris ». Les Atarantes sont tellement brûlés par le soleil, qu'ils le maudissent et l'accablent d'outrages. Les Maxyes s'enduisent le corps de vermillon, et portent leur chevelure longue à droite de la tête et rasée à gauche. Ils ont grand'peine à se défendre contre les bêtes féroces dont la région est infestée. « On y trouve d'énormes serpents, des lions, des

éléphants, des ours, des aspics, des ânes cornus, des monstres à tètes de chien, d'autres sans tête et ayant les yeux à la poitrine, des hommes et des femmes sauvages et une multitude d'autres bêtes farouches. » Hérodote connaît encore les Zavèces, qui se font conduire à la.guerresur des chars dirigés par leurs femmes, les Gyzantes, fabricants de miel et grands mangeurs de singes, dont leurs montagnes foisonnent, et les habitants de l'île Cyraunis, célèbre par un lac d'où les nègres retirent, avec des plumes enduites de poix, la poudre d'or mêlée à la vase. Il a aussi entendu parler du mont Atlas, « si haut qu'il est impossible d'en apercevoir le sommet, car jamais les nuées ne l'abandonnent, ni l'hiver, ni l'été, et dont les habitants disent qu'il est la colonne du ciel » ; mais, au delà du mont Atlas, ses connaissances s'arrêtent, et il l'avoue avec une entière bonne foi. « J'ai pu énumérer et nommer jusqu'à ces Atlantes, les habitants de cette lisière culminante du désert; au delà je ne le puis, quoiqu'elle s'étende jusqu'aux Colonnes d'Hercule et plus loin. Au-dessus, vers le sud-est, en s'enfonçant dans la Libye, le pays est désert, sans eaux, sans bêtes fauves, sans pluie, sans arbres. On n'y trouve aucune humanité. »

Hérodote cependant avait connaissance d'un voyage fort extraordinaire, entrepris par les Phéniciens autour de l'Afrique, mais il ne croyait pas à son authenticité. Le Pharaon Néchao, rapporte-t-il, s'intéressait à la navigation. Il avait fait construire un grand nombre de navires sur les deux mers qui baignaient les côtes de ses États. Non content d'avoir des vaisseaux, il cherchait encore à attirer à lui de nombreux matelots. Tous les étrangers, les Phéniciens surtout, à cause de leur expérience nautique, étaient accueillis avec empressement. Ce fut à eux qu'il s'adressa pour une expédition dangereuse. Il s'agissait de s'enfoncer dans les mers du Midi en longeant la côte africaine, tant qu'aucun obstacle matériel n'arrêterait pas la marche des explorateurs. Certes l'entreprise était hardie. De sinistres histoires couraient déjà, qui devaient se perpétuer pendant plusieurs siècles, sur les dangers de cette navigation; mais Néchao avait affaire à des marins rompus à toutes les fatigues, habitués à tous les climats, et qui aimaient à se rendre compte par eux-mêmes des prétendus dangers de ces régions lointaines. Le voyage fut donc résolu, et les Phéniciens partirent. « Ils naviguèrent au sud, et, quand vint l'automne, ils firent halte et ensemencèrent le lieu de la Libye où ils se trouvaient, car ils ne la perdaient jamais de vue. Là ils attendirent la moisson, et se rembarquèrent après avoir recueilli leur blé. Deux années s'écoulèrent. La troisième, ils traversèrent les Colonnes d'Hercule et

28 U CONQUÊTE DE L'AFMQUE.

revinrent en Egypte. Ils ont rapporté un fait que je ne croîs pas et que d'autres peut-être croient. En faisant le tour de la Libye, ils auraient eu le soleil à leur droite! »

On a prélendu que cette expédition n'a jamais eu lieu et qu'elle a été inventée par quelque prêtre égyptien.' Hérodote n'auraitiait que répéter ce conte au milieu de beaucoup d'autres, et l'on doit y ajouter d'autant moins de foi que ce sont des Phéniciens qui passent pour avoir entrepris ce périple. Si pourtant Hérodote, qui ne croit guère à ce voyage, l'a rapporté dans son entier, c'est qu'il le tenait de gens sérieux et qui n'avaient aucun intérêt particulier à le lui raconter. La vanité nationale des prêtres égyptiens pouvait s'exercer sur bien d'autres sujets que sur cette expédition sans résultats : aussi ne l'avaient-ils rapportée à Hérodote que pour satisfaire sa curiosité scientifique. Le voyage a donc tout au moins un fond de vérité. Ce qui nous prouve sa réalité, c'est un détail, dont il est difficile de contester l'authenticité, puisque Hérodote ne l'allègue que comme la preuve des mensonges phéniciens. l\ s'agit des différentes positions du soleil signalées par eux dans leur voyage. Pour un homme imbu, comme l'était Hérodote, des préjugés antiques, il est certain qu'un navire partant du golfe Arabique et se dirigeant vers le sud devait avoir toujours le soleil levant à sa gauche, mais, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, et en remontant vers le nord, le soleil levant se montrait forcément à sa droite. Ce qui n'était pour Hérodote qu'un mensonge phénicien, pour nous au contraire devient la meilleure preuve de la réalité de ce voyage, et si, au milieu de tant de détails négligés comme indifférents ou omis comme inutiles, celui-là seul nous est parvenu, c'est qu'il avait vivement frappé les Phéniciens, et que, par conséquent, il était vrai.

Si l'expédition semble authentique, elle fut malheureusement inutile. Est-ce que le Vasco de Gama qui la commandait ne rencontra pas de Camoëns pour chanter sa gloire; ou bien les successeurs deNéchao ontils voulu concentrer leurs ressources et leur activité en Egypte, et ont-ils renoncé à leurs entreprises, ou bien encore les dangers d'un pareil voyage ont-ils effrayé d'autres navigateurs? On l'ignore, mais ce n'est que beaucoup plus tard qu'on songea à renouveler l'audacieuse exploration des Phéniciens anonymes aux ordres de Néchao.

Aussi bien, de tous les voyages entrepris par ces audacieux navigateurs, presque aucun souvenir n'a été conservé. S'ils avaient consigné dans des traités spéciaux leurs connaissances géographiques, si même ils avaient rédigé leurs souvenirs de voyage, nous en saurions bien plus sur les tri-

bus africaines avec lesquelles ils avaient entamé des relations commeN ciales, que n'en a raconté Hérodote : mais tout d'abord les Phéniciens écrivaient peu, et, en second lieu, les journaux de bord qu'ils demandaient à leurs capitaines, les recueils d'observations et de conseils pratiques qu'ils gardaient avec soin dans leurs archives, ont été détruits ou dispersés dans ces catastrophes qui leur ont fait à diverses reprises expier leur orgueil et leur égoïsme, en sorte que nous avons perdu tout espoir de puiser à cette source de renseignements usuels. On sait pourtant que les Phéniciens établis en Afrique autour de Carthage se mélangèrent promptement avec les indigènes, et que de cette union sortit une race nouvelle, les Liby-Phéniciens, qui conser\'èrent de leur origine phénicienne l'activité et l'esprit d'aventure, mais durent à leur sang africain une ténacité et une persévérance à toute épreuve. Aussi devinrent-ils promptement le peuple le mieux doué pour le commerce, et, si Carthage arriva plus tard à une si grande prospérité, elle la dut en partie à cette race métisse des Liby-Phéniciens.

Nous n'avons pas à raconter l'histoire des établissements phéniciens en Sicile, en Gaule ou en Espagne. Rappelons seulement qu'arrivés aux Colonnes d'Hercule qui servaient de limite au monde antique, les Phéniciens ne reculèrent pas devant les mystères de l'Atlantique, et que Gadès, une de leurs colonies, devint le point de départ de nouvelles découvertes. Jusqu'oii se sont-ils avancés dans l'Atlantique? Quelles contrées ont-ils parcourues? Quelles îles ont-ils foulées? Comme ils gardaient soigneusement le secret de leurs voyages, les données sont très incertaines. Il est naturel cependant que, poussant toujours devant eux, ils aient longé au sud les côtes africaines, et se soient avancés assez loin. Hérodote a raconté comment ils trafiquaient avec les indigènes, et ce passage est d'autant plus intéressant que ces usages commerciaux se sont perpétués à travers les siècles : « Il y a en un lieu de la Libye, dit-il, au delà des Colonnes d'Hercule, des hommes avec lesquels les Carthaginois trafiquent. Ils y débarquent leur cargaison, la rangent sur la plage, remontent sur leur navire, et font une grande fumée. Les indigènes, à l'aspect de cette fumée, se rendent auprès de la mer, et, pour prix des marchandises, déposent de l'or, puis se retirent plus loin. Les Carthaginois reviennent, examinent, et, si l'or leur semble l'équivalent des marchandises, ils l'emportent et s'en vont. S'il n'y en a pas assez, ils retournent à leur navire et restent en place : les naturels approchent et ajoutent de l'or jusqu'à ce qu'ils les aient satisfaits. Jamais de part et d'autre il ne se commet d'injustice : les uns ne touchent pas à l'or avant qu'il n'égale

par cet aspect effrayant de la nature, Hannon s'enfonce toujours dans le sud et arrive jusqu'au golfe qu'il nomme Corne du Midi. Il se heurte, à sa grande surprise, contre des populations étranges où les femmes sont bien plus nombreuses que les hommes. « Elles étaient toutes velues et nos interprètes les appelaient Gorilles ou Gorgades. Nous les poursuivîmes san% pouvoir atteindre aucun homme. Ils fuyaient à travers les précipices avec une étonnante rapidité, en nous jetant des pierres. Nous réussîmes cependant à prendre trois femmes, mais, comme elles brisaient leurs liens, nous mordaient et nous déchiraient avec fureur, nous fûmes obligés de les tuer. Nous en avons conservé les peaux. Ici nous tournâmes nos voiles vers Carthage; les vivres commençaient à nous manquer. »

Dans cette mémorable navigation, les Phéniciens ont longé les côtes de l'Atlantique, probablement jusqu'au delà de l'Equateur. Il est difficile de les suivre dans toutes leurs stations ; on croit cependant reconnaître le Sénégal, le golfe de Guinée, peut-être même l'embouchure du Gabon ou de l'Ogôoué. On ne saurait trop rendre justice à leur énergie. Ils n'ont jamais reculé que devant le manque de vivres. Ni les bouleversements de la nature, ni la résistance des indigènes ou des animaux, car ces prétendus Gorgades ne sont sans doute que des gorilles, ne les ont arrêtés, ils ont poursuivi leur route et exécuté les ordres du Sénat. Hannon sur ce point est le précurseur immédiat des hardis marins qui, bien des siècles après lui, doublèrent en suivant ses traces le cap de Bonne- Espérance. Il est vrai qu'on ne sait pas sises compatriotes profitèrent de ses découvertes. On ignore même la date précise de l'expédition. D'après Pline, ce fut à l'époque la plus florissante de Carthage, donc au VI* siècle avant notre ère; mais il est impossible de donner plus de précision.

Les Phéniciens s'avancèrent aussi très loin à l'ouest dans l'Atlantique. C'est à eux que l'on doit les premières notions sur les archipels des Canarfes, de Madère, du Cap-Vert, peut-être même des Açores. Si de toutes ces glorieuses entreprises il est resté si peu de traces, c'est que ce peuple navigateur et commerçant se contentait d'exploiter les pays qu'il découvrait, et ne les colonisait que rarement. C'est aussi parce que ses ennemis, les Romains surtout, le poursuivirent d'une haine inexpiable, et détruisirent tout ce qui rappelait son souvenir. C'est enfin que la métropole de toutes ces colonies africaines a presque entièrement disparu, non pas seulement de l'histoire, mais même du sol. On vient à peine d'en retrouver les débris, et encore au prix de quelles patientes

investigations ! C'est à un Français, à Beulé, que revient l'honneur d'avoir appelé l'attention sur ces respectables débris d'une civilisation trop tôt éteinte, et c'est la France encore qui, par une heureuse coïncidence, vient de planter son drapeau sur l'emplacement même de la citadelle d'où le Sénat carthaginois lançait ses ordres et expédiait ses escadres sur toutes les mers alors connues. Puisque nous sommes en Afrique les héritiers de Carthage, puissions-nous continuer sa sage politique, et fonder comme elle un empire colonial aussi prospère, mais plus durable !

Page 1