CHAPITRE IV
Sans remonter aux temps légendaires de.la Toison d'or ou de la guerre de Troie, sans même rappeler, autrement que par scrupule d'exactitude, les courses peu vraisemblables de Jason ou de Ménélas le long des côtes africaines, les premiers Grecs dont la présence en Afrique soit démon^ trée furent des mercenaires au service des Pharaons de la xxvi* dynastie. Jetés par une tempête dans le Delta, ils furent accueillis avec empressement par Psammetikos, auquel un oracle avait annoncé que des hommes de bronze sortis de la mer deviendraient ses sauveurs. En effet, grâce à ces mercenaires, il battit ses rivaux et consolida son pouvoir. Il ne se montra pas ingrat à leur égard, car il leur assigna des terres dans un nome qui appartenait à la caste guerrière, et les combla d'honneurs et de richesses. Un de ses successeurs, Ahmès, prit les Grecs sous sa protection spéciale. Il leur donna le droit de s'établir à Naucratis, dans le Delta, et d'y bâtir des temples. Dix villes d'Asie Mineure s'associèrent alors pour btitir dans cette ville l'Hellénion. Les Éginètes élevèrent à leurs frais un temple à Jupiter, les Samiens à Junon et les Milésiens à Apollon. Ahmès de son côté contribuait à la reconstruction du temple de Delphes, ravagé par un incendie. L'Orient et l'Occident s'unissaient, et peu à peu disparaissaient les préjugés nationaux.
L'ouverture de l'Egypte au commerce et aux idées occidentales était un acte d'une grande portée, une vraie révolution économique : aussi les Grecs, qui avaient été les intermédiaires de cet acte, considérèrentils dès lors l'Egypte comme une terre de promission. Ce ne furent pas seulement des mercenaires, mais aussi des négociants, des aventuriers, des brasseurs d'affaires qui se ruèrent sur l'Egypte comme sur une
S6 U CONCiUÊTE DE L'AFRIQUE.
proie, et lâchèrent d'exploiter cette ferme magnifique offerte à leurs convoitises. Les Égyptiens, il est vrai, ne supportèrent qu'avec peine cette ingérence dans leurs affaires, mais, de même que les Chinois et les Japonais ont été de nos jours forcés de subir le contact des Européens, ainsi les Pharaons et leurs sujets se virent obligés d'accepter le concours de leurs compromettants auxiliaires. Or il existe des civilisations qui ne se maintiennent qu'à condition de ne pas sortir de l'immobilité. Dans ce duel avec l'esprit de progrès, représenté par la race hellénique, les antiques institutions de l'Egypte devaient avoir le dessous. Ce ne fut pas une conquête violente, brutale, mais une prise de possession lente, sûre, irrésistible.
Dès le nf siècle avant notre ère, en 631, un Minyen de l'île de Théra avait fondé la ville de Cyrène dans une oasis de l'Afrique septentrionale. Il fut le premier prince d'une dynastie grecque, les Battiades, qui maintinrent énergiquen^ent leur indépendance à la fois contre l'Egypte et contre Carthage. C'était une leçon et* un exemple que n'oublièrent jamais ses compatriotes. Quelques-uns d'entre eux, comprenant d'instinct que l'Egypte ne s'appartenait déjà plus, essayèrent, sous prétexte de la secourir contre les Perses, de s'y tailler des principautés.» Aucun d'eux ne réussit, ni Cimon, ni Evagoras de Chypre, ni Agésilas de Sparte, ni Chabrias d'Athènes, mais ils avaient frayé la voie. En 531 avant Jésus-Christ, lorsque le Macédonien Alexandre, après avoir conquis l'Asie Mineure et la Syrie, envahit l'Egypte à la tête de ses soldats victorieux, il ne rencontra aucune résistance. Les Égyptiens en eflet le considéraient comme un vengeur, et de fréquentes relations avec la Grèce leur av^iient appris à aimer et à estimer leurs vainqueurs. Ce fut en Egypte qu'Alexandre commença à se croire appelé à la conquête du monde. Heureux de l'accueil qu'il recevait dans toutes les villes, il répondait aux hommages des Égyptiens par des prévenances et des flatteries. Il sacrifiait aux dieux nationaux et respectait les usages locaux. Il visita l'oasis d'Ammon, et lut salué par l'oracle fils de Dieu, car les prêtres s'attachèrent dès le premier jour à sa fortune, et lui donnèrent par ce titre la consécration de la légitimité. Frappé des avantages de la situation commerciale de l'Egypte entre deux mers et à l'extrémité de trois continents, il résolut d'y fonder une ville qui lui permettrait à la fois de garder ses communications avec la Grèce et de maintenir sa domination en Egypte. L'emplacement de cette nouvelle capitale fut si heureusement choisi que, de toutes les colonies bâties par le héros Macédonien, Alexandrie d'Egypte est la seule qui ait répondu aux espé-
rances de son fondateur, et qui soit restée, à travers les siècles, à la fois la capitale du pays et un des ports les plus importants de la Méditerranée. Alexandre aurait volontiers prolongé son séjour en Egypte, mais d^autres devoirs l'appelaient en Asie. Avant de partir,, il confia le gouvernement civil du pays à deux Égyptiens, Doloaspès et Pelisis, et mit à la tête de chaque nome des fonctionnaires égyptiens, en sorte que l'Egypte conserva toutes les apparences de la liberté, mais une forte garnison macédonienne maintint le pays dans l'obéissance, et le nouveau possesseur de TÉgypte put en toute sécurité aller chercher dans la haute Asie des triomphes plus éclatants.
La mort d'Alexandre (323) fut pleurée par les Égyptiens. Un de ses principaux lieutenants, son frère si Ton en croit certaines traditions, Ptolémée P' Soter ou le Sauveur, fut le véritable continuateur de ses projets. C'est lui qui rétablit rÉgypte dans son ancienne splendeur, et installa pour trois siècles une famille grecque en plein Orient.
Bien que lui et ses successeurs aient en apparence conservé les institutions, la religion et les coutumes pharaoniques, ils furent en réalité de grands novateurs. Résolus à ne plus laisser l'Egypte isolée et comme en dehors de l'univers, ils favorisèrent et étendirent singulièrement les relations commerciales. Ils auraient voulu faire d'Alexandrie le centre du commerce universel, ils y attirèrent de nombreux étrangers, et la colonie grecque devint bientôt une ville immense. Sept ports recevaient les vaisseaux du monde entier. Tous les peuples alors connus s'y donnaient rendez-vous et pratiquaient librement rexercice de leur culte. Ce fut bientôt une merveille que cette Alexandrie, une véritable Babel de langues et de costumes, ville à la fois grecque et africaine où se rencontraient aux confins de trois mondes les races les plus diverses.
Dès le règne de Soter, 2 000 vaisseaux et 1 500 galères égyptiennes pouvaient prendre la mer ; aussi ne l'appelail-on que « le capitaine de vaisseau»; mais il ne rougissait pas, bien au contraire, de ce sobriquet.