‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 14 sur 76 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Romains, plus encore que les Grecs, furent en Afrique, surtout dans les provinces septentrionales, les héritiers el les continuateurs des Phéniciens. Leur domination y fut plus durable, car elle était plus solide. Le sol y est encore jonché de ruines et de débris qui parlent éloquemment de la grandeur romaine. De proche en proche s'élevaient des cités riches et peuplées. De fraîches villas avoisinaient les grandes villes. Dans la plaine ou sur le flanc des coteaux se succédaient de gais villages, les petites fermes blanches des colons ou les latifundia des grands propriétaires. Sur les hauteurs, dominant les vallons et les défilés, et protégeant les grandes routes, dont le réseau multiple s'étendait sur le pays entier, se dressaient les castellaj où de petites garnisons, isolées au milieu des Barbares, maintenaient haut et ferme l'honneur du nom romain. Le long de ces routes, de nombreux gîtes d'étapes, des mamiones, partout des établissements thermaux, des citernes immenses, de gigantesques greniers où s'emmagasinait le trop-plein des récoltes. « Tout c^la ressuscité par l'imagination, commenté des grands souvenirs lointains de l'histoire et de cette mystérieuse poésie des ruines, colonnes écroulées, silencieuses nécropoles, portes triomphales, pans de murs qui bravent les années, arcades des aqueducs franchissant les vallées, tout cela fait un bel et saisissant spectacle, tout cela reconstruit à nos yeux une Afrique vivante, riche, latinisée, digne de Rome : nous nous sentons, au pied de ces ruines africaines, remplis de respect pour les auteurs d'un tel ouvrage, et nous saluons pieusement ce grand passé. » (Boissière, Algérie romairie, p. 156.)

Cette œuvre grande et intelligente, on l'oublie trop facilement, ne

fut pas improvisée. Pour Texécution de ses projets, Rome s'ouvrit une carrière de plusieurs siècles. Toutes ces villes populeuses ne sortirent pas de terre comme par enchantement. Les vestiges et les ruines qui existent encore sont comme le legs lentement accumulé de ces longues périodes qui se sont succédé, depuis le jour où les Romains mirent le pied sur la terre africaine jusqu'au temps de Justinien. C'est en Afrique en effet, mieux que partout ailleurs, que les Romains ont pratiqué le plus volontiers cette politique de temporisation savante et systématique à laquelle ils durent tous leurs succès. Le temps fut le principal et le plus sûr de leurs auxiliaires. « De tous les peuples du monde*, écrit quelque part Polybe, le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux et enfin le plus patient a été le peuple romain. De tout cela, s'est formée la meilleure milice et la politique la plus prévoyante, la plus ferme et la plus sûre qui fut jamais. » Nous qui, dans le nord de TÂfrique, avons succédé aux Romains, nous n'avons qu'à les imiter dans leur prudente sagesse, et surtout qu'à rappeler aux impatients, qui s'étonnent de la lenteur des progrès accomplis, l'exemple de la constance et de la ténacité romaines dans la conquête de l'Afrique. Les Romains pourtant ne furent jamais en Afrique que des conquérants, ou, si l'on préfère, des administrateurs. Ils ne se fondirent pas avec les peuples vaincus : non pas seulement, ainsi qu'on l'a prétendu, parce qu'il y avait entre leur langue et les dialectes indigènes de trop grandes différences, ou bien à cause des oppositions ethniques, mais surtout parce qu'ils considérèrent l'Afrique comme une ferme à exploiter, et y envoyèrent des spéculateurs et des fonctionnaires plutôt que des colons. Là, comme ailleurs, Rome se montra la race pratique, âpre, fiscale, habile à tirer des vaincus toute sa substance pour la répandre en con« slructions fastueuses ou en fêtes abominables. A l'exception de quelques Libyens qui, par leurs services, par leur argent ou par kur ^uplesse, réussirent à s'élever jusqu'au droit de cité, et devinrent les oppresseurs de leurs compatriotes, la grande masse des indigènes resta toujours taillable et corvéable à merci. Aussi s'inclinaient-ils devant la force, mais quand un Jugurlha, un Tacfarinas, un Firmus, un Gildon entraient en campagne et s'insurgeaient contre les dominateurs de l'Afrique, ils étaient assurés'de voir accourir sous leurs drapeaux de nombreux adhérents, et la résistance nationale se prolongeait. Ainsi s'explique la promptitude de la chute. Lorsque vint pour Rome le moment de payer sa dette, les injustices du Sénat, les perfidies des généraux, les exactions des empe-

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