LES EMBARRAS DU NIL
plantes aquatiques, semble rouler avec peine ses eaux noirâtres et alourdies. Des myriades d'insectes planent au-dessus des vapeurs pestilentielles que dégage cette région maudite. C'est le pays de la fièvre et des insolations. Aussi comprend-on que les explorateurs romains se soient arrêtés devant les dangers de cette partie du fleuve. Il n'en reste pas mojns établi qu'ils avaient remonté le Nil jusqu'aux environs du neuvième degré, et rapporté des notions précises sur ces parties extrêmes de l'Ethiopie.
C'est encore en pays nouveau, en Phazanie et dans le pays des Garamantes, c'est-à-dire dans le grand désert au sud de la Cyrénaïque, et à l'ouest de l'Egypte, que pénétra, en l'an 19 avant notre ère, une autre expédition également riche en résultats géographiques, celle de Cornélius Balbus. On ne sait comment ce général s'y prit pour conduire son armée dans le désert, d'autant plus que les nomades, suivant leur habitude invétérée, comblèrent tous les puits qui jalonnaient la route. La campagne pourtant fut rapidement menée et non sans succès, car on lui décerna les honneurs du triomphe, et, grâce à Pline, on sait dans quel ordre défilèrent, à cette cérémonie, les statues représentant les villes ou les pays conquis par lui, la place forte de Tabidium, la tribu des Niteris, la place forte de Negligemela, celle de Bubeium, la tribu des Enipi, la place forte de Thubas, le mont Noir, les places fortes de Nitibrun et de Rapsa, la tribu Discera, la place forte de Débris, le fleuve Nabathur, la place forte de Thapsagum, la tribu des Narmagi, les places fortes de Boin et de Pège, le fleuve Dasibari, les citadelles de Baracum, Buluba, Alasi, Balsa, Galla, Masiala, Zizama, le mont Gyrî, où se trouvent des pierres précieuses, et enfin les deux grandes villes de Cydamis et de Garama. On a essayé de reconstituer, grâce à ces indications, l'itinéraire suivi par les Romains. On croit avoir retrouvé toutes leurs étapes. On a même prétendu qu'il serait relativement aisé de retrouver les villes énumérées dans les fastes triomphaux en se conformant aux indications de l'itinéraire. Balbus se serait avancé jusqu'à l'extrémité du Fezzan et peut-être jusqu'aux oasis du Tibesti.
Un autre général romain, Suetonius Paulinus, qui vivait sous l'empereur Claude, reconnut le premier la vaste région, encore aujourd'hui bien mal explorée, que Ton est convenu de désigner sous le nom de Sahara. Les anciens avaient, il est vrai, de confuses notions sur le Sahara. Il est probable que les négociants phéniciens se sont, à diverses reprises, enfoncés dans ces dangereuses solitudes, et qu'ils ont essayé de nouer de fructueuses relations avec les habitants des oasis clair-
b4 LA CONQUÊTE DE L'AFRIQUE.
semées dans cette immense région; mais on ne connaissait ces tribus que par ouï-dire, on n'avait que de confuses notions sur la topographie générale, sur les montagnes et les cours d'eau, sur la nature du sol. A partir de Tan 42 de Tère chrétienne, et grâce à Suetonius Paulinus, les renseignements se précisent. C'est lui qui, le premier, traverse le massif central de l'Atlas non loin du point où la Malua (la Moulouïa actuelle) séparait la Numidie et la Mauritanie. « Il a parlé, lisons-nous dans Pline, de la hauteur de cette montagne; il a ajouté que le pied en est rempli de forêts épaisses et profondes que forme une espèce d'arbres inconnue. La hauteur de ces arbres est remarquable; le tronc, sans nœuds, est brillant, le feuillage est celui du cyprès, il exhale une odeur forte et est revêtu d'un léger duvet avec lequel, par le travail de l'art, on pourrait faire des étoffes comme avec de la soie. Le sommet de la montagne est couvert, même en été, de neiges épaisses. » Suetonius Paulinus ne se contenta pas d'avoir franchi l'Atlas : il s'aventura au sud jusqu'à un grand fleuve qu'il nomma le Ghir ou Niger, et qui a conservé son nom. C'est un immense cours d'eau qui sort de l'Atlas et va se perdre dans les sables. On l'a très à tort confondu avec le Niger du Soudan et de la Guinée. Cette erreur persistante tient à ce que le Ghir a été déplacé sur les cartes anciennes par suite de la notation vicieuse de Ptolémée. Paulinus fut obligé, pour y arriver, a de traverser des déserts couverts d'un sable noir, au milieu desquels s'élèvent, d'intervalle en intervalle, des rochers comme brûlés. Ces lieux sont inhabitables à cause de la chaleur, même en hiver. Ceux qui habitent les forêts voisines, pleines d'éléphants, de bêtes féroces et de serpents de toute espèce, s'appellent Canariens, attendu qu'ils vivent comme des chiens, et qu'ils partagent avec ces animaux les entrailles des bêtes fauves. »
A quelques notions nettes et précises se mêlaient donc bien des erreurs, et, pour de longs siècles encore, le Sahara devait être la terre des monstres et des légendes; mais ce n'est plus tout à fait une Terra Incognita. Voici en effet comment un contemporain de Paulinus, Mêla, dans son traité de géographie, si clair, si rapide, si élégant, a su se servir des renseignements acquis pour décrire les nomades du désert, Cette description est, par quelques points, et même de nos jours, très exacte : il importe de la reproduire, puisque nous nous trouvons de nouveau en contact avec ces tribus barbares. « Les peuples qui suivent à l'intérieur n'ont point de villes, mais ils se construisent des espèces de huttes qu'ils appellent mapalia. Leur nourriture est grossière et mal-
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propre. Les chefs se couvrent de grosses étofies et le peuple de peaux de bêtes fauves et de moutons. Ils n'ont d'autre table ni d'autre lit que la terre; ils se servent de vases de bois ou d'écorce; ils ne boivent que du lait et du suc de baies sauvages. Ils ne mangent que de la chair, et le plus souvent de celle des bêtes fauves ; car, autant qu'ils peuvent s'en abstenir, ils ne touchent point à leurs troupeaux, le seul bien qu'ils possèdent. Un peu plus avant dans les terres, des peuples encore plus barbares suivent çà et là leurs troupeaux dans les pâturages, traînent après eux leurs cabanes portatives, et passent la nuit dans l'endroit où elle vient les surprendre. Quoique distribués en familles éparses çà et là, sans lois, sans aucun intérêt commun, cependant ils sont partout assez nombreux, parce que, chaque homme ayant à la fois plusieurs femmes, il en résulte 'une grande quantité d'enfants. »
Grâce aux Romains, l'Afrique est donc mieux connue, mieux explorée, plus civilisée. Qu'il s'agisse des consuls ou des empereurs, des légats de Rome ou des patrices de Constantinople, toute la partie du continent noir où s'est assise la domination romaine est acquise à la civilisation. Il est vrai que les Vandales, quand ils s'emparèrent de l'Afrique sous Genséric, détruisirent en un moment l'œuvre de plusieurs siècles, mais leur occupation de la contrée ne fut qu'éphémère. Ces farouches vainqueurs furent conquis par les vaincus. On peut les considérer presque comme une dynastie romaine. Mais voici qu'un orage se forme du côté de l'est. Un flot de nouveaux envahisseurs, poussés en avant par la double ardeur du fanatisme religieux et de l'ambition politique, pénètre en Afrique et balaye tout sur son passage. En moins d'un siècle les Arabes s'emparent de tout ce qui fut la propriété de Rome. Ils s'installent en maîtres de la mer Rouge à l'Atlantique, et, pour mieux asseoir leur domination, par haine de race ou par désir d'innover, ils détruisent ou modifient tout ce que Rome avait soigneusement conservé. Dans ce cataclysme imprévu la vieille civilisation s'effondre, les cités antiques sont détruites, les monuments ruinés, les nations exterminées ou réduites à l'esclavage. Ce sont des temps nouveaux et une civilisation nouvelle qui commencent.