CHAPITRE VI
Les Arabes ont joué un grand rôle dans l'histoire de Thumanité. Aucune race n*a exercé une influence semblable. Les peuples qui jadis régnèrent sur le monde^ Assyriens, Persans, Macédoniens ou Romains, ont disparu et n'ont plus laissé que d'informes débris. Leur religion, leur langue, leurs arts ne sont plus qu'un souvenir. Les Arabes, au contraire, ont sunécu, sinon comme puissance politique, au moins par les éléments essentiels de leur civilisation. Leur religion est le culte national de près de trois cents millions d'hommes ; leur langue est encore parlée de l'Atlantique à l'Hindoustan et des Balkans à l'équateur; leurs monuments se retrouvent sur d'immenses espaces. D'autres peuples ont pu fonder de grands empires, mais ils n'ont pas créé de civilisation : leur suprême effort a été de profiter de celle des vaincus. Les Arabes au contraire apportent avec eux une civilisation originale, et la font accepter par les peuples qu'ils soumettent. Il serait donc injuste de la passer sous silence dans cette rapide revue que nous avons entreprise des conquérants et des civilisateurs de l'Afrique.
C'est en Egypte et dans l'Afrique septentrionale, c'est-à-dire dans les provinces qui jadis furent romaines, que les Arabes s'implantèrent le plus solidement. C'est par conséquent dans ces deux régions que nous les suivrons tout d'abord.
En 639 le général Amrou, lieutenant du calife Omar, se lança à la tête d'une horde d'Arabes à la conquête de l'Egypte. Le pays était alors misérable et mal administré; Ensanglantée par les discussions religieuses, ruinée par les exactions des légats impériaux, l'Egypte détestait ses tristes maîtres et attendait des libérateurs. Aux Arabes fut réservé
ce rôle. A l'exceplion des fonclionnaires, des soldats et du clergé, qui s'enfermèrent à Alexandrie, et y soutinrent avec courage un siège de quatorze mois, les Égyptiens acceptèrent avec résignation les nouveaux venus. Il est vrai qu'Amrou les traita avec une modération politique. Voici du reste la belle lettre, trop peu connue, qu'il adressait au calife pour lui annoncer le succès de son entreprise : « prince des fidèles, peins-toi un désert aride et une campagne magnifique au milieu de deux montagnes, dont l'une a la forme d'un monticule de sable et l'autre celle du ventre d'un cheval maigre, ou bien du dos d'un chameau. Telle est l'Egypte. Toutes ses productions et toutes ses richesses viennent d'un fleuve béni qui coule avec majesté au milieu d'elle ; le moment de la crue et dje la diminution de ses eaux est aussi régulier que le cours du soleil et de la lune. Il y a un temps fixe où toutes les sources de l'univers viennent payer à ce roi des fleuves le tribut auquel la Providence les a assujetties envers lui : alors les eaux augmentent, elles sortent de leur lit, et elles couvrent la surface de l'ÉgypIe pour y déposer un limon, productif. Il n'y a plus de communications d'un village à l'autre que par le moyen de barques légères, aussi nombreuses que les feuilles de palmier. Ensuite, lorsque arrive le moment où les eaux cessent d'être nécessaires à la fertilisation du sol, ce fleuve docile rentre dans les bornes que le destin lui a prescrites, pour laisser recueillir les trésors qu'il a cachés dans le sein de la terre. Un peuple protégé du ciel et qui, semblable à l'abeille, ne paraît destiné qu'à travailler pour les autres, sans profiter lui-même du fruit de ses peines et de ses sueurs, ouvre légèrement les entrailles de la terre, et y dépose les semences, dont il attend la prospérité de la bienfaisance de cet être suprême qui fait croître et mûrir les moissons. A la plus abondante récolte succède tout à coup la stérilité. C'est ainsi que l'Egypte ofi*re successivement l'image d'un désert aride et sablonneux, d'une plaine liquide et argentée, d'un marécage couvert de limon noir et épais, d'une plaine verte et ondoyante, d'un parterre semé des fleurs les plus variées et d'un vaste champ couvert de moissons jaunissantes. Béni soit à jamais le nom du créateur de tant de merveilles ! Trois déterminations contribueront merveilleusement à la prospérité de l'Egypte et au bonheur de ses enfants : la première est de n'adopter aucun projet tendant à augmenter l'impôt ; la seconde, d'employer le tiers des revenus à l'augmentation et à l'entretien des canaux, des digues et des ponts, et la troisième, de ne lever l'impôt qu'en nature sur les fruits que la terre produit. Salut! »
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A II A n E NOMADE
Âmrou resta fidèle à ce programme. Il promit à tous ceux qui accepteraient rislam des droits égaux à ceux des Arabes, et bon nombre d'Égyptiens adoptèrent la religion de Mahomet. Gomme la guerre, la peste et les dissensions civiles avaient diminué la population autrefois si nombreuse de la vallée du Nil, des tribus, entières d'Arabes émigrèrenl en Egypte et s'y établirent à demeure. Un peuple nouveau se forma, mélange assez inégal des vainqueurs et des vaincus, mais qui tous se façonnèrent sans peine à la vie et aux usages arabes. La langue égyptienne fit place à la langue arabe. L'architecture elle-même prit le caractère arabe. Ce fut une prise de possession complète, absolue : elle dure encore aujourd'hui.
Amrou n'avait pas oublié la longue résistance d'Alexandrie. Cette ville lui parut d'ailleurs trop imprégnée de civilisation grecque pour devenir un des foyers de l'Islam. Il fixa sa résidence près des ruines de Memphis sous sa tente de guerre, et ordonna de bâtir tout autour une ville qu'il nomma Foslat (la Tente). C'est dans cette capitale improvisée que fut établie une école de savants qui devint aussi célèbre dans le monde de l'Islam que l'avait été jadis Alexandrie dans le monde païen. A Fostat fut également érigée la célèbre mosquée d'Amrou. Elle est aujourd'hui délabrée, mais il fut un temps où ce splendide monument était éclairé par dix-huit cents lampes et supporté par quatre cents colonnes ; on n'en compte plus de nos jours qu'une cinquantaine. Quant à Fostat, c'est un des faubourgs de la moderne capitale de l'Egypte, le Caire.
Tant que régnèrent les califes ommiades ou abbassides, l'Egypte ne fut qu'une des provinces de leur vaste empire. Elle fut donc négligée par eux, car ils ne songeaient pas à l'embellir aux dépens de leur résidence ; mais, au ix® siècle, une famille d'aventuriers, les Falimites, ayant fondé une dynastie nouvelle à Mahadia, en Tunisie, le second des princes de cette famille, Kasim, essaya de conquérir l'Egypte. Il échoua devant Alexandrie, mais s'empara de l'oasis du Fayoum, qu'il convertit en place d'armes. Son petit-fils Moezz, en Tan 969, lança contre l'Egypte une grande armée, sous le commandement d'un bon général, Djohar. Une grande bataille à Gizeh décida du sort de la contrée. Djohar, vainqueur, jeta dans la plaine où ses soldats avaient dressé leurs tentes les fondements d'une ville nouvelle, El-Kahireh ou la Victorieuse. Il honora sa victoire en posant, dans cette ville, la première pierre de la fameuse mosquée d'El-Azhar, qui est devenue la grande université du monde musulman, le foyer lumineux qui attire les sectateurs de Mahomet en Asie comme en Afrique. C'est à cette mosquée que se forment les
la
plus savants et les plus respectés [de ces ulémas qui concentrent entre leurs mains le culte, la justice et Tadministration. Toutes les opinions y sont représentées, depuis les libéraux du rite hanéfi jusqu'aux exaltés, et aux fanatiques du culte hanbalite, qui professent la haine de l'étranger et prêchent la guerre sainte contre les chrétiens. Les étudiants venus de tous les points du monde travaillent à côté les uns des autres sans jamais se disputer, -et leurs maîtres montrent le même esprit de conciliation. Étant donné que la science en pays musulman constitue la seule supériorité, les jeunes savants sortis de cette université sont destinés à former dans le monde musulman ce qu'on pourrait appeler les classes dirigeantes. Djohar fut donc bien inspiré en fondant cette université qui met entre les mains de celui qui la dirige un puissant levier, avec lequel il peut soulever des centaines de millions de défenseurs.
Le nouveau maître de l'Egypte, Moezz, vint aussi s'installer au Caire et s'efforça de faire revivre l'ancienne prospérité matérielle du pays, ainsi que sa supériorité intellectuelle au temps des Pharaons et des Ptolémées. Ses successeurs gouvernèrent avec autant de sagesse que lui, et l'Egypte devint rapidement le plus riche et le plus important des royaumes musulmans. Les Fatimites ne se contentèrent pas de bâtir au Caire de somptueux édifices, dont plusieurs subsistent encore : ils encouragèrent l'industrie nationale. Les vases de porcelaine de cette époque, les broderies, les armes, les simples objets de ménage en terre cuite ou en laiton sont travaillés avec goût et très ornementés. Le commerce vers rinde et vers l'Afrique centrale prit une grande extension. Les princes et les grands seigneurs menaient une vie luxueuse et raffinée. Vêtements somptueux, habitations confortables, luxe de la table poussé au plus haut degré, rien n'était épargné. On se servait d'assiettes en onyx, de verres en cristal de roche, de manches de couteaux et de cuillers en cornaline. D'après l'historien arabe Makrizi, les murs des maisons étaient revêtus de carreaux de faïence émaillée ou de stuc peint de couleurs éclatantes, et décorés d'arabesques ; les parquets étaient en mosaïque ou recouverts d'immenses tapis brodés, les meubles en bois précieux finement incrustés de nacre et d'ivoire, ceux destinés au repos recouverts d'étoffes sur lesquelles figuraient des animaux tissés dans la trame. Les palais impériaux étaient entourés de vastes jardins, dont les fleurs des sinaient des passages du Coran. On y trouvait des palmiers dont les troncs étaient revêtus de feuilles de métal doré. Des tuyaux dorés apportaient l'eau nécessaire pour entretenir une fraîcheur délicieuse dans ces oasis qu'animaient des paons et des ibis. Sous des colonnades
de marbre s'ouvraient des bassins remplis de mercure qui réfléchissait la lumière des astres.
Voici du reste comment un auteur chrétien, qu'on ne saurait soupçonner d'exagération, Guillaume de Tyr, a décrit le palais d'un de ces sultans fatimites : « Gomme la maison de ce prince a des splendeurs toutes particulières, nous dirons ici avec soin ce que nous avons appris par les rapports fidèles de ceux qui ont été chez ce grand prince, sur sa splendeur, sur ses richesses incommensurables, sa magnificence extraordinaire. Après avoir traversé un assez grand nombre de cours et de passages, les ambassadeurs rencontrèrent des portiques pour les promenades d'agrément, qui étaient soutenus par des colonnes de marbre, avaient des plafonds dorés, 'étaient ornés d'oeuvres exquises et formant un carrelage bariolé ; si bien que tout marquait la splendeur royale. Tout cela était si beau de matière et de travail que les deux envoyés ne pouvaient s'empêcher d'y porter le regard et que leurs yeux ne se rassasiaient pas de contempler ces ouvrages, dont la perfection surpassait tout ce qu'ils avaient vu jusqu'alors. Il y avait des viviers en marbre pleins de l'eau la plus pure, et des oiseaux de toute espèce qu'on ne connaît pas chez nous, de voix diverses, de formes et de couleurs étranges, et surtout d'apparence merveilleuse pour nos compatriotes. De là les eunuques les conduisirent dans d'autres chambres qui dépassaient les premières en beauté. Il y avait là une multitude de différents quadrupèdes, tels que le pinceau capricieux du peintre, la licence du poète et l'âme perdue dans les rêves de la nuit peuvent seuls en créer, tels que les pays du Midi et de l'Orient en produisent, que l'Occident ne voit jamais, et dont il n'entend parler que rarement. »
Aussi bien, pour se rendre compte de la richesse des sultans fatimites, on n'a qu'à consulter l'inventaire, conservé par Makrizi, des objets que le calife Mostanser vendit en 1037 pour satisfaire aux exigences de la milice : 18000 vases de cristal de roche, 36 000 autres pièces de cristal, une natte d'or, 400 cages d'or, 22000 bijoux d'ambre, un turban orné de pierreries, des coqs, des paons et des gazelles de grandeur naturelle en or incrusté de pierreries, un palmier d'or dans une caisse d'or, dont les fleurs et les fruits étaient des perles et des rubis, un jardin dont le sol était d'argent doré, la terre d'ambre, les arbres d'argent et les fruits d'or et de pierreries, une tente de velours et satin dont les tentures firent la charge de cent chameaux, une autre tente tissée d'or, soutenue par six colonnes d'argent massif, 2 000 tapis enrichis d'or, 50 000 pièces de damas, 200 000 armures, des cuves
d'argent et des boisseaux d'émeraudes, de rubis, de perles et des cornalines.
D'où venaient ces richesses? D'une part des impôts, car la production agricole était alors très grande, de l'autre des opérations commerciales. L'Egypte en effet était l'entrepôt du commerce avec l'Orient; c'est par Alexandrie que transitaient toutes les marchandises précieuses et que les sultans prélevaient des droits de douane exagérés. On comptait alors sur le Nil 36000 barques occupées à charger et à décharger les marchandises. Cette source immense de richesses durera jusqu'à la découverte du Cap par les Portugais.
Les Fatimites ne conservèrent le trône que jusqu'en 1171. Ils furent alors renversés par Saladin, le fondateur de la dynastie des Eyoubiles, qui sut se faire pardonner son usurpation par les services qu'il rendit au pays. Il eut l'art de se rendre populaire en Egypte, tout en se faisant estimer par ses ennemis les princes chrétiens. C'est lui qui construisit la citadelle qui domine la ville du Caire, ainsi que le mur d'enceinte, et il se procura des matériaux en détruisant les petites pyramides de Gizeh. C'est encore sous son règne que de nouveaux quartiers furent construits au Caire, et que les marchands chrétiens obtinrent la permission de s'établir dans ce qu'on nomma depuis le quartier franc. Les successeurs de Saladin ne continuèrent pas l'habile politique du fondateur de la dynastie. Ils se déchirèrent entre eux et leur puissance déclina. Ils continuèrent pourtant la tradition de leurs devanciers en protégeant l'industrie nationale. On fabriquait alors à Damiette des étoffes ornées d'images et de brocarts fort estimés. Ses manufactures de cuirs et de poteries étaient renommées. Ses navires faisaient un grand commerce avec la Grèce et la Syrie. Le riz, dont les Arabes avaient propagé la culture dans le Delta, était le principal article d'exportation. Les Eyoubites n'auraient pas mieux demandé qu'à rester en paix, mais ils eurent à supporter les attaques réitérées des Croisés. Damiette fut prise une première fois en 1219 lors de la cinquième croisade, et, en 1250, tomba de nouveau entre les mains des chrétiens alors commandés par saint Louis; mais ce fut l'unique succès des Croisés : ils furent obligés de renoncer à leurs desseins, et de laisser l'Egypte aux musulmans.
Aux Eyoubites succédèrent en 1254 les Mameluks. On nommait ainsi des esclaves turcs ou ciixassiens qui, enrôlés dans l'armée impériale, devinrent les véritables maîtres de l'Egypte. L'un d'entre eux, Eibeg, assassina le dernier Eyoubite et se proclama sultan. Ses successeurs administrèrent sagement le pays. Ils rendirent à la cause de la civilisation de
grands services en écrasant à plusieurs reprises les Mongols qui avaient envahi T Afrique. Un d'entre eux, En-Nasir, qui avait le goût des grandes choses, construisit des écoles, des fontaines et des palais. Il répara les canaux et métamorphosa en jardins d'immenses espaces déserts. Au Caire, des rues entières, des bains et plusieurs mosquées datent de son règne. Un de ses fils, Hassan, construisit la mosquée qui porte son nom et qui passe pour le modèle le plus parfait de l'architecture arabe. Msrlgré les querelles et les émeutes qui trop souvent ensanglantèrent les rues de la capitale, TÉgypte, sous la domination des princes mameluks, resta la grande puissance commerciale. Tous les peuples, toutes les villes commerçantes de l'Europe avaient leurs résidents à Alexandrie. Venise et Gênes tenaient le premier rang parmi les nations qui commerçaient alors avec l'Egypte. Au commencement du xv'' siècle, le sultan Bours-Bey s'était avisé d'interdire à ses sujets le commerce des produits de rinde, et, l'ayant monopolisé afin de faire des bénéfices plus considérables, tarit par cette imprudence la source la plus claire de ses revenus. Les négociants francs limitèrent, en eiîet, leurs achats au strict nécessaire. Ce fut le commencement de la décadence du commerce de transit entre KOrient et l*Occident par l'Egypte. Ce commerce reçut un coup mortel à la On du xv* siècle, lorsque Vasco de Gama eut ouvert une route nouvelle par le cap de Bonne-Espérance. Les sultans mameluks essayèrent, il est vrai, de conserver à leur peuple le monopole du grand transit. Sur le conseil des Vénitiens, jaloux des Portugais, ils envoyèrent même une flotte dans les mers indiennes; mais, après des alternatives de succès et de revers, cette flotte fut anéantie, et, dès lors, le commerce de l'Inde ainsi que la suprématie maritime passèrent des Arabes aux Portugais.
Vaincus sur mer par les Portugais, les Mameluks le furent sur le continent par les Turcs. Entre les deux hordes rivales qui se disputaient l'empire de l'Orient, la lutte fut acharnée, mais les Turcs avaient pour eux la jeunesse et le fanatisme. Conduits à la conquête par un de ces fléaux de Dieu qui semblent suscités, de siècle en siècle, pour épouvanter l'humanité, les Turcs de Selim l'emportèrent sur les Mameluks deToman-Bey, et réduisirent l'Egypte en province ottomane 1512. Dès lors commence une période de désorganisation et d'appauvrissement pour ce malheureux pays. Sous la domination de beys qui, pour la plupart, descendaient des Mameluks qui avaient survécu à la conquête de Selim, pressurée par les fonctionnaires turcs qui ne songent qu'à faire rapidement fortune, et nullement à construire des routes ou des canaux,
l'Egypte dépérit de jour en jour. Elle voit, pour ainsi dire, se fondre les trésors qu'elle devait à son sol fertile, au travail des indigènes et à sa belle situation. On a dit avec raison des Turcs qu'ils ont été les fossoyeurs de la prospérité égyptienne. C'est seulement avec les Français et avec Bonaparte que ressuscitera la splendeur de cette région destinée à de grandes et belles choses.
La conquête de l'Afrique septentrionale par les Arabes fut beaucoup plus difGcile que celle de l'Egypte, car ils se heurtèrent aux indigènes, aux descendants de ces Numides qui avaient déjà si énergiquement résisté aux Carthaginois et aux Romains, et ces indigènes, ces Berbères, comme on les nomme, non seulement ne cessèrent de lutter contre eux, mais encore réussirent, à diverses reprises, à recouvrer leur autonomie.
La première invasion arabe eut lieu en 644. La Cyrénaïque fut promptement conquise, mais les vainqueurs se contentèrent pour cette fois d'imposer aux principales villes une forte rançon et évacuèrent le pays. Ils y reparurent vingt ans plus tard, et, cette fois, portèrent leurs armes en Numidie et en Mauritanie. Oukbah ben Nafi parvient jusqu'à l'Atlantique, et, poussant son cheval dans l'Océan, s'écrie en brandissant son cimeterre : « Grand Dieu ! si je n'étais retenu par les flots, j'irais jusqu'aux royaumes inconnus de TOccident, je prêcherais sur ma route l'unité de ton saint nom, et j'exterminerais les peuples qui adorent un autre Dieu que toi ! » Ses successeurs, Zoaïr ben Kaïss, Hassan le Gassanide et Moussa ben Nosaïr, consolident ces rapides conquêtes. Carthage est détruite de fond en comble (691) et une capitale tout arabe, Kairouan, devient le siège du gouvernement du Maghreb, c'est-à-dire de l'Occident.
I^s indigènes avaient accepté la domination arabe, parce qu'ils se croyaient ainsi délivrés des exactions byzantines. Ils se soumirent également sans peine à la religion de leurs vainqueurs, mais ils ne l'acceptèrent qu'avec des schismes et des hérésies, qui bientôt allaient détruire l'unité musulmane. En effet, une fois converties à l'IsKim, les tribus africaines, qui jadis avaient fourni aux hérésiarques donatistes ou circoncellions leurs partisans les plus déterminés, acceptèrent avec un égal entraînement les dissidences de leur nouveau culte, d'autant plus qu'elles leur fournirent un prétexte pour recouvrer leur indépenance.
L'histoire de l'Afrique septentrionale n'est plus alors qu'une longue série de révoltes comprimées et sans cesse renaissantes. Elle se fractionne en une multitude de petits États qui ne cherchent qu'à empiéter sur leurs territoires réciproques. La puissance politique du Kalifat est mé-
connue, et des dynasties purement africaines remplacent les anciens émirs du Maghreb. Deux de ces dynasties ont laissé un nom dans l'histoire : celle des Aglabi tes (800-902), qui eut son siégea Kairouan, et celle des Edrisi tes, qui eut son siège à Fez. C'est l'époque la plus brillante de la domination arabe. Les souverains protégeaient les sciences et les lettres; ils avaient donné une grande impulsion à l'industrie, au commerce et surtout à la piraterie. Tout le bassin antérieur de la Méditerranée était alors sillonné par leurs légères galères. Ils insultaient impunément les côtes d'Italie et de France. Quelques-uns d'entre eux s'établirent même en Provence, et s'emparèrent des principaux passages des Alpes.
Cette prospérité eut un terme. Les Fatimites du Caire et les Ommiades de Cordoue se disputèrent en effet, comme une proie, l'Afrique septentrionale , et des guerres, qui durèrent plusieurs siècles, plongèrent de nouveau dans la désolation ce malheureux pays. Un Africain de la tribu des Zenega, Youssef ben Taschefin, reconstitua et ramena à l'unité les éléments épars de la puissance musulmane. Encouragé par un marabout, il appelle les Berbères à l'indépendance (1070), s'empare de l'ancien royaume des Edrisites, pousse jusqu'à Alger, Tlemcen, fonde une capitale à Maroc et ne s'arrête qu'aux frontières d'Egypte. Il passe même en Espagne et conquiert l'Andalousie. Youssef mourut en H 07. Son souvenir est encore vivant en Afrique. La dynastie qu'il fonda s'appelle la dynastie des Almoravides ou hommes de Dieu. Un autre Berbère, Abou Abdallah Mohammed, fondateur de la secte dite des Almohades ou Unitaires, ne tarda pas à se soulever contre les Almoravides. Son successeur réussit même à se substituer à l'Almoravide Taschefin bel Ali, et la nouvelle dynastie régna sur toute l'Afrique moins TÉgypte de 1150 à 1273.
C'est à ce moment que les Arabes envahissent de nouveau l'Afrique du Nord et refoulent peu à peu les Berbères dans les montagnes du Tell et les régions du Sud. Ces Arabes étaient des nomades du Hedjaz, longtemps cantonnés. daçs la Haute-Egypte, mais dont les déprédations avaient rendu si misérable la région qu'ils occupaient, que le kalife Mostanser résolut de s'en débarrasser en les lançant contre les Berbères. Les Arabes partirent avec leurs femmes et leurs enfants. Ce fut l'invasion d'un peuple et non l'attaque d'une armée, aussi n'avancèrent-ils que lentement. Ils s'insinuaient par groupes dans les vallées et se mélangeaient graduellement avec les populations. Comme leurs masses augmentaient toujours, ils réussirent en quelques générations, par le fait seul de leur nombre, à imposer aux Berbères leur langue, leurs mœurs, et à ne
laisser à leurs souverains, aux Beni-Méritin du Maroc, et aux Beni-Zian de Tlemcen, qu'un pouvoir nominal. Malheureusement pour l'Afrique, ces derniers envahisseurs avaient toujours mené une vie nomade, incompatible avec tout progrès intellectuel. Ils la continuèrent en Afrique. La décadence commença, rapide, irrémédiable. Elle n'a pas cessé. Qu'on en juge par la situation actuelle du Maroc, le seul État musulman qui ait gardé jusqu'à nos jours son indépendance, et dont les habitants se débattent entre Toppression de leur souverain et l'anarchie perpétuelle qui les divise.
Le besoin d'une domination stable ne tarda pas à se faire sentir, surtout dans le Maghreb el-Aousat, l'ancienne Mauritanie Sitifienne, la future régence d'Alger, morcelée en une foule de petits États, et sans cesse envahie par les souverains de Tunis et du Maroc. Les indigènes étaient tout disposés à se grouper autour d'un pouvoir fort et unique, car ils étaient las de ces perpétuels changements. L'affaiblissement de la puissance arabe en Espagne et la conquête de Grenade par les rois catholiques hâtèrent et produisirent cette révolution. Chassés de Grenade, les Maures s'établirent en assez grand nombre dans les villes du littoral africain, Oran, Cherchel, Alger, Bougie, et, pleins de haine pour leurs vainqueurs, demandèrent à la piraterie les ressources qui commençaient à leur manquer. Les Espagnols étaient alors dans l'élan de la conquête. Us occupèrent les uns après les autres les repaires de ces pirates, et s'établirent à poste fixe dans ces villes africaines. 11 semblait que la piraterie fût frappée à mort: elle n'en était qu'à son coup d'essai.
Dès les premières années du xvi* siècle, se signalèrent en effet deux aventuriers, Aroudj et Kaïr-Eddin, connus en Europe sous le nom des frères Barberousse. Une multitude de bandits s'attachèrenl à leur fortune. Comme ce n'était pas assez pour eux d'écumer la Méditerranée, ils cherchèrent à occuper quelques points le long de la côte africaine, pour en faire à la fois des refuges et des points de ravitaillement. En 1510 ils s'emparaient de Djidjelli, en 1516 de Cherchel et d'Alger, puis bientôt de Tunis et même de Tlemcen ; maîtres de ces villes importantes, et groupant autour d'eux les tribus voisines, les deux Barberousse se considérèrent non plus comme des pirates, mais comme de vrais souverains, ainsi qu'on en a vu surgir à maintes reprises dans le monde musulman. Us chassèrent les Arabes de leurs emplois, dont ils investirent leurs officiers les plus dévoués, et déclarèrent que leurs compagnons d'armes auraient seuls le droit d'y prétendre à l'avenir. Alors se trouva constitué ce singulier gouvernement de l'Odjac, sorte de république militaire et
religieuse qui fut élevée contre la Chrétienté, comme Rhodes ou Malte le furent contre l'Islam. Méprisant les anciens conquérants arabes et les indigènes berbères, et déterminés à maintenir leur supériorité, les membres de rOdjac eurent soin de n'admettre dans leurs rangs que des Turcs ou des renégats, et tous ayant fait leurs preuves de courage. Égaux entre eux et n'obéissant qu'à des chefs librement élus, ils constituaient. à vrai dire, la nation tout entière, car les indigènes étaient censés leur appartenir, et ils administraient le pays à leur guise. Aroudj et Kaïr- Eddin, judicieux politique autant qu'hommes d'action, comprirent ' néanmoins que, pour se maintenir dans les positions conquises, il leur fallait s'appuyer sur une force qui les assurât à la fois contre les chrétiens et contre les indigènes. Us firent donc hommage de leur conquête au sultan turc, à Selim, qui s'empressa d'accepter cette suzeraineté inattendue. De 1515 à 1830 soizante-seize pachas ou deys se succédèrent à Alger. La plupart moururent assassinés, mais l'Odjac se maintint à travers ces révolutions incessantes et Alger resta la capitale d'un territoire qui, grandissant toujours, forma ce que l'Europe appelait la Régence d'Alger. Au xvn* et au xvm^ siècle s'amortit l'ardeur des conquêtes continentales, mais les maîtres de l'Odjac tournèrent alors vers la mer leur redoutable activité. Ils dominèrent dans la Méditerranée, dont ils infestèrent les côtes, et derrière les murailles de leurs forteresses ils bravèrent les vengeances de l'Europe. A cinq reprises différentes Alger fut bombardée, en 1682 et 1683 par Duquesiie, en 1688 par d'Estrées,en 1783 par les Espagnols et en 1816 par les Anglais; mais cette ville se releva toujours de ses ruines, et resta pour l'Europe comme une menace et un défi ; jusqu'à ce que, provoquée et poussée à bout, la France termina en la brisant l'histoire nationale d'Alger (juillet 1830).
Il serait facile de suivre dans le reste du continent africain la marche envahissante des Arabes, tantôt vers les oasis du Sahara, qu'ils subjuguent les unes après les autres, tantôt sur la côte de Zanzibar, où ils fondent de florissants comptoirs, ou bien à "travers l'Afrique centrale, ou, mêlant la religion au négoce, ils convertissent à l'Islam ou réduisent en esclavage les tribus noires; mais cette histoire ne présente qu'une énumération fastidieuse de victoires trop aisément remportées, de crimes sans grandeur et de révolutions sans intérêt. Par bonheur, en même temps que les généraux ou les trafiquants arabes, pénétraient dans ces pays jusqu'alors inconnus d'intrépides voyageurs qui ont consigné dans leurs ouvrages le résultat de leurs recherches. Il importe de résumer ces découvertes et de montrer comment, grâce aux géographes
arabes, s'agi*andit le champ des connaissances africaines. Ce sont ces géographes qui furent les vrais conquérants de l'Afrique.
Dans ce qu'on pourrait appeler la littérature géographique des Arabes, il faut distinguer les voyageurs, les savants et les écrivains. Les plus célèbres parmi les voyageurs qui ont parcouru l'Afrique aloi«s connue se nomment Massoudi, Ibn Haukal et Ibn Batoutah. Les deux premiers se sont contentés de décrire les diverses provinces de l'empire des califes, et' n'ont rien ajouté d'essentiel aux renseignements de leurs devanciers. Ibn Batoutah au contraire a beaucoup augmenté le domaine géographique. Saisi par la fièvre des voyages, il parcourut le Maghreb, la Tunisie, la Tripolitaine et l'Egypte. 11 voyagea également dans la mer des Indes et visita Quiloa sur la côte occidentale du continent africain.
Le savant dont le curieux ouvrage, les Commencements et les fins^ a en partie renouvelé la science, est Aboul-Hassan. Il parcourut l'Afrique septentrionale, et, depuis l'Atlantique jusqu'au delta du Nil, releva par des observations gnomoniques quarante-quatre positions. On a dit avec raison de son travail que c'était une véritable Connaissance des Temps arabe.
Quant aux littérateurs, c'est-à-dire aux écrivains qui cherchèrent à généraliser les notions dues aux pèlerins ou aux négociants, et dont les œuvres, par cela même qu'elles étaient plus accessibles à la masse des lecteurs, ont été conservées, on compte parmi eux : au ix* siècle, Ibn Yacoub, qui, dans son livre des Pays^ consacra au Maghreb un intéressant chapitre; El-Bekri, un Arabe d'Espagne, qui termina en 1608 une bonne description de l'Espagne et de l'Afrique. Au xu* siècle, l'Edrisi, un autre Arabe d'Espagne, mais qui vivait à la cour de Roger, roi de Sicile, construisit pour ce prince une sphère armillaire et un planisphère terrestre en argent, puis, pour expliquer ce planisphère, rédigea une géogi'aphie générale, où il résuma les connaissances de l'époque. Il divisa la terre en zones ou climats, et, comme il avait à sa disposition beaucoup de renseignements et d'itinéraires, il donna aux climats africains un développement considérable. Après l'Edrisi, nous signalerons au xm* siècle Yakout et Ibn Saïd, au xiv* Aboulféda et Ibn al-Ouardi, et enfin, au xv% Makrizi pour l'Egypte et la Nubie, et Mohammed el-Fézi, plus connu sous son surnom chrétien de Léon l'Africain, dont la relation est riche en renseignements nouveaux, surtout pour le Soudan. Accordons une mention spéciale à Ibn Khaldoun, dont l'histoire des Berbères, écrite à la fin du xiv* siècle, est d'une inestimable valeur pour l'ethnologie, et à Abdallatif au xn* siècle, que ses Instructions et réflexions sur
le$ objets et le$ événements d'Egypte ont placé au premier rang des historiens orientaux.
En résumé, les contrées africaines sur lesquelles les Arabes fournissent des informations particulières sont, après l'Egypte et la Nubie, tout le littoral de la Méditerranée, quelques parties extrêmes du Sahara à Test, le Soudan occidental, et, au sud de l'Equateur, la zone que baigne la mer des Indes jusqu'à l'extrémité méridionale du canal de Mozambique. Ils n'ont certes pas renouvelé la carte de l'Afrique, mais au moins ont-ils conservé et quelque peu étendu ce qu'on leur avait transmis. Sur ce point, comme sur tous les autres, ils furent les intermédiaires entre la science antique et la science moderne. Au moins faut-il leur savoir gré d'avoir conservé ce précieux dépôt des connaissances d'autrefois, à une époque où les peuples européens n'en appréciaient pas l'importance. En outre, n'est-ce pas à leur contact que l'Occident a secoué sa torpeur séculaire, et s'est acheminé vers le progrès? N'auraient-ils rendu que ce service à la cause de la civilisation, qu'il faudrait ne pas les oublier dans cette rapide histoire des conquérants de l'Afrique.