‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 20 sur 76 · BAOBAB DU CAP TBRT · texte numérisé non relu

BAOBAB DU CAP TBRT

vrait la côte de Sierra Leone. Chaque année était, de la sorte, marquée par un progrès géographique. On arrivait lentement, mais sûrement. Ce n'étaient pas seulement les Portugais qui se lançaient ainsi dans la voie féconde des découvertes. Lisbonne était devenue en quelque sorte la capitale géographique de l'Europe, et de nombreux étrangers s'y étaient fixés, que les souverains portugais accueillaient avec faveur. Michelet a écrit quelque part que « les Portugais ne voulaient employer

sur mer que des hommes à eux et de l'école qu'ils avaient formée »• Notre grand historien s'est trompé. Les étrangers recevaient à Lisbonne une cordiale hospitalité, et le prince Henri recourait volontiers à leur expérience maritime. Ainsi, en 1455, le Vénitien Ca da Mosto touchait à Madère et aux Canaries, voyait le cap Blanc et arrivait au cap Vert, où il rencontrait deux autres caravelles, dont l'une était commandée par un autre Italien, également au ser\ice du prince Henri, le Génois Antoniotto Usodimare. Les deux capitaines, continuèrent ensemble jusqu'à la Gambie, d'où ils revinrent en Portugal. L'année suivante, ils reprenaient la mer, mais ne s'avançaient pas plus loin que l'archipel des Bissagots, et reconnaissaient les îles du Cap-Vert. Un troisième Italien, Antonio de Noli, complétait cette reconnaissance en 1462, et, la même année, Pedro de Cintra et Suero de Costa dépassaient Sierra Leone et allaient jusqu'au cap Mesurado.

Ce fut la dernière découverte dont le prince Henri apprit la nouvelle, car il mourut à Sagres en 1463. Il avait consacré près d'un demi-siècle à provoquer et à encourager les explorations maritimes. Grâce à sa féconde impulsion, les Portugais avaient relevé le tiers environ de la côte occidentale. Cette marche progressive nous paraît lente, mais elle remplissait d'admiration nos ancêtres du xv* siècle, et ce n'était pas un banal éloge qu'ils adressaient au prince qui avait inspiré ces conquêtes pacifiques en lui donnant, bien qu'il n'eût jamais navigué, le surnom de Henri le Navigateur. Alors s'élargissaient pour ainsi dire les limites du monde. Les premiers à la peine, les Portugais étaient également les premiers au profit, car le pape Eugène FV, par un acte de munificence dont nul ne songea à lui contester la légitimité, leur accorda la possession de toutes les terres qu'ils découvriraient. S'il est vrai que chaque nation ait son siècle de gloire, la gloire du Portugal fut alors éblouissante. Il n'est pas de peuple chez qui l'amour des grandes choses ait été plus répandu, l'esprit de dévouement plus général, l'héroïsme plus complet. La nation était digne de ses chefs.

Les explorations géographiques, il est vrai, furent un instant suspendues, ou du moins ralenties, par la mort du prince Henri, mais elles reprirent avec un nouvel élan sous le règne de Jeaii U. Ce prince peu libéral, mais très énergique, voulait résolument le bien de ses sujets. Secondé par ses conseillers l'évêque Diego Ortiz, le médecin Rodrigo et l'israélite Joseph, il s'occupa sérieusement de trouver la route tant désirée qui conduirait le plus directement aux Indes. Une opinion singulière commençait alors à se répandre. On prétendait qu'en poussant droit à

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l'ouest, à travers l'Atlantique, on trouverait cette route. Parmi les nombreux Italiens qui recevaient alors l'hospitalité portugaise, vivait, à côté des Florentins Vespucci, Marchioni, Girardi et Benvenuto, le Génois Christophe Colomb. C'est lui qui, le premier, eut le mérite et le courage de proposer résolument une expédition 'dans la direction de l'ouest à la recherche des Indes. Cette erreur de génie valut à l'humanité la découverte de l'Amérique. Le roi de Portugal et ses conseillers n'acceptèrent pas la proposition du Génois ; seulement, comme ils étaient convaincus de la possibilité d'atteindre les Indes en longeant la côte africaine, ils ne cessèrent d'encourager toutes les tentatives faites dans cette direction. C'est ainsi qu'en 1471 Joâo de Santarem et Pedro de Escalona s'avancèrent au delà du Gabon, jusqu'à l'estuaire de TOgooué, et, les premiers, déployèrent le pavillon portugais dans l'hémisphère austral. En 1484, Diego Cam arrivait à l'embouchure du Congo, et, après avoir remonté quelque temps le fleuve, continuait d'avancer au sud jusqu'à 1125 milles du cap de Santa Catarina, érigeant à chaque station des colonnes ou padrons aux armes royales. Diego Cam avait à bord de son navire un cosmographe allemand, Martin Behaim, qui revint plus tard en Allemagne, à Nuremberg, et y construisit en 1492 un globe, qu'on y conserve comme un précieux dépôt, et qui a rendu son nom célèbre. Voici comment, sur ce globe, il a raconté le voyage de 1484: « L'illustre don Juan, roi de Portugal, fît équiper deux vaisseaux qu'on appelle caravelles, munis d'hommes avec des armes et des vivres pour trois ans. Il fut ordonné à l'équipage de naviguer au delà des colonnes plantées par Hercule en Afrique, toujours vers le midi et vers les lieux où se lève le soleil, aussi loin qu'il leur serait possible. Ledit roi chargea aussi ses vaisseaux de toutes sortes de marchandises pour être vendues et données en échange, ainsi que de dix-huit chevaux, avec tous leurs beaux harnais, qui furent mis dans les vaisseaux pour en faire présent aux rois maures, à chacun un, quand nous le jugerions convenable. On nous donna aussi des échantillons de toutes sortes d'épiceries pour les montrer aux Maures, afin de leur faire connaître par là ce que nous venions chercher dans leur pays. Étant ainsi équipés, nous sortîmes du port de la ville de Lisbonne, et fîmes voile vers l'île de Madère, où croît le sucre de Portugal ; après avoir doublé les îles Fortunées et les îles sauvages des Canaries, nous trouvâmes les rois maures, auxquels nous fîmes des présents, et qui nous en offrirent de leur côté. Nous arrivâmes dans le pays appelé royaume de Gambie, où croît la malaguette. Il est éloigné de huit cents lieues allemandes du Portugal. Après quoi nous passâmes

dans le pays du roi de Furfur, qui en est à 1 200 lieues ou milles, et où croît le poivre qu'on appelle poivre de Portugal. Plus loin encore est un pays où nous trouvâmes Técorce de cannelle. Nous étions alors à 2 500 lieues du Portugal. Aussi revînmes-nous chez nous, et le dixneuvième mois nous fûmes de retour chez notre roi. »

L'expédition de Di^o Cam et de Martin Behaim eut un grand retentissement, et un nouveau voyage fut aussitôt organisé sous la conduite de Barthélémy Diaz. Deux vaisseaux furent équipés pour la circonstance. Ds se dirigèrent le long de la côte occidentale jusqu'au point où s'était arrêté Diego Cam; le dépassèrent et parvinrent au 24* degré. Diaz y planta une croix aux armes du Portugal, puis, quittant la cote, courut pendant treize jours ijne bordée vers le sud. A mesure qu'il avançait, il constatait à sa grande surprise un changement de température et des froids assez vifs. Étonné de ne rencontrer aucune terre, et craignant de s'enfoncer ainsi dans une mer sans limites, Diaz revint au nord. Il venait, sans s'en douter, de doubler l'Afrique, car la première terre qu'il rencontra, l'Angra dos Vaqueiros, se trouvait sur la côte orientale du continent. Les hardis navigateurs longèrent la côte en remontant toujours au nord, et, voyant que le littoral s'allongeait indéflniment dans cette direction, ils comprirent qu'ils venaient de doubler quelque grand cap, et par conséquent d'accomplir la partie la plus importante de leur entreprise. Diaz, plein d'ardeur, aurait voulu pousser jusqu'au pays désigné vaguement sous le nom de Terre du Prêtre Jean, mais son équipage fatigué refusa de le suivre plus loin. Il prit alors possession du pays, et, de ses propres mains, planta sur un îlot de la côte, qui depuis s'est appelé Alagoa Bay ou Port Elisabeth, une croix de bois façonnée par le charpentier du navire.

Diaz réussit à entraîner ses hommes quelques jours encore le long des côtes de la Cafrerie actuelle. Il arriva jusqu'à un cap auquel il donna le nom de son compagnon de voyage, Lopo Infante. Ce cap est désigné aujourd'hui sous le nom de Breede. Quelques jours encore de navigation, et les Portugais arrivaient à Sofala et à Mozambique, c'est-à-dire dans un pays où, recevant des nouvelles certaines des Indes, ils auraient continué leur route, pleins d'ardeur et d'enthousiasme, et auraient ainsi les premiers frayé la voie vers ces riches contrées : mais les vivres devenaient rares, les indigènes se montraient récalcitrants et s'opposaient au débarquement des matelots. Ceux-ci, pris de frayeur et découragés par la longueur du voyage, forcèrent Diaz à rétrograder. Le commandant ne se décida qu'avec peine à donner le signal de la retraite. « Lorsqu'il se

sépara du pilier qu'il avait placé en ce lieu, lisons-nous dans le journal de bord, ce fut avec un tel sentiment d'amertume, une telle douleur, qu'on eût dit qu'il laissait un fils exilé à jamais, surtout quand il venait à se représenter combien de périls lui et tous ses gens avaient courus, et de quelles régions lointaines il leur avait fallu venir, uniquement pour planter cette borne, puisque Dieu ne leur avait pas accordé le principal. »

Diaz ne doubla qu'au voyage de retour le cap fameux qu'il nomma le Cap des Tourmentes, en souvenir des périls et des tempêtes qu'il avait essuyés avant de le franchir. Ce nom de mauvais augure ne fut pas conservé. Le roi Jean II, quand il apprit l'heureuse découverte, lui substitua le nom qu'il a depuis gardé de cap de Bonne-Espérance.

La route de l'Asie était donc ouverte. Les Portugais n'avaient plus qu'à continuer le sillon qu'ils avaient si glorieusement commencé. L'honneur de l'entreprise paraissait réservé à l'audacieux pilote qui avait frayé la voie, mais il semble que le roi de Portugal, pourtant disposé à récompenser les hommes d'une valeur réelle, n'ait pas apprécié comme elle le méritait la découverte de Diaz. Il ne lui accorda aucune récompense honorifique, et c'est à un autre de ses sujets qu'il réserva la gloire d'achever ce qu'avait si bien commencé Diaz.

A ce moment précis Jean II recul une importante nouvelle dont il s'empressa de tirer parti. Depuis longtemps on parlait d'un pays mystérieux que de vagues traditions représentaient comme habité par des chrétiens et gouverné par un souverain revêtu de fonctions sacerdotales, le prêtre Jean. On sait aujourd'hui que ce royaume correspond à l'Abyssinie, mais on était alors si peu fixé sur sa véritable situation qu'on hésitait entre l'Afrique et l'Asie. Tout ce qu'on pouvait affirmer, c'est qu'il se trouvait sur la route des Indes. Jean II résolut de sortir d'incertitude et chargea deux de ses gentilshommes, Alfonso de Païva et Pedro de Covilham, d'aller à la recherche de ce royaume si mal déterminé. Il prit de grandes précautions pour assurer le succès de cette mission à la fois scientifique et commerciale. Non seulement il leur donna une carte routière dressée par le savant Calzadilla, évêque de Vizeu ; mais encore deux habiles cosmographes juifs, Rodrigo et Moser, rédigèrent pour eux des instructions très précises. Les deux Portugais emportaient avec eux des lettres de crédit. En outre ils savaient l'arabe. Ils partirent de Lisbonne le 7 mai 1487 en quête d'empires dont ils ne connaissaient même pas les noms. Ils arrivèrent au Caire, déguisés en marchands, et bientôt à Aden. Là ils se séparèrent, Covilham pour aller dans l'Inde et Païva pour pénétrer en Abyssinie. Païva mourut sans laisser de traces, mais

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le voyage de Covilham fut des plus heureux. Il visita Canaor et Goa dans THindoustan, s'assurant des moyens à prendre pour faire tomber entre les mains de ses compatriotes un commerce immense jusqu'alors réservé auxmahométans. De là il se rendit àSofala sur la côte d'Afrique, puis au Caire, où il apprit la mort de son compagnon. Jean II ne l'avait pas oublié. Deux israélites, un pauvre cordonnier de Lamego nommé Josepe et le savant rabbin Abraham, étaient venus à sa rencontre pour recueillir les documents rassemblés par l'infatigable explorateur. Covilham rédigea en hâte le récit de ses découvertes. On y lisait, entre autres indications de la plus haute importance, que, d'après les renseignements fournis par les Arabes d'Afrique, des navires qui continueraient de longer l'Afrique occidentale en avançant au sud finiraient par atteindre l'extrémité du continent, et que, parvenus là, ils n'auraient plus, pour arriver aux Indes, qu'à remonter au nord, le long de l'Afrique orientale. Josepe fut chargé de transmettre à Lisbonne le rapport de Covilham, et il fut assez heureux pour le remettre au roi.

Pendant ce temps Covilham, après avoir poussé une pointe dans l'île d'Ormuz, se dirigeait vers TAbyssinie, où il parvint en 1490. Le négus Iskander le reçut amicalement, mais ne consentit pas à le relâcher. Devenu l'époux d'une femme très, riche, père de plusieurs enfants, fort estimé de ceux qui le retenaient prisonnier, il parait avoir fourni une longue carrière, mais regrettant toujours son pays natal. Lorsque, quelques années plus tard, l'ambassadeur portugais Alvarès le rejoignit à la cour du négus, Covilham, bien que dans l'opulence, ne lui cacha pas sa douleur de ne pouvoir contempler les splendeurs de la nouvelle Lisbonne, splendeurs auxquelles il avait indirectement contribué. « C'est un homme d'excellent jugement et de merveilleux esprit », ajoutait l'ambassadeur. Nous ajouterons volontiers qu'il était de la race des grands découvreurs et que son nom mériterait d'être mieux connu.

De cette fructueuse exploration il y avait à tirer deux conséquences : la première, que le mythe du prêtre Jean était définitivement fixé en Abyssinie ; la seconde, qu'il était possible de faire le tour de l'Afrique. Barthélémy Diaz avait déjà doublé le Cap et démontré la communication de l'xVtlantique et de la mer des Indes. Restait à relier son itinéraire à celui de Covilham. C'était une tâche relativement facile. Vasco de Gama eut l'heureuse chance d'être désigné pour la remplir.

L'heureux héritier de l'œuvre de Diaz, le héros chanté par Camoens, appartenait à une grande famille portugaise. Il avait déjà beaucoup voyagé dan<^ les mers africaines. On a raconté que le roi Manoel, étant

un soir à l'une des fenêtres de son palais, rêvait aux moyens de réaliser les vastes projets de son prédécesseur Jean II, lorsque le hasard amena Gama dans la cour, alors solitaire, où se trouvait le balcon royal. Dès lors le souverain l'aurait choisi pour commandant de l'expédition projetée. L'anecdote n'est pas prouvée. En tout cas le hasard aurait, en cette circonstance^ mieux servi le monarque que les avis les plus prudents. Ce qu'il y a de certain, c'est que rien ne fut négligé pour assurer la réussite de l'entreprise. Quatre petits bâtiments furent spécialement construits et largement pourvus d'appai*aux de rechange, de vivres choisis et d'instruments neufs. Les pilotes les plus réputés, Pero de Alemquer, celui qui avait doublé le cap des Tempêtes, et les meilleurs marins, Joâo de Coimbra, Pero Escolar, montèrent à bord de ces navires. Gama arbora son pavillon sur le plus considérable, le San Gabriel. Son frère, Paulo de Gama, eut le commandement du second, le San Rafaël ^ et Nicolas Coelho fut le capitaine du troisième, le Berrio. Le quatrième navire ne portait que des munitions et des vivres. Barthélémy Diaz devait accompagner jusqu'à la Mina. C'était un dédommagement pécuniaire qu'on lui accordait, car on n'avait pas voulu l'adjoindre à cette phalange d'habiles, marins, dont il était, après tout, le plus méritant.

L'escadre mit à la voile le 8 juillet 1497. Elle atteignit bientôt le Rio de Ouro, puis les îles du Cap-Vert, et relâcha quelques jours dans la baie de Santa Elena, où elle était arrivée le 4 novembre. Dans cette baie les Portugais entrèrent en relations avec les Hottentots. Ils n'eurent pas à se féliciter de ces premiers rapports, car, dans un engagement avec les indigènes, Gama fut blessé avec quelques hommes de son équipage. Le 22 novembre, l'escadre passait, avec vent en poupe, devant le cap des Tempêtes, et entrait trois jours plus tard dans la baie de Saint-Bras, où elle demeura treize jours. Les relations avec les indigènes furent meilleures. C'étaient des Guanacas ou Namaquas. Répartis dans de nombreux villages nommés kraalsj ils vivaient exclusivement de la vie agricole. Leurs bœufs étaient superbes et d'une chair savoureuse. Les Portugais les comparaient à ceux de l'Alemtejo. Pleins de défiance à l'égard des nouveaux venus, ils ne se présentaient jamais que les armes à la main. Gama réussit à éviter l'effusion du sang et se contenta de les terrifier par le bruit répété de l'artillerie.

De la baie de Saint-Bras, où ils plantèrent une grande croix de bois et un padron aux armes royales, les Portugais arrivèrent bientôt au Rio Infante, limite extrême des découvertes de Diaz. Le 22 décembre ils apercevaient la terre qu'ils nommèrent Natal en l'honneur de la Noël, et

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arrivèrent le 10 janvier 1498 dans un port, où ils se ravitaillèrent* Les nègi'es, armés d'arcs et de zagaies, appartenaient à une autre race, 'celle des Gafres ou Zoulous. De bons rapports s'établirent. Les échanges se firent pacifiquement, et le pays prit le nom de terr.e des Bonnes- Gens.

Le 22 janvier, se trouvant sur les bords d'un fleuve qu'il nomme plus tard fleuve des Bons Indices, Gama acquit la certitude qu'il était dans la bonne voie. « Nous reçûmes la visite de deux seigneurs du pays, si émus qu'ils ne prisaient aucune des choses qu'on leur donnait. L'un d'eux avait sur la tête un turban, fait avec une étofie en soie rouge de couleurs éclatantes, l'autre poiiait un capuchon de satin vert. En leur compagnie venait un jeune homme qui, selon ce qu'on pouvait comprendre par leurs signes, appartenait à un autre pays fort loin de là, et il disait que déjà il avait va des navires grands comme ceux qui nous amenaient. Nous nous réjouîmes singulièrement de ces indications, parce qu'il nous semblait que nous approchions des lieux que nous vou-. lions atteindre. » Malheureusement des symptômes de scorbut se déclarèrent au même endroit, et les Portugais ne purent continuer leur route que le 24 février. Le 10. mars ils mouillaient à l'île de Mozambique, et y étaient tout d'abord fort bien reçus, mais les Maures qui habitaient l'île ne les avaient si cordialement accueillis que parce qu'ils les supposaient mahométans. Ges Maures en efiet étaient plutôt des Arabes, depuis longues années établis sur la côte orientale de l'Afrique. Ils y avaient fondé des établissements prospères, et même des villes florissantes. Habitués à agir en maîtres depuis le cap Guardafui jusqu'à la côte de Sofala,^t jaloux de conserver avec leur autorité le monopole fructueux du commerce africain, ils essayèrent, dès qu'ils connurent la vérité, de se débarrasser, même par la trahison, de ces chrétiens abhorrés. Vasco de Gama quitta cette côte inhospitalière le 29 mars, et arriva le 7 avril à Mombaza. Les équipages, fatigués, purent se reposer, et leur état sanitaire s'améliora; mais comme les Maures voyaient, avec raison d'ailleurs, dans les nouveaux venus des rivaux de domination et de commerce, ils leur tendirent des embûches. Gama fut obligé de recourir à la force brutale. A trente lieues de Mombaza, les Portugais arrivèrent enfin à Mélinde, et dès ce jour, 15 avril 1498, toutes les difficultés s'évanouirent. Le souverain de Mélinde non seulement accueillit avec empressement Gama, mais encore lui fournit tous les renseignements nautiques qui pouvaient être acquis au xv* siècle sur les mers de l'Inde; Il lui prêta même un pilote qui le dirigea si habilement et avec une telle

loyauté que, le 17 mai, Gama put enfin apercevoir cette côte des Indes, si ardemment souhaitée par lui. Trois jours plus tard il abordait à Galicut, la ville du Zamorin, ainsi que, par une altération singulière, les Portugais nommèrent le prince de cette côte, le Roi de la mer ou Rajah-Samoudri.

Quand il se décida à revenir en Europe pour annoncer sa découverte, Gama n'avait plus que huit hommes valides pour faire le service à bord de chaque bâtiment. Il avait en efiet été arrêté par des calmes plats, et le scorbut avait décimé ses équipages. « Le mal des gencives se déclara parmi tout l'équipage; la chair croissait sur les dents de telle façon que Ton ne pouvait plus manger ; en même temps les jambes enflaient. Trente individus succombèrent, sans compter trente autres qui avaient déjà péri. Ceux qui pouvaient prendre part à la manœuvre, sur chaque navire, n'étaient pas plus de sept ou huit hommes, aussi puis-je vous affirmer que, si le temps où nous voguions à travers ces mers s'était .prolongé de quinze jours, personne d'ici n'y eût navigué après nous. Nous étions arrivés à ce point que nous croyions tout fini, et nous ne savions plus que faire des promesses aux saints. » Arrivant, sur la côte d'Afrique, devant l'importante cité de Magadoxo, et plein des souvenirs que lui avaient laissés Mozambique et Mombaza, Gama eut le tort de bombarder en passant cette ville florissante, dont on voyait de loin les monuments, les terrasses et les palais bâtis en amphithéâtre. Ce fut une faute et un malheur. S'il s'était mis en rapport avec le cheik qui commandait à Magadoxo, il est probable qu'en échange de leurs présents, les Portugais auraient obtenu de nombreux renseignements sur l'Afrique orienlale. Le 3 mars 1499 l'escadre entrait dans la baie de Sain|.-Bras. Elle ne se composait plus que de deux navires. Le transport avait été abandonné dans cette même baie de Saint-Bras, et le Rafaël abandonné à Mombaza, parce qu'il devenait impossible de manœuvrer avec le peu de matelots valides qui restaient dans les équipages. Le 20 mars Gama doublait de nouveau le cap de Bonne-Espérance, et vingt-sept jours de vent favorable conduisaient les vaisseaux aux îles du Cap-Vert. Nicolas Coelho avait non pas abandonné, mais perdu de vue le vaisseau amiral. Ce fut lui qui, entrant à Lisbonne le 14 juillet 1499, eut la joie d'annoncer au roi Manoel les magnifiques résultats d'une expédition depuis longtemps méditée. Vascode Gama ne revint en Portugal qu'à la fin du mois d'août. Il avait eu la douleur de perdre en mer son frère Paul. Au moins fut-il, à son débarquement, salué du titre d'amiral, et des fêtes splendides signalèrent son retour.

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C'était en effet une mémorable entreprise que venaient d'exécuter les Portugais. Non seulement la route des Indes était désormais connue, mais encore l'Afrique tout entière était déterminée dans son littoral. La grande reconnaissance des côtes était donc accomplie. Il ne restait plus qu'à relier entre eux quelques itinéraires et à prendre possession de l'immense continent que ne protégeaient plus contre la curiosité des explorateurs d'invraisemblables légendes. Partout où avaient débarqué les Portugais, ils avaient rencontré des populations nombreuses, sauvages encore, et mal disposées à l'égard des étrangers, mais dont quelques-unes

MOHBAZA

pratiquaient déjà la vie pastorale. On pouvait donc espérer que, tôt ou tard, elles se laisseraient gagner par la civilisation. En outre le sol paraissait fertile, la végétation était luxuriante. Des animaux domestiques paissaient en troupes innombrables de belles prairies. De- frais ruisseaux couraient à la mer. Le climat était sain, et, si les compagnons de Gama étaient tombés malades en traversant la mer des Indes, ils avaient recouvré la santé des que les brises salutaires de l'Atlantique les avaient ranimés. C'était donc un monde nouveau qui s'ouvrait au Portugal. Quel champ immense pour les audacieux de l'époque! Quelle perspective indéfinie de conquêtes, d'entreprises extraordinaires et d'extraordinaires richesses! Il y eut alors comme un éblouissement dans les esprits. Un souffle de jeunesse et de nouveauté passait sur l'ancien

inonde. On était comme h l'aurore d'un auti'e âge. On se sentait revivre à l'espérance. N'y a-t-il pas en effet, dans la succession rapide des événements, dans le contraste des grandes choses accomplies avec de si faibles ressources, dans la bravoure des explorateurs, dans ce mélange étonnant de mysticisme et de lucre, de crimes mesquins et de nobles dévouements, n'y a-t-il pas surtout dans ce poème de la prise de posse^ion de l'Afrique par de simples marins, dans ces plantations de padrons aux armes royales, dans ces combats avec les indigènes, quelque chose de chevaleresque et d'unique dans l'histoire?

Le plus étrange, c'est que près de cinquante années devaient s'écouler avant que l'Europe fût initiée aux détails de cette grande expédition. Pour consacrer la gloire de Vasco, l'histoire avec Barros et la poésie avec Camoens durent associer leurs efforts : encore ne devint-elle réellement populaire que lorsque le chantre des Lusiades en eut célébré le héros.

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