CHAPITRE I
LES DÉCOUVERTES DANS LE BASSIN DU NIL
En 1789, au moment où la Révolution française, rompant avec les traditions, avec les préjugés et avec les intérêts, inaugurait les temps nouveaux, l'Afrique, si on l'examine dans son ensemble, n'était ni connue, ni civilisée, ni gouvernée. Notions confuses et inexactes, et même ignorance absolue de la géographie générale, barbarie toute primitive des indigènes, dominations brutales et sanguinaires, il semble que le continent noir veuille se défendre contre la civilisation qui va bientôt Tétreindre, en s'enveloppant de ténèbres, en repoussant les améliorations matérielles, en redoublant de férocité. C'est en quelque sorte à travers un brouillard épais de légendes, et presque à tâtons, que les géographes tracent leurs cartes de l'Afrique : les gouvernements européens n'entrent en relations qu'en hésitant avec les forbans ou les brigands couronnés qui font peser sur les malheureux Africains une intolérable tyrannie : les voyageurs, les missionnaires, les négociants sont unanimes dans leurs témoignages sur le misérable état des indigènes. A vrai dire, l'Afrique est. plus que jamais, la terre des mystères et des épouvantes, le pays qui repousse ou qui retient ceux qui s'y aventurent, la contrée qu'on n'aborde qu'en tremblant.
Jetons les yeux sur une carte de l'Afrique composée dans les premières années du xix* siècle : qu'y trouvons-nous? Les côtes sont indiquées avec une certaine précision. Les États Barbaresques et l'Egypte sont dessinés avec quelques détails. Çà et là, à l'embouchure du Sénégal, sur le littoral de la Guinée, au cap de Bonne-Espérance, à Mozambique, apparaissent comme des îlots de populations indiquées avec un luxe relatif de dénominations géographiques ; partout ailleurs de vastes espaces laissés en blanc, ou de confuses traditions : montagnes jetées au hasard, cours d'eau qui se mêlent et s'entre-croisent, peuplades qui s'étendent sur d'énormes territoires, et presque toujours des indications contradictoires. Au centre du continent ou, pour mieux dire, depuis les oasis algériennes et marocaines jusqu'à la Cafrerie, s'étale un gigantesque désert sans une ville, sans un cours d'eau.
Les géographes et les cartographes s'étaient en effet aperçus de la confusion qui existait dans les renseignements recueillis sur l'intérieur de l'Afrique, et, d'un commun accord, ils avaient rejeté toutes les notions incohérentes, fleuves et montagnes imaginaires, peuples supposés, jusqu'à des figures de plantes et d'animaux, pour ne plus accepter que des faits sérieusement contrôlés. De là d'immenses espaces laissés en blanc. Sur la côte occidentale, deux grands fleuves, le Niger et le Congo, errant au hasard, sans même que leurs embouchures fussent déterminées; sur la côte orientale, d'autres cours d'eau sortant de montagnes gigantesques, mais dont la position variait avec chaque géographe; aucune mer intérieure, aucun peuple, aucune ville. A vrai dire, on était aussi peu avancé qu'à l'époque où les Portugais firent pour la première fois le tour du continent. Les connaissances géographiques avaient même diminué, puisqu'on ne tenait plus aucun compte des notions répandues par les Arabes ou des renseignements fournis par les missionnaires. Près des quatre cinquièmes de l'Afrique étaient donc ou inconnus, ou, ce qui peut-être est pis encore, mal connus.
En moins d'un siècle, quel changement prodigieux ! L'Afrique a été parcourue, explorée, décrite. Sur les cartes jadis marquées de la fatale légende Terra Incognita surgit tout un monde nouveau, forêts, fleuves et montagnes. L'Afrique commence à figurer avec son merveilleux système de montagnes et de mers intérieures, avec les fleuves magnifiques qui la parcourent dans tous les sens, avec ses royaumes indigènes, avec ses cités barbares encore, mais qui bientôt ne le seront plus. Tout a été renouvelé, tout a été modifié ; c'est une Afrique nouvelle qui se révèle en ce moment, non plus déserte, mais populeuse, non plus brûlée
par le soleil, mais garnie de forets épaisses, sillonnée par d'imposants cours d'eau; c'est une terre vierge qui cache des trésors dans ses flancs; c'est une terre de désolation qui renaît à l'espérance, car les Européens y apportent avec eux la liberté, et, s'ils sont des propagateurs parfois brutaux de la civilisation, au moins ont-ils déclaré la guerre à l'esclavage, et, dans cette croisade qui sera l'honneur de notre époque, jamais ils n'hésitent ou ne reculent. L'esclavage est frappé à mort. Bientôt sans doute il n'existera plus qu'à l'état de souvenir.
Les Européens ne se contentent pas d'explorer l'Afrique : ils l'initient à la civilisation, et prennent pied d'une façon sérieuse et durable sur le continent noir. Ce ne sont pas seulement les provinces jadis soumises à Rome ou l'antique domaine des Pharaons qui rentrent ainsi dans le courant général de l'humanité, ce sont des pays entiers, dont on connaissait à peine le nom, qui acceptent, qui môme sollicitent les progrès et les réformes ; ce sont des peuples qui passent brusquement de l'état sauvage ou pastoral à l'état d'agriculteurs, et franchissent sans transition toutes les étapes de la civilisation; ce sont des villes qui se fondent, des voies ferrées qui sont construites, un canal percé à travers 160 kilomètres de terres incultes qui ouvre une voie nouvelle au commerce de l'humanité; c'est la barbarie qui recule I Certes la découverte de l'Aniérique à la fin du XV* siècle fut un événement fécond en conséquences, mais, bien qu'on ait prétendu que les dernières années du xix" siècle ne laisseraient aucune trace dans l'histoire, et quoique les contemporains soient volontiers injustes pour les grandes œuvres collectives, la prise de possession de l'Afrique par l'Europe ne doit-elle pas être considérée comme un acte aussi important que la découverte du Nouveau Monde? D'autant plus que les explorateurs de nos jours sont bien supérieurs à ceux que la postérité a consacrés comme des héros, et que Caillié, Livingstone, Brazza ou Gordon l'emportent sur les conquistadores souvent féroces qui marquèrent leur passage au Mexique ou au Pérou par une traînée sanglante. Ceux-là même qui ne répugnent pas aux moyens violents, Stanley par exemple, n'ont-ils pas mérité par leur fermeté à toute épreuve et le bonheur constant de leurs entreprises d'être égalés aux plus célèbres de ceux qui ont marqué dans l'épopée américaine?
Énumérer tous les héros de la patience ou de l'audace qui, depuis un siècle, ont contribué à découvrir et à conquérir l'Afrique, résumer leurs travaux, montrer quelles ont été les conséquences de leurs entreprises, serait une tache grandiose, mais qui dépasse les limites de cet ouvrage. Nous sommes obligés de faire un choix, de nous attacher à ceux
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dpnt l'exemple nous a paru le plus réconfortant, à ceux dont l'héroïsme sera plus tard célébré par les poètes, à ceux dont les travaux inspireront quelque jour les fabricateurs de légendes : et encore nous faudra-t-il établir une distinction entre les découvreurs proprement dits, qui furent les ouvriers de la première heure, et dont on ne saurait trop louer la féconde initiative, et les organisateurs qui ont profité des découvertes de leurs devanciers et résolument arboré l'étendard de la civilisation dans les champs encore vierges de la barbarie. De là deux parts à faire, et deux ordres d'études différents ; les découvertes d'un côté, et de l'autre les améliorations matérielles et morales.
Les découvertes ont surtout fait connaître trois pays, la région des grands lacs au sud du Nil, le Soudan et ses annexes, et l'Afrique au sud de l'Equateur. Quant aux améliorations, on les doit surtout à trois peuples : aux Égyptiens, aux Français, aux Anglais. Sans oublier les régions qui ont été également transformées par les découvertes récentes, et tout en rendant justice aux autres peuples, dont il serait injuste de méconnaître l'influence dans le continent noir, nous nous attacherons surtout aux trois régions et aux trois peuples que nous venons d'indiquer, et nous les étudierons successivement.
Bien que le problème des sources du Nil ait, de tout temps, attiré l'attention des savants, c'est surtout au xix* siècle qu'il a été discuté et presque résolu. Il serait pourtant injuste de ne pas mentionner, à la fin du dernier siècle, le retentissant voyage de l'Écossais James Bruce en Nubie et en Abyssinie, du 1^ septembre 1769 a mars 1771. Lorsque fut publiée en 1788 la relation de ses courses africaines, elle fut accueillie d'abord avec enthousiasme, puis souleva de violentes critiques. Bruce, en effet, mérite des reproches en même temps que des éloges. Il n'a pas toujours été fidèle à la vérité; il a, de parti pris, atténué et même dénîituré les mérites de ses devanciers; son érudition n'est pas de bon aloi, et ses hypothèses historiques ou philologiques sont souvent puériles; mais, tout en faisant la part de sa vanité et de son ignorance, il faut bien reconnaître son ardeur scientifique, sa persévérance, son sang-froid et sa vaillance dans le péril. En outre, tous ceux qui ont visité après lui les régions décrites ont admiré sa puissance d'observation et l'exactitude de ses vues d'ensemble. Bruce ne fut pas un explorateur comme nous les voulons de nos jours, véridique jusque dans les moindres détails, et précis jusqu'à la minutie, mais ce fut un découvreur dans le sens large du mot : aussi mérite-t-il une place éminente parmi les voyageurs dans la vallée du Nil.
La publication de la relation de Bruce coïncida avec la formation a Londres de l'Association africaine, réunion de personnes riches et bien posées, qui résolurent d'encourager les voyages dans l'Afrique intérieure. Les premiers voyageurs envoyés par l'Association, John Ledyard, Lucas et Houghton, ne donnèrent pas d'informations bien originales, mais George Brown, qui pénétra dans la Nubie et le Darfour, où il résida de 1793 à 1796, et surtout Horneman, qui visita le Fezzan en 1799, ont décrit avec soin ces deux pays, alors à peu près inconnus. De plus, et c'est ce qui donne une grande importance à cette association, les explorateurs désormais ne se contentèrent plus de l'histoire naturelle et de la description, toujours un peu superficielle, des populations : ils donnèrent à leurs investigations un caractère plus scientifique. Ainsi ils s'attachèrent aux déterminations astronomiques, ils se préoccupèrent des croyances, des traditions, des mœurs et des usages des indigènes; ils étudièrent avec une grande précision les monuments et les inscriptions qui les couvraient, ils récueillirent même les éléments de grammaires et de vocabulaires indigènes; ils cherchèrent, en un mot, à remplacer le vague par la précision et l'hypothèse par la science. Tous assurément n'ont pas réussi, mais la tâche n'était pas aisée, et n^est-ce pas un honneur de l'avoir entreprise?
Le temps manqua aux savanls attachés à l'expédition française en Egypte pour compléter leurs études, mais ils avaient donné l'impulsion, et dès lors chaque année fut marquée par un progrès. Le premier nom à inscrire sur la liste glorieuse des explorateurs du Nil du xix*" siècle est celui d'un iNanlais, Frédéric Cailliaud, qui demanda au vice-roi Méhémet- Ali l'autorisation d'explorer les pays situés a^x deux côtés du grand fleuve africain. De 1815 à 1818 et de 1819 à 1820, Cailliaud parcourut le désert de l'est, retrouva les restes de plusieurs villes ou stations antiques, signala les mines d'émeraude autrefois si fameuses, et pénétra à l'ouest dans les oasis de Thèbes et de Syouah. Dans un troisième voyage, en 1820, il fut assez heureux pour retrouver la cité royale de Méroé, si célèbre dans les traditions de l'antiquité.
Dans cette route oubliée depuis trop longtemps s'engagèrent aussitôt de nouveaux explorateurs, l'Allemand Ruppelen 1823, et l'Autrichien Rusegger en 1857, qui explorèrent tous deux la haute Nubie, et visitèrent le Dongolah, le Sennaar et le Darfour. Grâce à eux, le cours du Nil dans sa partie moyenne fut déterminé d'une manière scientifique. Ce sont en quelque sorte les bases de la prochaine exploration du Nil supérieur, encore inconnu, qui sont solidement posées.
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Les soldats précédèrent les explorateurs. Méhémel-Ali avait formé le projet gigantesque de fonder un empire qui s'étendrait sur toute la vallée du Mil. Ses lieutenants réussirent en effet à soumettre la région moyenne du fleuve, mais ils marquèrent leur passage par d'effroyables dévastations. Pendant plusieurs années ils ne surent qu'organiser des gazouak ou chasses d'esclaves. L'Europe finit par s'émouvoir, et adressa de sévères protestations au vice-roi. Ce dernier prit la résolution d'abolir la traite au Soudan, et, en 1858, visita en personne les provinces récemment annexées, délivrant les esclaves, et ordonnant de belles réformes; mais aucun de ses projets ne fut exécuté. Lorsque en 1840 fut organisée une expédition franco-égyptienne pour aller à la recherche des sources du Bahr el-Abiad ou Nil Blanc, les deux ingénieurs français Arnaud et Sabastier, et le naturaliste allemand Werner, qui la dirigeaient, furent obligés de rester les témoins impuissants de scènes sauvages. Au moins la science progressa-t-elle, et une phase nouvelle commença dans l'histoire des explorations du Nil. De jour en jour les découvertes s'étendent et se précisent. Chaque voyageur augmente la somme des connaissances positives. Ils forment toute une légion de savants passionnés pour leurs recherches et de hardis compagnons. On ne peut les citer tous ici : Linant de Bellefonds, le missionnaire Knoblecher (1848), Trémaux (1850), Bolognesi (1856), Brun-RoUet, le docteur Peney (1860), les frères Ambroise et Jules Poncet (1860), Guillaume I^ejean (1861-1864), Hartmann et Barnim (1861), Heuglin et les dames Tinné (1865), Panagiotes Potagos (1876), Junker (1880). En se complétant et se contrôlant les unes les autres, les relations publiées par ces apôtres de la science et de la civilisation ont presque définitivement fixé la géographie et la topographie du haut Nil. Qu'il nous soit du moins permis d'appeler l'attention sur celles de ces expéditions dont le retentissement fut le plus considérable et les conséquences les plus importantes : ce sont les voyages qui ont immortalisé les noms de Burton, de Speke, de Grant^ de Baker, de Schweinfurth et de Stanley.
Le bruit s'était répandu en Europe, dans la première moitié du xix* siècle, qu'il existait en Afrique, presque sous l'Equateur, de hautes montagnes couvertes de neige. Deux missionnaires anglicans, le docteur Krapf et le révérend Rebmann, avaient signalé deux pics couronnés de neiges éternelles, le Kénia et le Kilimandjaro. En juillet 1861, un voyageur allemand, baron de Decken, et un géologue anglais, Thornton^ voulurent vérifier les renseignements des missionnaires. Ils atteignirent le Kilimandjaro, mais ne purent en gravir le sommet à cause de la
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frayeur superstitieuse des indigènes. On se rappela les monts de la Lune et les grands lacs où, d'après Ptoléraée et les géographes anciens, le Nil prenait sa source. C'était donc vers ces montagnes et vers ces lacs intérieurs qu'il fallait chercher les sources du Nil. Comment les aborder? Était-ce en remontant le cours du fleuve? mais on s'engageait dans un pays tout à fait inconnu, que l'on savait ha'bité par des tribus barbares, jalouses de leur indépendance, et, si jamais on arrivait a ces montagnes,
LE KILIMAKDJA&O
ne serait-on pas réduit à l'impuissance pour les gravir? Mieux valait peut-être partir de la côte orientale de l'Afrique, et s'enfoncer dans la direction de l'ouest, sauf à descendre au nord vers la Méditerranée, une fois qu'on aurait déterminé le cours du fleuve. Tel fut le plan d'explo-w ration, élaboré par la Société de géographie de Londres, et dont elle confia l'exécution à un homme d'initiative et de résolution, déjà connu par plusieurs hardis voyages en Asie, en Hindoustan et en Afrique même, le capitaine Richard Burton.
Burton s'associa aussitôt un de ses camarades de l'armée des Indes, le capitaine Speke, et, après un séjour de plusieurs mois à Zanzibar, où ils recueillirent des indications sur les tribus littorales, les deux com-
pagnons s'enfoncèrent dans rintérieur (juin 1857). Après une pénible traversée dans le Zaramo et le Khoulou, pays malsains et habités par des nègres hostiles, ils arrivèrent dans la région montagneuse, TOusagara; mais, « tremblants de fièvre, saisis de vertige, assourdis par la foiblesse, nous regardions avec slupeur le sentier perpendiculaire, se dressant au milieu d'un fouillis de racines, de quartiers de roche, de plantes inextricables, que nous avions à gravir ». La caravane atteint enfin le grand plateau, dont les plaines largement ondulées étalent à d'énormes espaces tantôt des landes brûlées par le soleil, tantôt des forets presque impénétrables. Ils traversent le territoire de divers souverains indigènes, dont le plus important est l'Ounyamouézi, et, poursuivant toujours leur marche, arrivent au sommet d'un massif escarpé d'où ils aperçoivent une ligne brillante qui se dessine à travers le feuillage (13 février 1858). C'était le lac Tanganyka. « La scène se déploya tout à coup et me plongea dans l'extase. Bien de plus saisissant que ce premier aspect du Tanganyka mollement couché au sein des montagnes et se chauffant au soleil des tropiques. A nos pieds, des gorges sauvages où le soleil rampe et se déroule à peine; au bas des précipices, une étroite ceinture d'un vert d'émcraude qui ne se flétrit jamais et s'incline vers un ruban de sable aux reflets d'or, frangé par les roseaux et déchiré parles vagues. Ce fut une ivresse pour l'àme et pour les yeux. J'oubliai tout, dangers, fatigues, incertitudes du retour. J'aurais accepté le double des maux que nous avions eu à subir, et chacun partageait mon ravissement. » Après une exploration sommaire du lac, interrompue par les attaques des insulaires de Bouéri, ils revinrent à Kazeh, la capitale de l'Ounyamouézi. Pendant que Burton retournait à Zanzibar, Speke marchait vers le nord et relevait la pointe d'un autre grand lac, le Nyassaou «grande eau », qui lui avait été signalé par les indigènes. Il ne put en voir que l'extrémité méridionale, mais, tout en laissant sa découverte inachevée, il se promit d'en tirer parti, car il était persuadé que le Nyassa était un des grands lacs de Ptolémée; il le croyait si bien qu'il n'hésita pas à lui donner, en l'honneur de la reine d'Angleterre, le nom de lac Victoria.
Flattés dans leur amour-propre national, les Anglais n'épargnèrent ni les secours ni les encouragements à Speke pour organiser une nouvelle expédition. Speke n'avait plus cette fois comme compagnon le capitaine Burton, dont l'avaient séparé de futiles questions de préséance, mais il avait choisi comme collaborateur un compatriote aussi brave et aussi dévoué, le capitaine Grant. 11 traversa de nouveau le Zaramo, l'Ounya-
GRANT ET SPEKB
mouézi, le Karagoué, et séjourna longtemps dans le pays d'Ouganda, à la cour de M'tésa. Il était devenu Tami de ce potentat africain en flattant sa vanité et en déférant à ses caprices, tour à tour instructeur et médecin, donnant des leçons de tir et administrant des pilules; mais il ne put obtenir la permission de visiter la rive septentrionale du lac et la région d'où le Nil s'échappe. Il ne suivit que la rive occidentale du lac, et par conséquent ne vérifia point les affluents de la rive orientale. En outre il perdit de vue pendant plusieurs jours la grande rivière qui épanchait ses eaux au nord du lac, et ne sut pas que, dans cet intervalle, elle dessinait à l'ouest un grand coude, et rejoignait un autre lac fort étendu. Speke et Grant croyaient néanmoins avoir trouvé la tête du Bahr el-Abiad ou fleuve Blanc. Ils se vantèrent prématurément de leur découverte. S'ils n'ont pas déterminé exactement les sources du grand fleuve, au moins ont-ils ouvert l'accès de la région qui les renferme, et accompli une de ces entreprises qui marquent dans l'histoire des explorations.
Un de leurs compatriotes, un ingénieur anglais qui se trouvait alors à Khartoum, Samuel Baker, avait résolu de se porter au-devant de Speke et de Grant avec d'amples ravitaillements. Il les rencontra en eflet à Gondokoro, et, apprenant d'eux que les indigènes leur avaient parlé d'un deuxième grand lac, dont ils n'avaient pu s'approcher, il forma le hardi projet de le découvrir. Secondé par sa jeune et courageuse épouse, il remonta la route que Speke et Grant venaient de descendre. A toutes ses étapes, il se heurta contre l'hostilité mal déguisée des trafiquants arabes, qui ne prenaient pas au sérieux sa mission géographique et le redoutaient comme un agent chargé d'entraver le commerce des esclaves. Mutineries, complots, désertions, maladies, fatigues extrêmes, il brisa tous les obstacles, et, après avoir traversé le pays des Baris, le Létouko et l'Obbo, il atteignit le Somerset ou Nil Victoria à la cataracte de Kérouma, rencontra son affluent le Kafour, et, le 14 mars 1864, brisé par la fièvre, traînant après lui dans une litière sa femme presque mourante d'une insolation, arriva enfin à Vecovia, misérable hameau de pêcheurs, sur les bords d'un nouveau lac. « Bien au-dessous de moi, comme une mer de vif-argent, s'étendait le lac, bornant l'horizon au sud et au sud-ouest et étincelant sous les rayons du soleil de midi. Impossible de décrire les sentiments de triomphe que j'éprouvais. Du haut d'une paroi escarpée de granit, je ne pouvais détourner mes regards des eaux bienfaisantes de ce vaste réservoir qui nourrissait l'Egypte et fécondait le désert, de cette grande source si longtemps cachée aux millions
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d'êtres humains pour lesquels elle est un bienfait et une bénédiction. » Les indigènes donnaient au lac le nom de M'voutan Nzighé. Baker, dans son loyalisme britannique, l'appela l'Albert Nyanza, en souvenir du mari de la reine Victoria. Il essaya de le parcourir et s'embarqua sur un de ces bateaux primitifs creusés dans un tronc d'arbre, dont se servaient les lûverains. Les premières heures de la navigation furent délicieuses, mais des pluies effroyables survinrent et la tempête jeta les vovageurs sur les sables de la côte, à quelques mètres de falaises abruptes où ils auraient été brisés. Baker ne put visiter qu'une partie du littoral septentrional, mais il sut que le lac se prolongeait dans la direction du sud-ouest. L'exploration était donc incomplète, mais l'existence du lac était démontrée, et Ton se trouvait bien réellement daûs la région des sources du Nil.
Baker, en 1870, entreprit un second voyage dans les vallées du haut Nil. Il partait, cette fois, à la tête d'une véritable armée, car le vice-roi l'avait chargé d'annexer à l'Egypte les provinces récemment découvertes. Après lui, Gordon et ses lieutenants, Chaillé-Long, LinantdeBellefonds, Gessi, continuèrent l'œuvre glorieuse de la conquête égyptienne, mais se contentèrent de confirmer et de préciser les dernières acquisitions de la science. C'est à l'Américain Stanley, qui venait de s'illustrer dans un premier voyage à la recherche de Livingstone, que revint l'honneur d'augmenter considérablement les connaissances géographiques. Il avait résolu d'étudier à fond le plateau central africain et la distribution des bassins lacustres du haut Nil et du haut Congo. Parti de Bagamoyo en novembre 1874, en compagnie de trois Anglais, Barker et les frères Pocock, escorté par plus de trois cents serviteurs, guides ou porteurs, il traversa rOuragara et l'Ougogo; mais les pluies, les maladies et la famine décimèrent l'escorte. On fut réduit à manger les restes putréfiés des éléphants trouvés dans la forêt. Quand on arriva dans l'Itourou, à Vinyata, sur un des affluents supérieurs du lac Victoria, Stanley soutint pendant trois jours un combat en règle contre les habitants. Son escorte était alors réduite à 194 hommes. A la fin de février, il toucha enfin l'extrémité méridionale du Victoria. La barque Lady Alice, qu'il avait traînée, non sans de prodigieux efforts, fut aussitôt armée et mise à flot. La côte orientale fut alors longée avec soin et le roi M'tésa fit un accueil empressé aux voyageurs. Il leur fournit même des bateaux pour explorer le lac. En passant devant l'île de Bambiré, oii il voulait acheter des vivres, Stanley fut tout à coup assailli par une bande d'indigènes, qui, s'élançant tous ensemble sur les étrangers, saisirent le bateau et le tirèrent à sec sur le rivage avec tout ce qu'il contenait. Stanley s'apprêtait à vendre chère-