‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 28 sur 76 · AFRIQUE EN · texte numérisé non relu

AFRIQUE EN

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ment sa vie, mais il fut sauvé par un de ses interprètes, Safeni, qui parlementa avec les sauvages et donna le temps aux matelots de démarrer la barque et de la lancer de nouveau dans le lac. Poursuivi à outrance et réduit à se servir en guise de rames des planches enlevées au fond du . bateau, Stanley ne put se dégager qu'en faisant usage de ses armes à tir rapide. Quelques jours plus tard, il revenait à Bambiré et châtiait durement la trahison des insulaires. Cette exécution ne facilitera pas la tâche de ses successeurs !

Après avoir pris congé de son ami M'tésa, qui lui offrit une armée de 90000 hommes pour se frayer un passage vers le nord, Stanley traversa la région montagneuse qui sépare les deux lacs Albert et Victoria. Sur la plus haute cime, qu'il nomma le Gordon Bennett, s'ouvre un lac au milieu duquel se dresse comme une colonne un énorme rocher. Les habitants de cette forteresse naturelle sont blancs comme des Européens. On les nomme les sorciers blancs. Ils ont toujours défendu avec bonheur leur retraite. On ne sait quelle est leur origine, mais ce sont des étrangers qui ne se maintiennent que par la terreur qu'ils inspirent. Menacé par ces montagnards, Stanley ne put lancer la Lady Alice sur le lac Albert. Il dut se contenter d'explorer le littoral au sud de Yecovia et constata dans la presqu'île de l'Ousangora des dépôts salins considérables.

La découverte la plus importante fut celle d'un troisième lac, dont on soupçonnait l'existence par les relations des indigènes. Dans sa marche à l'ouest du Victoria, Stanley avait en effet atteint le rivage d'un vaste golfe, auquel il avait donné le nom de la princesse Béatrix, une des filles de la reine Victoria. De hautes montagnes se profilaient à l'horizon, mais la falaise à pic opposait un insurmontable obstacle à la descente des bateaux qui avaient été transportés jusque-là, la troupe était entourée de tribus hostiles, et Stanley dut renoncer à pousser plus loin une expédition qu'il regardait lui-même comme la plus audacieuse qu'il eût tentée. On était donc en présence d'un troisième lac, que les indigènes nommaient le Louta Nzighé ou lac des Sauterelles mortes. Ce lac communiquait-il avec le M'voutan ou Albert Nyanza ? Était-ce de ce lac que s'épanchait la vraie source du Nil? C'étaient là autant de problèmes pour le moment à peu près insolubles, mais des explorations ultérieures ont enfin donné la clef de cette géographie compliquée, et divers explorateurs ont fait connaître la topographie générale et la situation précise de ces mers intérieures de l'Afrique centrale.

Les trois lacs successivement découverts appartiennent au même système hydrographique et communiquent entre eux. Le plus considé-

rable, le premier reconnu, est le Victoria Nyanza, nommé encore Oukerewé par les indigènes. C'est une immense nappe d'eau, d'environ 84000 kilomètres carrés, à 1 200 mètres d'altitude, dont les rivages sont comme doublés par un chapelet d'îles égrenées le long des côtes. C'est de rOukerewé que sort la branche supérieure du Nil, celle que, par convention, on nomme le Nil Somerset. Est-ce à dire qu'on aurait trouvé le courant primordial du fleuve? Mais une coupe lacustre n'est jamais qu'un point de départ secondaire, et l'Oukerewé n'est pas plus la vraie source du Nil que le Léman n'est celle du Rhône ou le Bodensee celle du Rhin. D'ailleurs on a remarqué en Egypte que le fleuve, à l'époque des crues, change plusieurs fois de nuances. Les eaux qui le grossissent viendraient donc tour à tour de plusieurs courants, issus de points diflerents et traversant des terrains de natures diverses. « Le Nil a cent sources », disaient les indigènes à Mlle Tinné. Peut-être s'écoulera-t-il longtemps encore avant qu'on ne viole la retraite où se cache la plus reculée de ces mystérieuses naïades.

En sortant de l'Oukerewé, le Nil se dirige à l'ouest vers le second lac, l'Albert Nyanza ou M'voutan Nzighé. Ce lac, depuis Baker, a été étudié avec soin. En 1876, un des lieutenants de Gordon, l'Italien Romolo Gessi, arrivait en longeant la côte orientale jusqu'à l'extrémité sud, et la trouvait occupée par des bas-fonds, couverte d'une inextricable forêt d'ambatchSj arbres aquatiques plus légers que le liège, et tellement serrés les uns aux autres que les plus petits canots des indigènes ne pouvaient y pénétrer. L'année suivante, en 1877, Mason-Bey visitait la côte occidentale, et, dans le coin sud-est, pénétrait dans une rivière, large d'environ 400 mètres, qui roulait avec un faible courant ses eaux rougeâtres vers le nord. C'est la rivière qui amène dans le M'voutan les eaux du troisième lac, déjà entrevu en 1876, et maintenant déterminé dans ses lignes essentielles à la suite de l'expédition entreprise par Stanley à la recherche d'Emin. Ce lac, nommé par les indigènes Louta Nzighé et par Stanley Albert-Edouard, épanche ses eaux dans le M'voutan par la Semlika. Or, entre les trois lacs, Oukerewé, M'voutan et Louta, se dresse un gigantesque massif, véritables Alpes africaines, terminées par les neiges immaculées du Rouvenzori. Ce sont les monts de la Lune des anciens. Ce formidable château d'eau envoie dans les trois dépressions qui s'étendent à ses pieds le tribut de ses glaciers et de ses névés. Ses hautes cimes retiennent les vapeurs apportées de la mer des Indes. Elles fondent en pluies et glissent sur ses pentes boisées. Là se forment les trombes d'eau qui alimentent les crues périodiques, au sujet desquelles on avait

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hasardé tant d'hypothèses. C'est donc au Rouvenzori qu'est la vraie source du Nil.

Un explorateur allemand, déjà connu par d'importants travaux, Schweinfurth, entreprit de chercherdans une autre direction, à l'ouest, la vraie source du Nil. La région de l'ouest avait en effet été négligée, et pourtant on savait que d'importants cours d'eau la traversaient. Peutêtre conduisaient-ils à quelque autre lac? Peut-être la \Taie source du fleuve se cachait-elle dans ces mystérieuses profondeurs? Schweinfurth n'a pas réussi, mais son voyage a été fécond en révélations de tout genre. l\ remonta d'abord le Nil Blanc, et étudia l'intéressante tribu des Chillouks, dont les trois mille villages s'étendent du Nil Blanc au Nil des Gazelles. Un instant arrêté, à l'entrée du pays des Nouers et des Dinkas, dans l'inextricable réseau des rivières qui forment le Nil Blanc, il réussit à se dégager des papyrus et des ambatchs qui opposaient à sa marche un obstacle presque insurmontable, et pénétra sur le territoire des Bongos. Ce sont des agriculteurs et des forgerons, passionnés pour la musique, et fumeurs si déterminés qu'ils ne quittent leurs pipes que pour tomber sans connaissance. Après les Bongos, Schweinfurth, s'enfonçant toujours de plus en plus dans l'Afrique centrale, arriva chez les Niam-Niams ou grands mangeurs, peuplades cannibales, que seul avant lui avait visitées l'Italien Piaggia. Le territoire des Niam-Niams appartient au bassin du Bahr el-Ghazal et à celui de l'Ouellé, fleuve jusqu'alors in- , connu et qui, très probablement, communique avec le Congo. « Ce pays, qui nulle part n'est à moins de 2000 pieds au-dessus de la mer, ressemble à une éponge dont l'eau ruisselle de partout. C'est un agrégat de sources vives, donnant lieu à des rivières sans nombre, profondément encaissées et que le drainage des terrains supérieurs fait couler en toute saison. Les plantes qui, au nord de cette contrée, disparaissent au moment de la sécheresse, deviennent ici permanentes et s'ajoutent à la flore de Téquateur : d'où résulte une splendeur indicible. Pas une vallée, pas un •ravin où ne déborde en tout temps le luxe des tropiques. » Les habitants de cetÉden, grands chasseurs et très belliqueux, sont des anthropophages résolus. Ils ne se contentent pas de la chair des vaincus, ils dévorent leurs vieux parents et ceux de leurs compatriotes dont personne ne réclame le corps. « On voyait près des huttes, dans les débris de cuisine, des os d'homme qui portaient la trace évidente de la hache et du couteau, et aux arbres voisins étaient accrochés des pieds et des mains qui répandaient une odeur révoltante. » Attaqué par les Niam-Niams de rOuando, qui voulaient jeter dans leur marmite « les Turcs » de son

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escorte, Schweinfurth se fraya avec peine un passage, et, franchissant la ligne de faîte entre le Nil et le Congo, arriva dans le bassin de TOuellé, sur le territoire des Mombottous, que n'avait encore signalés aucun Européen. Ce sont encore des cannibales. Très braves et toujours en guerre contre leurs voisins, ils se fournissent chez eux, à bon compte, de bétail humain. Conduits par bandes ainsi que des troupeaux de moutons, les prisonniers sont égorgés les uns après les autres pour satisfaire l'appétit des vainqueure. Les enfants sont considérés comme friandise, et réservés pour la cuisine du roi. Leur souverain, un certain Mounza, fit au voyageur un accueil favorable, grâce aux présents qu'il reçut, mais refusa de le laisser pénétrer plus au sud. C'est auprès de lui que Schweinfurth put voir et observer à son aise les Akkas, ouPygmées de TAfrique centrale, petits hommes d'une agilité extraordinaire, dont le plus grand ne dépasse jamais 1 m. 50 de taille. Forcé d'interrompre son voyage, il fit, avant de rentrer à Khartoum, une longue excursion à l'ouest, sur le territoire des Krédis et des Bagarras-Risigates ; mais sur toute sa route il dut assister à des scènes de cannibalisme ou d'esclavage. Quand il revint au Caire en septembre 1871, il put se vanter d'avoir parcoura près de 5 000 kilomètres à pied, dont le plus grand nombre en pays inconnu.

Schweinfurth, pas plus que ses prédécesseurs, n'avait donc résolu le problème du Nil, et la région des grands lacs est encore assez mal explorée. Il est probable que, sur bien des points, il faudra rectifier des erreurs, dessiner des cours d'eau ou des lacs que l'on ne soupçonnait pas, inscrire des peuples jusqu'alors anonym.es ; mais c'est là l'œuvre du temps. Dès aujourd'hui les grandes lignes sont tracées. On ne s'aventure plus en pays inconnu, et une trentaine d'années ont suffi pour amener ces merveilleux résultats. Quelles ne sont pas les surprises que, sans doute, nous réserve encore l'avenir !

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