CHAPITRE II
DÉCOUVERTES DANS LE SOUDAN
Soudan est une dénomination conventionnelle qui s'applique à la partie intérieure du continent, au sud du Sahara, entre les possessions françaises, anglaises et allemandes de TÂtlantique à l'ouest, et à Test les provinces récemment arrachées à l'Egypte par le Mahdi. Le Soudan comprend par' conséquent la plus grande partie du bassin du Niger ei tout le bassin du lac Tchad. Il est difûcile de lui assigner des limites plus précises, à cause de l'instabilité des Ëtats et de la quasiignorance dans laquelle nous sommes des événements- qui s'y passent. On sait pourtant que le pays est riche, fertile, relativement peuplé, et que depuis longtemps s'y sont établies des nations puissantes par le commerce et par l'industrie. Les Romains avaient déjà entrevu les capitales africaines qui, dans la vallée du Niger, furent comme des foyers de civilisation. Les Vénitiens les connaissaient bien avant que des voyageurs européens aient pu les visiter, et l'une de ces cités mystérieuses, Tombouctou, exerça même pendant longtemps sur les imaginations un véritable prestige : mais villes ou peuples restaient dans une étrange obscurité. C'est de nos jours seulement qu'on a commencé à débrouiller ces difficiles problèmes de géographie, et encore n'a-t-on obtenu sur bien des points que de vagues indications.
La plus ancienne exploration du Niger est celle d'un jeune médecin écossais, Mungo-Park, qui de 1795 à 1797 était déjà parvenu, mais à travers mille dangers, jusqu'aux villes de Sansandig et de Ségou, et même jusqu'à deux journées de marche de Djenné. Telle était l'ignorance générale qu'on croyait alors que le Niger, après s'être dirigé à Test de Tombouctou, allait se perdre dans une vaste lagune intérieure. A force de
commenter les auteurs arabes, on avait même fini par croire à la jonction probable du Nil des Noirs, ainsi qu'on le nommait, avec le Nil Égyptien. Mungo-Park n'était pas homme à se payer d'hypothèses. Une fois revenu en Angleterre, il proposa de descendre le grand fleuve à partir du point où il l'avait quitté jusqu'à la mer. Le gouvernement anglais favorisa cette entreprise. Il accorda d'importants subsides à l'intrépide explorateur, et lui fournit même une escorte d'environ quarante hommes. En avril i 805 Mungo-Park remonta la Gambie, et atteignit successivement Bamakou et Ségou. 11 n'avait plus avec lui que sept Européens à Bamakou, et à Ségou il restait seul survivant de l'expédition ; mais il ne perdit pas courage, construisit une embarcation avec quelques ouvriers nègres, et se lança résolument dans le Niger. On a suivi ses traces jusqu'aux rapides de Boussa. Fut-il noyé dans le fleuve, ou assassiné par les indigènes, on l'ignore absolument.
Li voie était frayée : de nouveaux explorateurs s'y engagèrent. Aucun d'eux ne réussit, ni le major Peddie (1816), ni le capitaine Tuckey qui, en 1816, alla reconnaître le cours inférieur du Congo, dans l'idée que ce pouvait être le Niger, et, bientôt arrêté par des chutes infranchissables, succomba au climat; ni Gray, ni Dochart (1816-1817), ni le major Gordon Laing (1822), ni de Beaufort (1824). Le gouvernement anglais, sur les indications de son consul à Tripoli, résolut aîors de tenter une autre direction, celle du nord au sud, par la côte de la Méditerranée. En 1822 le major Denham, assisté par le docteur Ondney et le lieutenant Clapperton, arrivaient à Mourzouk, la capitale du Fezzan, et onze mois après, le 17 février 1^23, entraient à Kouka, la capitale du sultan de Bornou. Ils y furent cordialement reçus, mais non sans une certaine défiance, car les Africains en général n'aiment pas les étrangers. Denham et ses compagnons parcoururent néanmoins en liberté le pays, et réussirent à en fixer par des observations astronomiques les principaux traits. Ils furent les vrais découvreurs du lac Tchad, et affirmèrent que le Niger ne se terminait ni dans une lagune intérieure, ni dans le Nil, ni même, comme on l'avait un instant cru, dans le Congo. C'est pour la première fois qu'on eut une idée nette en Europe du Soudan central, de sa distribution géographique et de sa population, car les Arabes n'en avaient encore parlé que bien confusément.
Un des lieutenants de Denham, Clapperton, avait dans cet important voyage reconnu les grandes villes de Sokoto et de Kano. Peu après son retour en Angleterre, il fut chargé, avec le capitaine Pearce et le docteur Morisson, de compléter celte reconnaissance par une expédition
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aux bouches du Niger, car on n'avait encore étudié que le cours moyen du fleuve, et l'on ne possédait aucune notion précise ni sur ses sources ni sur son embouchure. Clapperton retourna à Sokoto, reliant ainsi ses deux itinéraires en une traversée de l'Afrique, mais il mourut dans cette ville, avec ses auxiliaires, en 1826. I^ seul survivant de l'expédition fut un serviteur fidèle, John Lander, qui, en 1830, reçut du gouvernement anglais la mission de retourner au Niger, d'en étudier les embouchures, et de remonter dans l'intérieur. Accompagné de son frère Richard, il remplit cette difficile mission avec courage, intelligence et bonheur (1830-1832). Parti de Badagry, sur le golfe de Guinée, il traversa le Yoruba, atteignit le Niger, et descendit le cours de ce fleuve jusqu'à son embouchure. Dès lors, soit aux frais et risques de compagnies privées, soit sur les ordres du gouvernement, les Anglais s'efibrcèrent d'établir avec le Soudan, en remontant le Niger, une communication plus courte et plus facile que par le désert ; mais ni l'expédition de Laird, Oldfield et Allen en 1832, ni celle du capitaine Trotter en 1841, ni celles du consul Bancroft en 1836, 1840 et 1845, ne réussirent. L'action meurtrière du climat sur les constitutions européennes fit périr successivement la plupart des explorateurs. Leurs voyages pourtant ne furent pas inutiles, et, peu à peu, se précisèrent les connaissances.
Les relations qui furent successivement publiées par ces courageux découvreurs avaient accoutumé les Anglais à l'idée de s'établir fortement dans le Soudan, non seulement pour accaparer à leur profit le commerce de la région, mais aussi pour ruiner dans un de ses foyers principaux la traite des esclaves. Le Soudan est en eflet un des trois grands marchés de l'esclavage en Afrique. C'est dans ses villes populeuses, à Tombouctou, à Kano, à Sokoto, à Kouka, que s'étale effronténntent cet odieux trafic, et qu'affluent les caravanes humaines amenées de tous les points de l'horizon. Kouka surtout parait être la capitale officielle de la traite. C'est là qu'on trouve, dans de grands baraquements, des sujets de tout âge et de toute provenance, enfants ayant perdu le souvenir de leurs mères, jeunes filles à la chevelure coquettement arrangée et aux yeux brillant, malgré tout, d'espérance, vieillards émaciés ou vieilles femmes abruties par l'excès de la misère ; peu d'hommes faits, car ils ont une tendance à s'enfuir, et, dans les grandes razzias, les négriers ont soin de s'en débarrasser en les massacrant. Parmi les hommes, les sujets le plus demandés sont les Sédâsi^ de douze h quinze ans, dont le prix détermine le cours du marché, puis les Chotimâsij de dix à treize ans, déjà susceptibles d'afi*ronter un nouveau climat et un