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CHAPITRE III

Dans l'Afrique au sud de l'Equateur, les découvertes ont porté vers deux directions principales, dans le bassin du Zambèze et dans celui du Congo. Un nom domine tous les autres, celui de David Livingstone, qui fut le grand découvreur et le grand apôtre de la civilisation dans cette région; mais il serait injuste de passer sous silence ceux qui l'ont précédé et ceux qui ont continué sa grande mission. Donner une idée d'ensemble de leurs travaux n'est pas une tâche aisée, car cette immense contrée est encore bien mal connue. On sait qu'elle est arrosée par d'innombrables cours d'eau, semée de lacs de toutes grandeurs, mais peu accessible, car c'est de là que rayonne Tinextricable réseau des fleuves équaloriaux, au nord le Nil et ses sources multiples, au nordouest les tributaires du lac Tchad, à l'ouest le Congo, au sud le Zambèze et ses grands affluents, à l'est la Rovouma, le Loufidji, etc. Longtemps on considéra le pays comme un désert inhabitable; on sait aujourd'hui qu'il possède au contraire une faune et une flore d'une merveilleuse variété et d'une richesse infinie. On sait en outre qu'au cœur de l'immense continent se pressent des tribus nombreuses et vivent des souverains qui comptent leurs sujets par millions. En un mot, c'est comme un nouveau monde qui s'ouvre aux ardentes investigations des Européens, c'est une mine inépuisable de richesses pour qui saura les exploiter. Un grand avenir est sans doute réservé à . cette partie de l'Afrique : aussi les pionniers de la civilisation qui y furent les ouvriers de la première heure méritent-ils, puisqu'ils ont été à la peine, de se trouver à l'honneur.

Aux missionnaires protestants revient le mérite des premières explo-

rations. En 1843, à Rabbaî-M'pia, au nord de Zanzibar, le révérend Lévis Krapf fondait une mission de l'Église anglicane. Il voyait s'ouvrir devant lui un champ d'investigations presque sans limites^ non seulement parce que la région était défendue par un climat dangereux, mais surtout parce qu'au delà des côtes vivaient des peuples dont la réputation de férocité paraissait justifiée.- Le révérend n'hésita pas à franchir cette zone littorale. 11 parcourut dans tous les sens le pays des Djaggas qui jadis, au temps de la domination portugaise, avaient rempli de terreur l'Afrique méridionale. Il les trouva à peu près inoffensifs, et même portés à recevoir l'enseignement chrétien. Rejoint en 1846 par le révérend Rebman, Krapf se risqua plus avant dans l'intérieur. C'est lui qui découvrit, à 200 milles environ de la côte, au sud de l'Equateur, deux pics couronnés de neiges éternelles, le Kilimandjaro, dont les deux cimes atteignent 6115 et 5200 mètres d'altitude, et le Kénia, cône isolé, de formation volcanique, se terminant par un pic aigu de 5 200 mètres. On sait déjà que la découverte de ces montagnes suscita les importants voyages de Dur ton, Speke et Grant dans la région du Nil. Krapf s'occupa également des langues indigènes et se livra à d'importantes investigations ethnologiques. A vrai dire, ce n'est pas lui qui démontra que tous les peuples du sud de l'Afrique appartiennent à une même race, dont les Cafres sont le type, mais, par l'étude pratique des idiomes congénères, il a contribué à affermir cette théorie. Grâce à lui, là où naguère tout était vague et confus, on put embrasser d'un regard assuré la distribution générale des races africaines du sud. Ce fut un pas immense fait par la science géographique.

Un autre missionnaire anglais, David Livingstone, par ses travaux incessants, par le bonheur de ses entreprises, par l'imprévu de ses découvertes, allait jeter un jour singulier sur une autre partie de l'Afrique, celle que les marchands d'ivoire et les négriers portugais visitaient déjà depuis plusieurs siècles, mais sans la décrire. Livingston arriva en 1849 sur le continent noir. Il fonda une mission à Colobeng chez les Betchuanas, mais les Boers du Transvaal se déclarèrent contre lui, et les chaleurs persistantes de la contrée le forcèrent à choisir une station plus hospitalière. En remontant la Zonga et son affluent le Tamaloucan, il atteignit, le 1** août 1849, une grande nappe d'eau vaseuse, de 150 kilomètres environ de circonférence, qui paraît communiquer, à l'époque des crues, avec les affluents du Limpopo et du Zambèze : c'est le lac N'gami. Mis en goût par cette première découverte, Livingstone continua ses excursions. En 1849 il parcourait le pays des Makololos, sujets du

roi Sébilouané, qui fit un excellent accueil au missionnaire. Sa fille, qui lui succéda, lui permit dé parcourir librement la contrée. En juin 1851, après une pointe de 200 kilomètres dans la direction du nord, il arrivait à Sécheké sur le Zambèze, au cœur même du continent. C'était un résultat inespéré. Il revint aussitôt au Cap pour y chercher des renforts

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et des subsides, et, dès Tannée suivante, revenait à Linyanti, où le fils de Sébitouané, Sékeletou, le recevait avec empressement. Il est vrai que des tribus ennemies, les Mambaris, furieux de voir brusquement interrompre^ la traite des nègres, qui constituait le plus clair de leurs revenus, menaçaient le souverain assez imprudent pour écouter ainsi les conseils d'un Européen ; Livingstone, sans se laisser émouvoir par ces menaces, explora tranquillement le pays et remonta même le Zambèzê jusqu'à son

confluent avec la Liba, à Nariélé. C'était une nouvelle voie de pénétration commerciale et humanitaire qu'il ouvrait ainsi à travers le continent.

Ces reconnaissances n'étaient pour ainsi dire que préparatoires, Livingstone aurait voulu traverser l'Afrique depuis la mer des Indes jusqu'à l'Atlantique et démontrer par cet éclatant témoignage que l'intérieur du continent n'était pas une mer de sable : idée neuve et originale, qui devait être féconde en résultats inattendus ; mais pour entreprendre un pareil voyage, il fallait un courage et une résolution à toute épreuve. Heureusement Livingstone était un missionnaire dans la pure et sublime acception du mot, c'est-à-dire un porteur de bonne nouvelle. Toujours calme, bienfaisant, médecin du corps et de l'âme, il entrait dans ces villages perdus le sourire aux lèvres, préchant la douceur et la paix, enseignant l'amour du travail et le respect de la vie humaine. Aussi les nègres couraient-ils à sa rencontre, et l'accueillaientils comme une sorte de Messie bienfaisant. Escorté par des Zambé;2iens et par des Makololos qui avaient voulu à tout prix l'accompagner, Livingstone part de la côte orientale en novembre 1853, remonte le Zambèze, puis la Liba, dontSes eaux sombres serpentent au milieu de vertes prairies et d'arbres gigantesques. Partout il reçoit un bon accueil, surtout chez les Londas, auxquels, pour les récompenser, il montre la lanterne magique. La caravane arrive bientôt au lac Dilolo, nappe d'eau où se mêlent et se séparent les eaux qui s'écoulent au sud vers le Zambèze, et au nord vers le Kassaï, affluent du Congo. Malgré des pluies diluviennes, qui arrêtent la marche de ses hommes, malgré la fièvre qui l'étreint, malgré l'hostilité des farouches Chiboques, qu'il ne parvient à désarmer que par sa patience, Livingstone franchit le Kassaï, large de 100 mètres entre des coteaux boisés hauts de 500 mètres, et, en mai 1854, arrive enfin à Saint-Paul de Loanda sur l'Atlantique. Le premier des Européens, il venait de traverser l'Afrique d'un océan à Tau Ire.

Livingstone, épuisé de fatigue, dut rester près d'un mois à Saint-Paul, jusqu'à son complet rétablissement ; puis il ramena dans leurs pays ses fidèles Zanzibariens et Makololos. Ce ne fut pas sans de rudes fatigues, mais ils revirent les unes après les autres leurs capitales barbares, Lilouba, Nariélé, Linyanti, et y firent des entrées triomphales. Depuis plus d'un an des paquets et des lettres étaient arrivés pour Livingstone. On les avait déposés dans une île du Zambèze, et mis à couvert sous une hutte. Après avoir distribué quelques présents, le missionnaire se remit en route. Il voulait, mais par un autre chemin, revenir à la côte

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orientale. Son fidèle allié, le chef des Makololos, Sékéletou, raccompagna jusqu'aux fameuses chutes du Zambèze, le Mosia-Tounya ou. Fumée Tonnante. On les nomme encore Chongoué ou rArc-en-Ciel.

RIVERAINS OU ZAMQÊZE

Livingstone leur a donné le nom définitif de chutes Victoria. Elles ont été formées par une déchirure transversale du basalte qui constitue le lit du fleuve. C'est une faille deux fois plus profonde que la cascade du Niagara n'a de hauteur, et dans laquelle se précipite avec un fracas étourdissant un fleuve de plus de 1 600 mètres de large. Les eaux, arrivant à

une profondeur inconnue, rebondissent et forment au-dessus de l'abîme des colonnes de vapeur qu'on aperçoit à une distance de 32 kilomètres, et qui, après s'être condensées, retombent en une pluie fine et perpétuelle. Le soleil du matin revêt ces panaches humides des vives couleurs d'un triple arc-en-ciel, et les rayons du soir leur communiquent une teinte sulfureuse, qui fait ressembler ce gouffre béant à la gueule de l'enfer. Dans l'univers entier il est peu de spectacles aussi saisissants.

Après avoir visité en détail ces chutes majestueuses et planté dans l'île, qui est au milieu de la cascade, des noyaux d'arbres fruitiers et des grains de café, Livingstone continua sa descente du Zambèze. 11 découvrit en passant les confluents de la Linto, de la Cafoué, du Zangoué et du Chiré, visita les ruines de la cité portugaise de Zoumbo, et arriva enfin dans le delta du fleuve, immense bas-fond couvert d'herbes et de roseaux, parmi lesquels s'élèvent çà et là des cocotiers et des mangoustans. A l'extrémité septentrionale du delta se trouve la ville de Quilimané. Livingstone y termina son odyssée de trois années, et en décembre 1856 il rentrait à Londres. Les ovations de ses compatriotes n'ébranlèrent pas plus sa modestie que les souffrances qu'il avait endurées n'avaient altéré sa patience. « Quelle que soit la valeur de mes découvertes, disait-il, celle que je considère comme la plus précieuse est d'avoir constaté le grand nombre d'excellentes gens qu'il y a sur la terre. »

Les découvertes de Livingstone eurent un retentissement considérable. Les Anglais ne lui marchandèrent pas les moyens de recommencer ces fructueuses explorations, qui, tout en flattant leur amour-propre, assuraient à leur commerce d'importants débouchés. Le missionnaire organisa donc sans peine une seconde expédition. Il emmenait cette fois avec lui son frère Charles, les docteurs Kirk et Thornton, et un petit bateau démontable qui d'ailleurs ne rendit aucun senice. Il s'agissait d'installer de nouvelles missions sur le Zambèze, de supprimer la traite, d'établir la paix parmi ces tribus que désolent des guerres perpétuelles, et de vérifier l'existence d'un lac que dessinaient de vieilles cartes portugaises. D'Anville avait inscrit ce lac sur sa carte d'Afrique de 1749 sous le nom deMaravi, mais les géographes de la première moitié du siècle l'avaient effacé, tant ces notions étaient vagues et confuses. Les voyageurs remontèrent d'abord une des branches du Zambèze, le Congoué, puis le Zambèze jusqu'aux superbes chutes de Kebrasaba, où le fleuve, large environ de 1 000 mètres, se resserre en un canal sinueux de 40 mètres, et se précipitée travers des gorges que surmontent des rochers noirâtres

CATARACTES DU ZAMBEZE

de 900 mètres. Il étaifr impossible d'aller plus loin par eau. L'expédition redescendit le fleuve jusqu'au confluent du Chiré, à 160 kilomètres de la mer des Indes. C'est une rivière importante, resserrée entre des montagnes abruptes et boisées. On la remonta jusqu'aux splendides cataractes dites de Murchison. Livingstone se rendit alors à pied jusqu'à un lac nommé Chiroua, qui lui avait été signalé dans le voisinage de la rivière (13 avril 1859). C'est une belle nappe d'eau, semée d'îlots, peuplée de crocodiles et d'hippopotames. Du Chiroua et toujours en remontant le Chiré, Livingstone trouva un auti'e lac, le Pamalombé, et enfin, le 16 septembre 1859, déboucha dans le fameux lac Nyassa ou Marawi. Il y séjourna peu, car il attendait d'Angleterre un nouveau bateau, le Pionmer, qu'on lui avait promis, et plusieurs missionnaires envoyés d'Oxford et de Cambridge. Le Pionnier n'arriva aux bouches du Zambèze qu'en janvier 1861, et il ne put naviguer sur le Chiré qu'après un retard de plusieurs mois causé par l'opposition du gouvernement portugais. Chemin faisant, les Anglais eurent la satisfaction de délivrer plusieurs caravanes d'esclaves, conduits à coups de fouet et le carcan au cou. Us arrivèrent au lac Nyassa, un des plus beaux de l'Afrique, au centre d'un pays riche et peuplé, mais que commençaient à ravager les traitants arabes ,qui y avaient établi un de leurs territoires de chasse. Livingstone explora les rives du Nyassa, et fit dans le pays environnant d'utiles reconnaissances; mais la mort frappa coup sur coup la plupart de ses compagnons. Sa femme mourut de la fièvre. Un banquier qui tenait en dépôt une partie de sa fortune fit faillite. Ces malheurs successifs, sans l'abattre, ralentirent son zèle. Il sq décida à abandonner pour le moment le théâtre de ses prédications, et retourna à Londres, mais avec la pensée bien arrêtée de tout préparer pour un nouveau voyage de découvertes (1864).

En eflet, dès l'année 1865, grâce aux subsides fournis par le gouvernement britannique, par la Société de géographie de Londres et par de généreux donateurs, Livingstone se remettait en route. Cette fois il se proposait de remplir le vide qui existait encore sur les cartes entre le Nyassa Marawi et le Tanganyka, d'achever la reconnaissance de r;e lac qui n'avait été qu'ébauchée par Burton et Speke, et de se porter aussi loin que possible à l'ouest du Tanganyka dans la direction de l'Atlantique, et au nord dans la direction de l'Equateur. Le programme était complexe, mais soigneusement élaboré, et Livingstone était homme à l'exécuter.

Livingstone s'était d'abord rendu à Bombay, où il enrôla des cipayes et des esclaves africains libérés. En janvier 1866 il touchait à Zanzibar

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