‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 35 sur 76 · MARCHE DE LIVINGSTONE DANS LES MARAIS · texte numérisé non relu

MARCHE DE LIVINGSTONE DANS LES MARAIS

el s'engageait dans la région baignée par la Rovonma. Le 18 mai 1866 on recevait à Zanzibar des lettres de lui datées de cette rivière, mais bien des mois devaient s'écouler avant qu'on eût d'autres nouvelles. Les hommes de l'escorte avaient vite perdu courage. Ils auraient voulucontraindre Livingstone à renoncer à son voyage. Non seulement ils s'arrêtaient à tout propos, mais encore rouaient de coups les bêtes de somme, et cherchaient même à «ameuter les indigènes, en faisant passer leur chef pour un véritable sorcier. Livingstone ne céda pas. Il congédia les récalcitrants, et les remplaça par des Africains de bonne volonté, qu'il gagna à ses projets. C'est ainsi qu'il traversa le Bobiso, le Bobemba, le Baroungou, le Lounda et le MeroungouUi II découvrit sur son chemin les lacs Moéro et Bangouéolo, et arriva enfin à Oujiji sur les bords du Tanganyka. Il s'arrêta quelque temps dans cette ville, dont il fit son quartier général, et d'où il expédia diverses lettres, qui parvinrent à leur adresse, el rassurèrent sur son compte, car les hommes d'escorte avaient inventé, pour justifier leur retour, une histoire sinistre qui fit croire pendant longtemps à la mort de l'explorateur. Livingstone, sans se déconcerter, continuait ses découvertes. Il descendait la Loualaba, émissaire du lac Moéro, et découvrait deux autres lacs, le Kémolondo et le Lincoln, mais, atteint par la maladie et miné par la fièvre, il fut obligé de s'arrêter et revint à Oujiji, où il mit en ordre ses notes et attendit des temps meilleurs (1871). C'est à Oujiji que le retrouva un voyageur parti à sa recherche, le fameux Stanley.

En Europe on était sans nouvelles de Livingstone depuis quatre ans. Des nombreuses lettres qu'il avait expédiées depuis 1868, aucune n'était arrivée à destination. Vers la fin de 1870 la Société de. gépgraphie de Londres se décida à envoyer une expédition à sa recherche, mais elle procéda avec une telle lenteur, et elle fut arrêtée à la côte de Zanzibar par des circonstances si défavorables, qu'elle échoua piteusement. Pendant ce temps un reporter du New York Herald, Stanley, que rien de particulier ne préparait à cette mission qu'un entrain extraordinaire, une santé de fer et un courage à toute épreuve, arrivait à Zanzibar, sur l'ordre de son directeur, Gordon Bennett, de retrouver Livingstone coûte que coûte. 11 enrôlait aussitôt ses porteurs, organisait sa caravane, et s'enfonçait résolument dans la direction du Tanganyka. Il arrivait, après deux mois de marche, à Ounya-Nyembé, la grande colonie arabe de l'intérieur, mais était obligé de s'ouvrir un passage à travers des tribus hostiles, et panenait enfin, après 256 jours d'un pénible voyage, en vue du grand lac, à Oujiji, où il retrouva Livingstone aflaibli par les priva-

lions, mais jouissant encore d'une santé vigoureuse (3 novembre 1871). Réconforté par l'arrivée de Stanley, Livingstone, qui ne considérait pas sa tâche comme terminée, proposa à son sauveteur d'explorer avec lui la rive septentrionale du lac, car il croyait que la Loualaba était un affluent du Nil, et que le Tanganyka était un des réservoirs du grand fleuve égyptien. Ce voyage dura quatre mois. Il leur fit connaître l'existence à'une rivière, le Rouzizi, qui verse ses eaux dans le Tanganyka.

MORT DE LIVINGSTOSB

Le grand lac n'est donc pas un émissaire, mais un réceptacle, et il fallait renoncer à l'hypothèse qui en faisait une des sources du Nil. Livingstone n'y renonça qu'avec peine, car il était tenace dans ses idées, et, plutôt que de revenir à la côte avec Stanley, il se contenta de lui confier son journal et resta à Oujiji, afin de rechercher et d'établir la prétendue communication de la Loualaba avec l'Albert Nyanza et par conséquent avec le Nil.

Ce fut son dernier voyage, et il fut extrêmement pénible. Le docteur s*était engagé dans une région lacustre à l'ouest du Tanganyka, le

Kazongo. On aurait dit une éponge détrempée. On ne sortait d'un bourbier que pour entrer dans un autre, et la pluie ne cessait de tomber, liivingstone se traînait à peine, tantôt porté sur les épaules de ses compagnons, tantôt, quand par hasard on rencontrait un terrain sec, tenaillé par les sirafous^ redoutables fourmis qui enfoncent dans la chair leurs mandibules tranchantes, et ne se retirent qu'en emportant un lambeau. Le 27 avril 1873 Livingstone traçait de sa main tremblante les dernières lignes qu'il ait eu la force d'écrire. Le 1*' mai il expirait sous une hutte de branchages, au village de Tchitambo, au sud du lac Bangouéolo. Il avait inspiré un tel dévouement à ses serviteurs Souzi, Chouma et Wainvright, qu'ils firent dessécher son cadavre au soleil et le portèrent sur leurs épaules jusqu'à la cô.te, à travers mille dangers. Ils arrivèrent à Zanzibar en février 1874 et remirent au consul d'Angleterre, en même temps que leur précieux fardeau, les papiers, les notes et les instruments du grand explorateur. Des honneurs exceptionnels furent rendus à ses dépouilles. Livingstone repose aujourd hui dans l'abbaye de Westminster, mais des millions de nègres ont gardé son souvenir. Il a été comme l'émancipateur d'un continent. Ce fut un vrai saint, ou plutôt un apôtre. Son œuvre durera. Elle est fondée sur la justice et l'humanité.

Parmi les .continuateurs de l'œuvre de Livingstone il en est deux qui, à des titres divers, se sont acquis une grande et légitime réputation : l'Anglais Cameron et l'Américain Stanley.

Cameron, qui s'était déjà proposé pour aller à la recherche de Livingstone, offrit à la Société de géographie de Londres d'explorer, en traver- Siant le Kilimandjaro, la région des grands lacs du Nil, de gagner la Loualaba, et de descendre le Congo jusqu'à la mer. C'était une seconde traversée de l'Afrique d'un océan à l'autre. Ses offres furent acceptées. De concert avec le chirurgien Dillon, le lieutenant Murphyet le jeune Moffat, neveu de Livingstone, il partit de Bagamoyo, traversa l'Ousagara, rOugogo, rOunyamouézi, et atteignit le Tanganyka à Kahouéli (1874). Partout sur son passage il avait trouvé des ruines et constaté d'épouvantables massacres. « L'Afrique perd son sang par tous les pores, écrivaitil avec douleur. Un pays fertile, qui ne demande que du travail pour devenir un des plus grands producteurs du monde, voit ses habitants, déjà trop rares, décimés journellement par la traite de l'homme et les guerres intestines. Qu'on laisse prolonger cet état de choses, et tout ce pays retombé dans la solitude, repris par la jungle, redeviendra impraticable au commerçant et au voyageur. » Cameron entreprit d'abord l'exploration du Tanganyka, et découvrit la rivière Loukouga, qui s'en

échappe à l'ouest. Il la descendit jusqu'au point où il fut arrêté par des amas d'herbes flottantes. Cette rivière est sans doute un affluent du Congo, auquel elle envoie les eaux du Tanganyka. La théorie de Livingstone était donc condamnée, puisque c'est à TAtlantique par le Congo et non à la Méditerranée par le Nil que le Tanganyka épanche le trop-plein de ses eaux. Cet important problème géographique peut être aujourd'hui coi^sidéré comme démontré.

Après un nouveau séjour à Kahouéli, Cameron s'enfonça au nord, à l'ouest du lac, dans les cantons inconnus du Manyéma. Il y trouva des populations anthropophages; mais le souvenir de Livingstone le protégeait, et ces barbares, qui sont au dernier degré de l'échelle humaine, puisqu'ils ne se contentent pas des cadavres de leurs ennemis, mais dévorent même ceux des leurs qui meurent de maladie, le laissèrent passer. Il parvint ainsi jusqu'à Nyangoué sur la Loualaba. Il aurait bien voulu descendre cette puissante rivière jusqu'à son confluent avec le Congo, mais, un des chefs du pays ayant déclaré que jamais il ne laisserait passer des étrangers armés de fusils, Cameron, qui répugnait à toute violence et voulait continuer la tradition de Livingstone, rebroussa chemin vers le sud, et s'engagea dans le bassin du Lomani, autre affluent du Congo. Malgré toute sa prudence, et une fois engagé dans ces régions où nul Européen n'avait encore pénétré, il dut se défendre à coups de fusil contre les indigènes. Arrivé à Kiléma, dans l'Ouroua, au point précis où se rencontrent les traitants portugais venus de l'Atlantique et les trafiquants arabes du Zanzibar, il fut obligé d'attendre trois mois le bon plaisir du souverain du Kassongo, auquel il n'avait pas caché sa mission humanitaire. Au moins profita-t-il de ses loisirs forcés pour visiter le lac Moryha, au milieu duquel s'élèvent des villages bâtis sur pilotis, qui rappellent les palafittes préhistoriques des lacs suisses, et le lac Kassali, sur lequel les indigènes établissent, à l'aide de troncs d'arbres et de terres, des îles flottantes qu'ils cultivent. Quand il put enfin se remettre en route, il dut assister à des chasses d'esclaves et rester le témoin attristé de scènes atroces, mais qu'il était impuissant à réprimer. « Je suis persuadé, a-t-il écrit, que quarante ou cinquante esclaves représentent plus de cinq cents hommes tués en défendant leurs foyers ou morts de faim, sans parler d'un plus grand nombre qui sont sans abri. »

Quittant le bassin de la Loualaba, Cameron passa près des sources du Zambèze et non loin du lac Dilolo, entrevu par Livingstone. Il s'engagea ensuite dans la vallée du Kassaï, traversa la chaîne des collines peu élevées qui séparent les bassins du Zambèze et du Congo, et arriva enfin à

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Bihé, en pays portugais. Un dernier effort le conduisit à Katombéla, au nord de Benguéla (novembre 1875), où il eut le plaisir de rencontrer un négociant français, Cauchois, qui s'empressa de lui venir en aide. Aussi bien, après cette course de 5500 kilomètres à pied, dont 1900#n pays inconnu, Cameron avait droit au repos^ Il faillit goûter celui de la tombe, car il tomba malade du scorbut et manqua mourir.

Les résultats de cette seconde traversée de l'Afrique étaient considérables. Cameron avait démontré que tout le pays du Tanganyka à l'Atlantique était d'une richesse indescriptible. Métaux précieux, produits végétaux, fruits et céréales, tout y abondait. En outre, le système hydrographique pouvait être facilement approprié aux besoins du commerce, puisqu'il était relativement aisé de creuser un canal de 40 à 50 kilomètres dans la plaine sablonneuse et unie qui sépare les affluents du Congo du bassin supérieur du Zambèze. Le seul obstacle, mais il est redoutable, au' développement futur de la civilisation dans cette région favorisée, c'est l'esclavage. « La tache honteuse de ce beau pays, a écrit Cameron, c'est que la traite des esclaves y persiste, qu'elle est même la base d'aflaires considérables, activées par la nécessité de combler les vidés des pays dépeuplés par l'ancien commerce des esclaves sur la côte. ... Le seul moyen de le faire disparaître, c'est d'ouvrir l'Afrique à un commerce régulier, et, dans ce but, le mieux serait d'utiliser le magniflque réseau des fleuves et des rivières de l'intérieur. »

Stanley ne fut point comme Cameron ou Livingstone un propagateur pacifique de la civilisation : il était plutôt taillé à l'image des conquistadores espagnols du xvi* siècle, et ressemblait à un Cortès ou à un Pizarre, ne connaissant pas de scrupules, brisant les obstacles, mais admirable de courage et de persévérance. Aguerri par le dur apprentissage du métier d'explorateur qu'il avait fait à la recherche de Livingstone, il demanda et obtint, pour le compte du journal américain New York Herald et du journal anglais Daily Télégraphe une mission en Afrique. Il voulait d'abord explorer l'Albert Nyanza, et régler la question controversée des sources du Nil, puis étudier le Tanganyka et enfin se frayer une route nouvelle du Tanganyka à l'Atlantique. Débarqué à Zanzibar le 21 septembre 1874, il arrivait en février 1875 à la côte sud du lac Victoria, et consacrait trois mois à la circumnavigation de cette belle nappe d'eau. Escorté par 2000 hommes que lui avait donnés pour l'aider dans son voyage M'tésa, le roi de l'Ounyamouézi, il échoua dans l'exploration de l'Albert Nyanza et fut même obligé de rebrousser chemin. Plus heureux dans Texploration du Tanganyka, il en fit le tour

et arriva à la bouche du Loukouga, mais ne parvint pas à se rendre compte de la véritable direction de ce cours d'eau, car un disque de bois fut poussé de la rivière dans le lac, puis du lac dans la rivière. L'énergique voyageur, fuyant Oujiji, où sévissait une épidémie de petite vérole, commença alors la troisième partie, la plus neuve et la plus intéressante, du programme qu'il s'était tracé. Il arriva jusqu'à Nyangoué sur la Loua-

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