LE MARQUIS DE COMPIÈGNE
Jusqu'alors, partout où des explorations avaient été tentées sur la côte occidentale de l'Afrique, les voyageurs s'étaient vus brusquement barrer la route par des tribus hostiles. Les riverains de l'Ogooué, au contraire, accueillaient avec plaisir les Européens. Ils leur racontaient des merveilles sur les grands lacs, ou plutôt sur les mers intérieures où il prenait sa source. Si l'on parvenait à découvrir cette source, ne découvrirait-on pas en même temps le moyen de pénétrer sans trop de difficulté jusque dans les profondeurs les plus mystérieuses de l'Afrique centrale? En dehors de ces problèmes géographiques, la région de rOgooué présentait encore un grand intérêt comme études de mœurs et comme marché commercial à peu près vierge à exploiter. C'était
d'ailleurs pour les Français comme un point d'honneur que de ne pas se laisser devancer dans un pays dépendant d'une colonie française. Il était donc nécessaire de reconnaître et d'étudier ce grand fleuve qui pouvait devenir un fleuve français.
En 1871, deux jeunes et énergiques voyageurs, le marquis de Compiègne et Alfred Marche, résolurent de pénétrer par TOgooué jusqu'au grand lac Tanganyka, découvert par Livingstone, et de rejoindre, si c'était possible, le célèbre docteur, alors encore vivant; mais ils se heurtèrent à des difficultés imprévues. Ils apprirent que l'Ogooué, au delà d'Adanlinanlago, était obstrué par des rapides, des tourbillons et des cascades qu'on ne pouvait franchir qu'avec des pirogues spéciales, montées par des hommes nombreux et pris dans le pays même, et il était impossible de rassembler des piroguiers en nombre suffisant, attendu que des cannibales redoutés, les Osyébas, occupaient une .partie du fleuve et en interdisaient le passage. Nos compatriotes s'armèrent de patience et utilisèrent leurs loisirs forcés en explorant la région et en se liant avec les principaux chefs du pays. Grâce à ces roitelets, ils réussirent enfin à équiper plusieurs pirogues et partirent en janvier 1873 pour leur grand voyage. Le 26 du même mois, ils franchissaient la passe étroite dite porte de l'Ôkanda, et arrivaient à Lopé, point extrême où devaient les conduire leurs piroguiers. Ils essayèrent dépasser outre, mais les féroces Osyébas les assaillirent et les forcèrent à redescendre le fleuve non sans danger. L'Ogooué n'avait pas encore livré ses secrets, mais Gompiègne et Marche n'en avaient pas moins planté le pavillon tricolore dans un pays inexploré, et, comme ils avaient raison de le proclamer, « nous nous étions toujours conduits dans ces régions sauvages de manière à laisser des souvenirs d'humanité, de dignité et de bonne foi qui contribueront sans doute à faire bien recevoir le voyageur et surtout le voyageur français qui viendra derrière nous ».
Le continuateur de l'œuvre si bien commencée fut un jeune Romain naturalisé Français, Savorgnan de Brazza. Investi d'une mission officielle, il partit de Bordeaux en avril 1875, et ne revint en Europe que trois ans plus tard, mais après avoir fait des découvertes importantes, dont le retentissement fut considérable. Non seulement il put étudier tout le cours de l'Ogooué et de ses principaux affluents et entrer en relations avec les tribus riveraines, Okandas, Osyébas et Batékés, mais encore il démontra que ce n'était point par ce fleuve qu'il était possible de pénétrer très avant dans l'intérieur de l'Afrique, mais par le Congo. Avec une hardiesse qui les honore, les membres de la mission n'ont pas voulu