CARTE DU CONGO FRANÇAIS
lorsque moi et mes hommes y eûmes jeté des cartouches, on y planta le tronc d'un arbre qui croît très rapidement. La terre fut rejetée sur le trou et un des chefs prononça ces paroles: « Nous enterrons la guerre a si profondément, que ni nous ni nos enfants ne pourront la déterrer, « et l'arbre qui poussera ici témoignera de l'alliance entre les Blancs et « les Noirs ».
Brazza profita de cette bonne volonté des indigènes pour fonder, en amont de la dernière cataracte du Congo, sur les rives d'un élargissement considérable du fleuve qu'on nomme le Stanley Pool, la station de Brazzaville. Il en confia le commandement à une garnison de quatre hommes et repartit après avoir distribué des pavillons tricolores à plusieurs chefs indigènes qui, d'eux-mêmes, étaient venus demander sa
protection. Arrivé au Gabon et fort inquiet sur le sort de ses deux stations, qui n'avaient pas encore été ravitaillées, Brazza, malgré sa fatigue, repartit aussitôt pour Franceville. Il y parvint en février 1881 et trouva tout en bon ordre. Il ravitailla également Brazzaville, et, revenant à la côte, descendit la vallée encore inexplorée d'un grand fleuve, leKouiliou- Niari qui, plus rapproché de Brazzaville que l'Ogooué, fournirait peutêtre la voie de pénétration et le chemin direct vers l'Afrique centrale, que recherchent les explorateurs. Ce fleuve coule sans un seul rapide, sur un sol uni et fertile, à travers une région peuplée, tandis que le Congo s'épanche à la façon d'un escalier gigantesque. On sait aujourd'hui, grâce à Brazza, qu'il est facile de relier le Kouiliou-Niari ou plutôt vun de ses affluents, le N'doué, avec le Congo, et le grand problème est peut-être résolu.
Voici en quels termes la Chambre des députés ratifiait en 1^82 le traité conclu avec Makoko : « Il importe au développement de notre influence dans ces régions éloignées, que la France apparaisse aux populations de l'Afrique centrale non comme une puissance conquérante, mais comme une nation commerçante, cherchant bien moins à étendre sa domination que ses débouchés commerciaux et son influence civilisatrice.... La France, plus voisine de l'Afrique que la plupart des autres nations, plus directement intéressée qu'elles à l'avenir de ce continent par sa possession de l'Algérie, du Sénégal et du Gabon, par les nombreux comptoirs qu'elle possède sur la côte occidentale, méconnaîtrait gravement ses intérêts les plus certains, si elle se laissait devancer dans le mouvement qui entraîne le monde civilisé vers ces régions hier encore mystérieuses. » Brazza fut chargé de portera Makoko le traité ainsi ratifié. Il fut en outre investi de pouvoirs extraordinaires et on mit à sa disposition des ressources relativement considérables. Sa grande inquiétude était de ne pas arriver bon premier. En eflet, dès 1876, avait été fondée à Bruxelles, sous le patronage du roi Léopold II, une association internationale africaine, dans le but d'organiser l'exploration scientifique des contrées encore inconnues de l'Afrique et d'éteindre progressivement la traite des nègres. Cette association, dirigée par Stanley, que secondait un état-major d'élite, créa en effet un assez grand nombre de stations tant sur les côtes qu'à l'intérieur du continent. Or Stanley redoutait qu'elle n'eût occupé avant lui le bassin du Kouiliou- Niari et le littoral entre l'Ogooué et le Congo. Grâce à la dévorante activité de son lieutenant Cordier, les droits de priorité de la France furent sauvegardés. Brazza partit alors pour l'intérieur. En remontant
rOgooué, il fut accueilli avec empressement parles riverains, et sema sur son chemin des stations où les indigènes accoururent aussitôt pour se mettre sous la protection du pavillon tricolore. Il ravitailla pour la seconde fois Franceville, et lança dans toutes les directions ses lieutenants : Mizon, de Lastours, Dolisie, Chavannes, Dutreuil de Rhins, pour étendre notre zone d'influence et ouvrir de nouvelles relations. C'était une prise de possession pacifique du pays. Les indigènes venaient à nous, attirés par notre loyauté. Peu à peu des liens de mutuelle confiance se formaient entre nous et nos nouveaux sujets. Sans doute il y avait de temps à autre quelques froissements, mais l'impression générale était excellente, et tout permettait d'espérer qu'une entreprise si bien commencée ne produirait que de bons résultats.
Profitant du calme général, Brazza résolut d'aller porter à Makoko la copie du traité ratifié par le Parlement. L'entrevue fut solennelle. Le grand chef africain avait pour la circonstance déployé tout son luxe. Il était entouré de ses vassaux, également en grand costume (10 avril 1884). De part et d'autre furent échangées des protestations de fidélité aux engagements pris, et, de fait, ils n'ont pas été rompus. Quelques jours plus tard, Brazza descendait le Congo jusqu'à Brazzaville. Nos alliés avaient résisté aux sollicitations des agents de l'Association internationale. Ils entourèrent le représentant de la France et l'assurèrent de tout leur dévouement. Assez inquiet de ce qui se passait sur ses derrières, Brazza revint à Franceville et descendit môme l'Ogooué jusqu'à Adouma. Tout était tranquille, grâce à la bonne administration d'un de ses auxiliaires, Dufourcq,qui, bien que malade, avait ranimé les défaillances et subvenu à tous les besoins. Heureux de se voir si bien secondé, Brazza repartit aussitôt pour le Congo, et y rencontra, à sa grande joie, un de ses collaborateurs, Dolisie, qu'il avait laissé sur la côte, et qui venait, en remontant le Kouiliou-Niari, d'arriver à Brazzaville. Ce résultat était fort important, non seulement parce qu'une route nouvelle était tracée, mais aussi parce qu'il était temps de faire reconnaître les droits de la France dans le bassin de ce fleuve, où l'Association internationale avait déjà pris pied, et ne paraissait pas disposée à céder le terrain. Brazza, qui comprenait la nécessité d'assurer à la France la libre possession de Kouiliou-Niari, et voulait avoir en main, à l'heure voulue, des éléments de compensation, songea aussitôt à s'étendre aussi loin que possible sur le haut Congo. Par bonheur les' Chambres ne lui avaient pas marchandé leur concours, et de nouveaux crédits lui avaient été alloués. Il rentra aussitôt en campagne.
L'infatigable explorateur avait déjà fondé plusieurs stations nouvelles. Tout était en bonne voie. Notre influence grandissait chaque jour. Les tribus jadis hostiles, et surtout les Batékés, s'accoutumaient à notre domination. On pouvait espérer que, s'étendant de proche en proche, les Français allaient bientôt arriver vers le lac Tchad au nord, vers le lac Tanganyka à Test. C'est à ce moment (5 juillet 1885) que Brazza reçut la nouvelle de son rappel en France et de la signature de la Convention de Berlin, qui rendait inutile l'action projetée dans le haut Congo.