CHAPITRE IV
La question égyptienne avait déjà été posée en France à diverses reprises. D'après la tradition, la première idée de l'occupation de la vallée du Nil par une armée française aurait été suggérée à Philippe Auguste et à Richard Cœur de Lion, lors de la troisième croisade, par un captif, nommé Caracux. Il avait annoncé que le christianisme ne se maintiendrait en Orient que si les chrétiens s'emparaient de l'Egypte : il ne fut pas écouté. En 1215, au concile de Latran, la question fut de nouveau posée, mais non résolue. Quatre années plus tard, le roi de Hongrie et le légat Pelage débarquèrent à Damiette, mais ils furent bientôt obligés de battre en retraite. Le roi de France Louis IX ne fut pas plus heureux lors de ta septième croisade. Battu à la Mansourah, fait prisonnier par les Mameluks, il réussit pourtant, par la dignité de son altitude, à s'attirer le respect et même l'estime de ses farouches adversaires, toutefois le désastre qu'il avait essuyé détourna pour longtemps de l'Egypte l'attention des peuples chrétiens. C'est seulement au xv!*" siècle que le grand cardinal Ximénès forma le projet d'installer une colonie européenne dans la vallée du Nil. Dès lors cette question est pour ainsi dire à l'ordre du jour. Depuis Bacon, qui composa un traité De Bello sacrOj et Campanella qui, dans son De monarchia hûpanica discursuSj recommandait à Philippe II d'annexer l'Egypte à ses vastes domaines, jusqu'à Sully et au père Joseph, le confident de Richelieu, qui trouva le temps d'écrire un long poème, la Turciadej pour inviter les chrétiens à la délivrance de Constantinople, de Jérusalem et d'Alexandrie, de nombreux écrivains, protestants ou catholiques, les uns par politique, les autres par religion, proposèrent de s'emparer de l'Egypte. Le plus complet et le mieux étudié de ces projets est le Consilium Mgyptiacum de Leibniz.
Louis XIV méditait alors la conquête de la Hollande. On le savait en Europe, car nos diplomates ne cachaient pas leur désir d'isoler la Hollande en lui enlevant tous ses alliés afin de la mieux accabler. Leibniz, qui craignait que la conquête de la Hollande ne fût le préliminaire de la conquête du Hanovre son pays, forma le projet patriotique de détourner sur rÉgypte l'ambition française. Il voulait en toute sincérité éloigner la France du continent, mais en lui trouvant en Orient de magnifiques compensations. C'est ce qui donne à son œuvre un caractère, auquel il est difficile de se méprendre, de franchise et de conviction. Elle se divise en deux parties : la première est destinée à prouver l'opportunité et la facilité de la conquête, la seconde est une revue des États européens qui trouveront leur intérêt ou qui s'opposeront à cette conquête. On y rencontre des passages presque prophétiques, par exemple sur la future importance de l'isthme de Suez : « c'est l'isthme principal du monde, qui sépare les plus grandes mers. On ne saurait l'éviter sans faire le tour des sinuosités de l'Afrique. C'est le lien, la barrière, la clef, la seule entrée possible de deux parties du monde; c'est le point de contact, le marché commun de l'Inde et de l'Europe; que la France s'installe à Suez, et la route du commerce est changée. » Ce précieux monument de saine raison et de science politique ne paraît pas, si jamais il fut présenté à Louis XIV, avoir produit sur son esprit une grande impression, car il fut laissé de côté, et c'est seulement en 1803 que le général Mortier, qui occupait alors le Hanovre, en envoya une copie à Bonaparte. Il est vrai qu'à défaut du Consilium JEgyptiacum que Bonaparte ne connut pas, il eut à sa disposition de nombreux mémoires relatifs au même sujet. Pendant tout le xvm® siècle, publicistes et hommes d'État continuèrent à s'occuper de l'Egypte. Nos ambassadeurs à Constantinople, qui croyaient à l'imminence de la chute et du partage de l'empire ottoman, voulaient que la France s'assurât une part de ses dépouilles. D'après Saint-Priest, le seul moyen de conserver notre influence en Orient était de recouvrer les pays que nous possédions au moyen âge, et particulièrement la Syrie et l'Egypte. Vergennes déclara qu'il ne fallait pas se sacrifier pour un État condamné à une décadence irrémédiable, et que la plus vulgaire prudence ordonnait de songer d'abord à soi en prenant l'Egypte. Choiseul-Gouffier réclamait l'annexion immédiate de l'Egypte, de la Syrie et des échelles du Levant. Aussi le roi Louis XVI, persuadé par l'unanimité de ces rapports, voulut-il se tenir prêt, et dès l'année 1784 envoya dans le Levant des émissaires chargés de rechercher les points dont la France devait s'emparer. La prise de possession de
rÉgypte par la France avait donc été discutée par nos diplomates, et jusqu'à un certain point préparée par nos souverains.
La République, héritière des projets monarchiques, n'oublia pas rÉgypte. Un officier du génie, Lazowsky, chargé d'une mission en Turquie, venait d'informer le Directoire que le sultan était hors d'état de s'opposer à une entreprise contre l'Egypte, où son pouvoir était illusoire. Presque au même moment, Magalon, consul de France au Caire, et Prix- Réal, négociant dans cette ville, tous deux victimes des avanies des Mameluks, avaient, en adressant leurs plaintes au gouvernement, suggéré l'idée d'une conquête facile. Ils donnaient même de curieux détails sur le climat, sur les productions, les marchés, sur le débarquement des troupes, leur itinéraire, etc.
Les Directeurs acceptèrent cette proposition, mais ils en ajournèrent l'exécution à la paix générale. Certes le projet d'une descente en Egypte ne présentait par lui-même rien d'impraticable, mais n'était-il pas dangereux, au moment où l'Europe était coalisée contre la France, et où une telle conquête ne pouvait manquer de ranimer des inimitiés découragées mais nullement éteintes ? Or Bonaparte était, depuis quelque temps, comme hanté par la pensée de tenter en Orient quelque coup de fortune retentissant. Même pendant la campagne d'Italie, il pensait à la Turquie et à son démembrement inévitable. L'Egypte surtout l'attirait. Il ne cessait de demander à Talleyrand dés renseignements et des mémoires sur cette intéressante région. Il étudia et chargea de notes tous les ouvrages relatifs à l'Egypte. Il fît même parcourir les échelles du Levant par un habile agent, Poussielgue, qui lui communiqua une foule de renseignements inédits. Il entra en relations secrètes avec quelques chevaliers de Malte, et quand il revint à Paris après Campo-Formio, il était convaincu de la nécessité d'occuper l'Egypte.
Restait à savoir comment le Directoire accueillerait ces projets, car la situation était grave, et tout annonçait une nouvelle coalition contre la France. C'était donc une grave imprudence que d'engager dans un pays lointain et peu connu, avec lequel nos communications seraient probablement interrompues, l'élite de nos soldats et de nos généraux. En outre, nous n'avions aucun motif pour envahir l'Egypte. Les Mameluks avaient, il est vrai, maltraité nos négociants, et ne tenaient aucun compte de nos réclamations, mais il était facile de s'adresser au sultan pour les punir. Une simple démonstration navale dans le Delta aurait d'ailleurs suffi pour les rappeler au respect des traités. A vrai dire, le principal motif de l'entreprise était l'ambition de Bonaparte. Il voulait
augmenter sa popularité et se rendre en quelque sorte indispensable en frappant les imaginations par une guerre dans un pays inconnu, quoique fameux. Le Directoire hésitait, mais il n'était déjà plus facile de rejeter une demande du vainqueur de l'Italie.- D'ailleurs quelques-uns j
de ses membres n'étaient pas fâchés de se débarrasser d'un soldat dont la réputation les gênait. L'expédition fut donc résolue.
On sait ce que fut cette expédition : un véritable poème de chevalerie. Nous n'avons pas à raconter ici la surprise de Malte, le débarquement i
à Alexandrie, l'écrasement des Mameluks, le désastre d'Aboukir, la i
promenade militaire en Syrie, le retour en France, la bataille d'Héliopolis, la réorganisation du pays parKléber, les fantaisies administratives de Menou et l'évacuation. C'est une vision étincelante : un cliquetis d'épées et de poignards, les ^bles du désert et les palmiers des oasis, 1
les colonnades en ruine, la peste et les fusillades, les fêtes et les incen- i
dies, tout se mêle dans un poudroiement d'or et de fumée. Les événe- i
ments se pressent avec une telle rapidité qu'on a peine à les suivre. Nos soldats ne firent en efiet que passer en Egypte. En juin 1798 la flotte française paraissait sous Alexandrie, en août 1801 nos dernières ]
troupes repartaient pour là France , mais elles laissaient derrière elles !
des traces persistantes de leur séjour. Ce n'est pas à titre de conquérants, !
mais comme initiateurs inconscients de la civilisation, que leur œuvre \
fut féconde et qu'elle mérite d'attirer l'attention.
Bonaparte en effet, et c'est là ce qui constitue l'originalité et en même temps l'importance de l'expédition d'Egypte, ne s'est pas contenté de la conquête brutale du pays : il n'avait pas oublié que l'Egypte avait jadis |
été la maîtresse des arts et des sciences, la grande éducatrice de l'humanité, et il avait songé à lui faire, grâce au concours de la France, jouer de nouveau ce rôle glorieux. Pour arriver rapidement à ce résultat, ce n'était point tant de soldats qu'il avait besoin que d'ingénieurs, de physiciens, de mécaniciens et de géographes. Aussi résolut-il d'attacher au , corps expéditionnaire des savants qui l'aideraient dans la tâche laborieuse de faire oublier par les bienfaits de la paix les misères de la conquête. Il annonça donc que ses meilleurs auxiliaires devaient être et seraient ses collaborateurs civils, et, comme il avait pour amis non seulement tous ceux qui d'ordinaire s'attachent à la fortune, mais encore tous ceux sur lesquels il exerçait, par l'ascendant de la victoire et la fascination du génie, un véritable entraînement, il décida à le suivre en Égjpte de nombreux savants, dont quelques-uns de premier ordres des littérateur et des artistes. N'ouvrait-il pas à leur imagination une perspective in-
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