‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 44 sur 76 · BONAPARTE · texte numérisé non relu

BONAPARTE

définie de travaux et de découvertes ? Ne faisait-il pas miroiter à leurs yeux Ja gloire et l'avenir ? Il n'en fallait pas tant, à cette époque de fièvre et d'enthousiasme, pour lui attacher des hommes ardents, énergiques, jeunes pour la plupart, et très déterminés à se rendre utiles à la patrie.

Ces conquérants pacifiques de TÉgypte étaient au nombre de cent vingt. On comptait parmi eux huit géomètres (Fourier, Costaz, Corancez), quatre astronomes (Michaux), treize mécaniciens (Monge, Conté), trois horlogers (Breguet), huit chimistes (Berthollet, Champy), cinq minéralogistes (Dolomieu), cinq botanistes (Delille), cinq zoologistes (GeoQ^roy, Savigny) , six chirurgiens, trois pharmaciens, trois archéologues (Ripault), trois architectes (Protais), trois dessinateurs, vingt ingénieurs (Lepère, Chezy), seize géographes (Corabœuf, Jomard) et dix-sept imprimeurs (Marcel). C'était une incomparable réunion de talents multiples et variés, un véritable état-major intellectuel.

Bonaparte, qui tenait à les conserver presque tous avec lui, s'occupa directement de leur installation à bord. Pendant le voyage il les combla de prévenances. Il aimait à tromper les ennuis de la traversée en les prenant pour confidents de ses^ chimères orientales. Ses soldats, au contraire, trop, ignorants pour comprendre l'importante mission confiée aux savants, n'eurent d'abord que des quolibets et même des grossièretés à leur égard ; mais, quand ils les virent partager sans faiblir leurs dangers, les mépris et les railleries disparurent, et aux insultes mal déguisées succédèrent comme par enchantement la cordialité et les attentions délicates. Cette bonne entente ne fut dès lors jamais troublée. Employés civils ou militaires, savants et généraux se prêtèrent un mutuel appui, et cette union, fondée sur une estime réciproque, amena pour l'expédition les plus heureux résultats.

Dès qu'il fut maître de l'Egypte et installé au Caire, le premier soin de Bonaparte fut de réunir les principaux de ses savants aux plus distingués de ses officiers et de former avec eux non pas précisément une académie, mais une sorte d'assemblée délibérante, instrument de civilisation autant que corps savant. Ce fut le célèbre Institut d'Egypte, qui s'est perpétué jusqu'à nos jours et dont l'utilité n'a jamais été contestée. Il s'agissait en effet non seulement de porter en Orient les idées françaises, mais encore de mettre en œuvre toutes les ressources du pays, et surtout d'aider le gouvernement dans la tâche difficile d'organiser la conquête. L'Institut fut réparti en quatre sections de douze membres chacune. Monge, le grand mathématicien, et Berthollet, le chimiste éminent, en furent les membres les plus connus; mais il serait injuste de ne pas

citer à côté d'eux Andréossy, Desgenettes, Sulkowsky et Caffarelli, qui représentaient 1 élément militaire, Geoffroy Saint-Hilaire, l'illustre naturaliste, bien jeune encore, mais qui avait déjà publié d'importants travaux, Fourier le mathématicien, Conté l'inventeur universel, Delille le futur auteur de la Flora jEgypticiaj le géologue Doloipieu, Bourrîenne, Poussielgue et Tallien, plus connus par leurs mésaventures politiques que par leurs ouvrages, Parseval le compositeur officiel des cantates et des chants triomphaux. Redouté le fameux peintre de fleurs, Denon l'archéologue, et surtout Bonaparte, qui assistait régulièrement aux séances et animait les discussions du feu de son improvisation et de la précision de ses demandes.

On a conservé les procès-verbaux des séances. Toutes les questions sont abordées et traitées. C'est un répertoire inépuisable de travaux originaux et de recherches nouvelles. Il est difficile de les citer tous ici. Ouvrons au hasard la Décade Égyptienne^ journal qui rendait compte des séances de l'Institut. Dans la troisième séance, sept membres prirent successivement la parole. Sulkowsky décrivit un buste d'Isis ; Say étudia les safrans, les roseaux et les pailles de maïs pour en faire des combustibles. A cette occasion Bonaparte demanda la parole. Le problème l'intéressait, car le bois manque en Egypte, et notre flotte venait d'être détruite à Aboukir. Il songeait déjà à en construire une nouvelle. « Il faut tirer le bois de l'Abyssinie, s'écria-t-il. Là sont des Alpes infréquentées, couvertes de hautes futaies. On jettera les arbres dans le Nil, ils franchiront les cataractes, et, dansquinze jours, à l'époque des hautes eaux, ils arriveront ici. Les Pharaons n'ont pas fait et n'ont pas pu faire autrement. » C'était une intuition de génie. Quelques jours plus tard, on copiait à Thèbes un bas-relief figurant un guerrier égyptien faisant abattre sur une montagne de grands arbres par les peuples vaincus. La séance fut continuée par une lecture de Geofl'roy sur l'autruche. Fourier proposa une nouvelle méthode de résolution des équations algébriques; Bonaparte invita l'Institut à composer un calendrier francoégyptien ; Parseval lut un fragment de sa traduction de la Jérusalem délivrée, et Desgenettes improvisa quelques aperçus nouveaux et intéresressants sur la peste. Est-il possible de rendre plus variée une séance académique?

Bonaparte ne se contentait pas de prendre une part directe aux travaux de l'Institut; il s'occupa encore de lui donner un local convenable. Il aurait voulu lui annexer un muséum d'histoire naturelle, des galeries d'antiquités et une bibliothèque. Cette bibliothèque fut même quelque

temps ouverte» à la grande satisfaction des indigènes. De l'Institut dépendait encore l'imprimerie. Cet utile instrument de conquête et de propagande fut mis sous la direction de Torientaliste Marcel. Il recruta parmi les jeunes Égyptiens ceux qui lui parurent les plus intelligents, et leur enseigna lui-même le difficile métier de typographe. De nombreux ouvrages sortirent de ses presses, sans parler des journaux et des documents administratifs.

Ce n'est pas seulement dans leur palais du Caire, au milieu de leurs galeries et de leurs collections, tout près de la bibliothèque et de l'imprimerie, qu'il faut étudier nos savants. Nous retrouvons encore à travers toute rÉgypte la trace lumineuse de leurs travaux et de leurs découvertes. Ainsi que l'a écrit l'un d'entre eux, Fourier, ce il leur fallait à la fois étendre le domaine de l'agriculture, étudier le cours du fleuve et assu* jettir les irrigations à un plan général, faire communiquer les deux mers, assurer la navigation du golfe Arabique, établir des arsenaux et des ports ; on avait à observer des climats presque inconnus, à porter dans les contrées voisines les recherches de l'histoire naturelle et de la géographie, à diriger le commerce, à perfectionner les tissus et la teinture, l'exploitation du natron, la fabrication du sucre, celle du sel ammoniac et de l'indigo, en un mot à créer une industrie nouvelle et à la seconder de toutes les découvertes de l'Europe ». Certes, de plus courageux auraient reculé. Les membres de l'Institut n'y pensèrent même pas, et, résolument, se mirent à l'œuvre.

Celui qui réussit le mieux à tirer parti des ressources économiques de l'Egypte fut Conté. Ce qu'il imagina est vraiment prodigieux. Il conbmença par remplacer toutes les machines détruites à Aboukir. Moulins, filatures de laine et de coton, manufactures de draps, ateliers monétaires, caractères d'imprimerie, fonderies de tout genre, il improvise tout et réussit en tout. Il perfectionne les instruments de chirurgie, il invente des lits-brancards pour le transport des blessés, il fabrique jusqu'à des sabres, des tambours, des trompettes. Le pain de nos soldat* était mauvais: il améliore sa fabrication. On manquait de poudre: Il invente le moyen d'en composer. Les Égyptiens avaient fini par le redouter comme un magicien. Personne ne sut aussi bien que lui commander l'obéissance sans recourir à la sévérité.

Les Égyptiens réservaient leurs sympathies à nos ingénieurs, surtout à ceux d'entre eux qui travaillaient à régulariser le cours du Nil, Girard, Lepère, Lemorey. Les derniers possesseurs de la contrée avaient commis la lourde bévue de négliger l'amélioration du fleuve; les digues avaient

été rompues, les canaux de décharge et d'irrigation endommagés, les réservoirs comblés: mais, quand nos ingénieurs entreprirent d'importants travaux sur le Nil, ce fut le signe auquel les indigènes reconnurent la légitimité de la conquête. Il est vrai que Bonaparte, bien inspiré sur ce point, donnait une attention particulière à ces utiles travaux. On a conservé des lettres de lui où il prescrit à ses lieutenants de traiter sans pitié ceux qui s'aviseront de rompre les digues ou de combler les canaux. Il songea même à étendre le coui-s du fleuve en renouvelant l'œuvre grandiose de Néchao, le canal qui jadis mettait en communication le Nil et la mer Rouge ; enfin il prit part aux fêtes nationales qui célébraient le maximum de la crue. Les Égyptiens surent gré à Bonaparte de ces travaux et de ces ménagements. Ils prêtèrent moins d'attention, car ils n'en comprenaient pas l'utilité, à la reconnaissance du lac Menzaleh et des bouches Pélusiaques entreprise par Andréossy, à la détermination par Nouët et Méchain de la latitude d'Alexandrie, du Caire, de Damiette, de Suez et de Salaheïeh. Pendant ce temps Peyre et Girard levaient le plan d'Alexandrie, Beauchamp et Nouët rédigeaient un quintuple calendrier à Tusage des Français et des Églises romaine, grecque, copte et musulmane; Monge et BerthoUet encourageaient les efforts individuels et donnaient à leurs collègues une sorte de direction ; Delille récoltait les plantes de la Basse Egypte, Geoffroy Saint-Hilaire étudiait les animaux du lac Menzaleh, Champy les minéraux de la mer Rouge, Savigny les insectes du: désert. Quant aux artistes et aux archéologues, ils suivaient partout nos colonnes, et s'empressaient de copier les inscriptions dont sont chargés les monuments antiques. Denon se distingua par sa froide intrépidité. Souvent on le vit devancer au galop nos escadrons avec son portefeuille en bandoulière, s'asseoir sur le terrain qui allait devenir un champ de bataille, et achever paisiblement son croquis sous le feu de l'ennemi.

Deux de ces expéditions archéologiques sont restées célèbres : la pre- 'tnière à Suez, la seconde à Thèbes. Bonaparte avait entendu parler du ianal, creusé par les Pharaons, qui unissait le Nil à la mer Rouge. Il voulut en retrouver les traces et examiner lui-même s'il était possible de le creuser de nouveau. Il s'enfonça dans le désert, arriva à Suez, traversa la mer Rouge par un gué praticable seulement à marée basse, et se rendit au puits de Moïse, et de là au Sinaï. Au retour, il s'égara dans les sables et faillit être surpris par la marée. En rentrant au Caire, il retrouva les traces de l'ancien canal, qu'il suivit pendant quatre lieues, et ordonna à l'ingénieur Peyre d'en lever le plan géométrique. Les travaux

furent commencés, mais interrompus par Texpédilion de Syrie : il n'en est pas moins curieux de voir Bonaparte continuer l'œuvre des Pharaons, et de le citer comme le prédécesseur immédiat de Lesseps.

Le voyage de Thèbes fut le plus utile. On sait que les souverains de la xvui* dynastie avaient entassé des merveilles dans leur capitale. Sur la rive droite du Nil, à Karnak, commence une série de palais et de temples auxquels ont travaillé bien des familles royales. C'est là que se trouve la fameuse salle de Séli I** soutenue par 140 colonnes de 70 pieds de hauteur, toutes couvertes de bas-reliefs et d'hiéroglyphes. L'obélisque de la reine Hatasou lui sert comme de sentinelle avancée. Tout à côté se dresse le palais de Touthmès III. Une avenue de béliers colossaux conduit aux deux temples de Louqsor. Le Nil à cet endroit est large d'une lieue, mais rétréci par trois îles qui peut-être étaient réunies aux deux rives par des tunnels souterrains. Sur la rive gauche on compte quatre palais, celui de Gournah, le Ramesseum, le Memnonium et Médinet-Abou. Au delà de la ville des vivants commence la cité des morts, la fameuse nécropole de Biban el-Molouk, dont les flancs recèlent encore tant de trésors et de mystères. Joignez à cela entre le fleuve et la montagne les quais de granit rongés par le Nil, les canaux comblés, les fondations, rasées jusqu'au sol, de temples anonymes, des milliers de colonnes brisées, des éclats de chapiteaux, des fragments de monolithes, et, comme bordure à ce tableau grandiose, les escarpements des montagnes où dorment les générations éteintes, et on aura une idée imparfaite des restes imposants de cette capitale. Aussi, lorsque la division Desaix, lancée à la poursuite deMourad-Bey, arriva en vue de ces ruines grandioses, cet incomparable spectacle arracha des cris d'admiration à nos troupiers illettrés, qui se mirent à battre des mains.

Nos savants avaient également à se préoccuper des ressources et de l'avenir économique de l'Egypte. Échanges avec l'Orient et avec l'Europe, ouverture de ports nouveaux sur la mer Rouge et la Méditerranée, voyages de découverte dans l'Afrique centrale, développement des richesses agricoles, que de travaux à entreprendre! Mais on ne transforme pas un pays du jour au lendemain. Les agriculteurs sont avant tout et partout les hommes de la routines. Quant aux négociants, ils ne renoncent pas volontiers à leurs habitudes. Or la consécration du temps manqua tout à fait : nous ne restâmes que trois ans en Egypte. C'est ce qui explique l'insuccès relatif de ceux de nos savants qui traitèrent ces questions d'économie politique.

Le départ imprévu de Bonaparte porta un coup terrible à l'Institut.

Ses deux successeurs, Kléber etMenou, prirent cependant une part active à ses séances et encouragèrent dans toutes les directions les efforts de nos savants, mais Kléber fut assassiné et les fautes de Menou nous firent perdre l'Egypte. Tour à tour le Caire et Alexandrie capitulèrent et nos savants furent obligés de renoncer à leurs rêves et de rentrer en France.

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