MUR DE KARNAK
Ils faillirent même laisser leurs trésors entre les mains des Anglais, car la capitulation était restée muette sur les collections lentement amassées par eux. Sans l'énergie de Geoffroy Saint-Hilaire, qui menaça de les ^détruire plutôt que de les abandonner, elles étaient perdues. Ce sont ces trésors qui servirent à la composition du magnifique ouvrage, Description de l'Egypte, dont l'impression, commencée en 1809, ne fut achevée qu'en i8'J5. Il se divise en deux parties : le texte et les planches. Le
texte comporte neuf volumes in-folio. C'est là que sont consignés tous les travaux des membres de l'Institut. Quant aux 840 planches, également distribuées en neuf volumes in-folio, elles sont ainsi constituées : cartes, planches minéralogiques, botaniques et animales, monuments, Egypte moderne. Ce sont les monuments qui forment la partie la plus neuve de l'ouvrage. On ne les connaissait que par ouï-dire: ils figurent là pour la première fois avec leur position géographique, leur plan, leur coupe, leur élévation et aussi leur vue pittoresque. Les artistes à qui on les doit ont exclu toute composition arbitraire. Us ne se sont attachés qu'à la reproduction exacte, afin de transmettre fidèlement l'impression que leur avait laissée le spectacle de l'Egypte. Sculptures, hiéroglyphes, basreliefs, tout est rendu avçc une admirable vérité. L'ouvrage répond donc à son titre, et c'est réellement une description de l'Egypte qu'ont entreprise et terminée les membres de l'Institut. 11 faut donc leur rendre hommage comme aux vrais conquérants du pays. Cette conquête, personne n'a su ni ne saura nous l'arracher, ni les Turcs, ni les Anglais, ni le temps lui-même, et, malgré des défaillances momentanées, notre influence restera persistante sur cette terre fécondée par les travaux des premiers membres de l'Institut d'Égj'pte.
Le continuateur de l'œuvre entreprise par les Français fut un Macédonien jeté en Egypte, comme autrefois l'avaient été les Ptolémées ses compatriotes, par les hasards d'une vie aventureuse. A l'âge de dix-huit ans, Méh^met-Ali avait fait Ij connaissance d'un négociant de Marseille, Lion, qui lui rendit des services pécuniaires et lui inspira l'amour de la France. Amené en Egypte en qualité de soldat, ou plutôt de chef de mercenaires, ihne tarda pas à comprendre qu'il rencontrerait dans ce pays agité une superbe matière pour une ambition sans limites et un réel génie d'organisation. L'Egypte, en effet, offrait alors comme un champ ouvert à toutes les intrigues. Les Anglais s'étaient décidés à l'évacuer sur les pressantes instances de Bonaparte, et avaient cédé la place aux Turcs ; mais ces nouveaux maîtres de la vallée du Nil avaient à lutter contre les Mameluks, encore fortement campés dans le pays, et même contre les souvenirs persistants de l'occupation française. Ces souvenirs venaient même d'être réveillés avec éclat par un lieutenant de Bonaparte, Sébastiani, qui, dans une mission fameuse, avait voulu revoir les lieux naguère illustrés par ses frères d'armes et grouper autour de lui nos anciens partisans. Le grand art de Méhémet-Ali fut de se rendre indispensable, tout en neutralisant les uns par les autres les Turcs et les Mameluks. Il se fit, dans une sorte de pronunciamientOy nommer vice-
roi d'Egypte par ses soldats, qu'il avait fanatisés, par les prêtres, qui étaient gagnés à sa cause, et par les indigènes, dont il avait flatté l'amour-propre.
Restait à connaître la décision du sultan. C'est ici qu'interviennent deux Français, qui ûrent pencher la balance en faveur de Méhémet. L'un d'eux, Drovetti, ancien colonel de l'armée d'Egypte, s'était pris de passion pour les antiquités du pays, qu'il recueillait avec un soin jaloux et une intelligente curiosité. Nommé consul général de France au Cairê^ et comprenant que le rôle actif de la France en Afrique était compromis au moins pour quelques années, il voulut nous assurer un allié sûr et sérieux. Il écrivit donc à Constantinople et engagea les représentants de la France à obtenir le pardon du sultan pour l'audacieuse usurpation de Méhémet. Le second Français, Mathieu de Lesseps, consul du Caire, avait été chargé par le gouvernement de trouver dans le pays un homme capable d'appuyer nos intérêts. Il avait distingué et choisi Méhémet. Ses conseils et ceux de Drovetti furent écoutés à Constantinople, et le sultan nomma Méhémet pacha et vice-roi d'Egypte (9 juillet 1805). ^ Dès lors Méhémet n'a que des succès : guerres, négociations, mariages, tout ce qu'il entreprend lui réussit. Sa renommée s'étend en Europe. Il devient le héros du jour, surtout quand il a jeté à la mer une armée anglaise qui voulait s'emparer du pays (1809); mais, en toute circonstance, il prend conseil de ses amis français, et, comme il n'oublie point la part prise par eux à ses triomphes, il s'efforce de leur en témoigner sa reconnaissance. C*est cette persistance de l'influence française en Egypte pendant tout son règne, c'est la continuité des preuves de sympathie dont il honorait nos compatriotes, ce sont aussi les réels services que lui rendirent les Français, et la part active qu'ils prirent à la réorganisation et à l'administration de l'Egypte, que nous voudrions mettre en lumière.
11 y avait certes beaucoup à faire en Egypte, et, malgré la première occupation française, ce pays ressemblait à tous ceux qu'a ruinés le fanatisme musulman, c'est-à-dire que les richesse» naturelles du sol n'étaient pas utilisées, que l'incurie et la négfigénc^ étaient à l'ordre du jour, et que la popiilation indigène, pressée^ et foulée par une classe dominante, était misérable au possible. Bien que Méhémet-Ali ne demandât pas mieux, afin de tirer parti des richesses de la contrée, que de lui donner une administration régulière, il eut peut-être le tort de s'imaginer qu'il pourrait les façonner et les^ réformer à sa guise d'après certaines règles trop générales pour être pratiques. Aussi ne réussit-il qu'à opérer un
grand replâtrage plutôt qu'à fonder une œuvre durable. Encore faut-il lui savoir gré de l'avoir entrepris, et surtout d'avoir choisi comme col laborateurs et comme auxiliaires des Français. Il est vrai que tous ces Français ne furent ni également honorables, ni également intelligents. Bien des banqueroutiers, bien des déclassés, bien des gens sans instruction se présentèrent à Méhémet, qui les^accueillit avec trop d'empressement. Ce furent les enfants perdus de la civilisation française. Mieux #aut les oublier pour rendre justice à ceux de nos compatriotes qui, au contraire, se firent respecter par la dignité de leur caractère et reconnurent l'hospitalité de Méhémet en lui rendant de vrais services. Leur œuvre subsiste encore, au moins en partie, et si l'Egypte est de tous les États musulmans le plus avancé, le plus ouvert aux idées modernes, c'est surtout à nos compatriotes qu'elle doit cette supériorité.
Méhémet-Ali était avant tout un soldat : aussi l'armée tint-elle le premier rang dans ses préoccupations. Il fut aidé dans cette tâche par de nombreux Français que laissait disponibles la longue paix qui suivit les traités de 1815. Le plus connu d'entre eux est un Lyonnais, Sèves ou Soliman-Pacha. Il servit honorablement dans l'armée impériale. Après Waterloo, craignant de ne pouvoir taire violence à ses sentiments libéraux, il entra au service du vice-roi, dont il devint promptement le confident et l'ami. Malgré nos défaites, nous passions encore pour les premiers soldats de l'Europe, et Méhémet, convaincu de la supériorité de la lactique européenne, chargea Sèves de créer un nizam ou armée régulière. Ce n'était pas une tâche aisée que de remplacer par des régiments les bandes désordonnées d'autrefois, et de substituer la discipline à l'anarchie. Les Turcs et les Mameluks par orgueil militaire, les Égyptiens par mollesse et même par lâcheté, ne consentiraient sans doute jamais à se plier aux ordres d'instructeurs européens. Ils le firent pourtant, mais ce ne fut pas sans peine. Trois à quatre cents Mameluks furent réunis à Assouan, soigneusement isolés des autres corps, et commencèrent h apprendre les exercices européens. Tant qu'il ne s'agit que du maniement d'armes. Sèves fut obéi. La résistance commença quand il passa aux manœuvres de peloton et de bataillon. Le silence dans les rangs surtout indignait ces jeunes et ardents soldats, habitués à ne tenir compte que de la valeur individuelle. Quelques-uns d'entre eux tirèrent sur leur instructeur au moment de l'exercice à feu. Sèves ne bougea pas. Ils admirèrent cette froide bravoure, et leur admiration se convertit bientôt en dévouement et en fanatisme. Ce premier bataillon servit de cadre à plusieurs autres. La fortune militaire de Sèves grandissant avec
les services qu'il rendait, il devint colonel, général, fut nommé bey, et lorsque, rompant résolument avec son passé, il eut embrassé le mahométisme, il arriva jusqu'au grade de muchir ou maréchal.
Pendant ce temps les régiments se complétaient, l'instruction s'améliorait et l'armée égyptienne devenait une armée régulière. Un progrès décisif fut obtenu lorsque le général eut réussi à faire entrer des Égyptiens dans l'armée. Cet honneur avait été jusqu'alors, réservé aux mercenaires turcs, albanais ou mameluks. Les Égyptiens répondirent à l'attente de Méhémet et de Sèves. Ils prirent sous les drapeaux une attitude tout autre que dans leurs villages. Si les Turcs, pour les insulter, rappelaient leur origine en les nommant fellahs, ils leur répliquaient avec énergie. Peu à ppu l'armée devenait une armée nationale, et ces progrès, elle en était redevable à son chef, le Français Sèves. On l'a diversement jugé. Maxime Du Camp le traite de soudard et de renégat. Le maréchal Marmont, au contraire, lui rendait justice: « Il est devenu un homme d'un mérite supérieur, lisons-nous dans ses mémoires; on peut dire de lui que, ce que les circonstances de sa vie ne lui ont pas permis d'apprendre, il l'a deviné; car n'ayant servi en France et combattu avec nous que dans les grades subalternes, il a deviné la grande guerre. » Ce qu'il y a de certain, c'est que l'armée égjptienne, avant les réformes dé Soliman-Pacha, n'était qu'un ramassis sans cohésion de mercenaires indicisplinés : il en fit une armée régulière, nationale. Il eut l'honneur de la conduire plusieurs fois au feu et de lui donner par la victoire ce qui lui manquait encore, le respect du drapeau et le sentiment de sa dignité.
Plusieurs Français aidèrent Sèves dans ce travail d'organisation : le colonel Varin, qui créa à Gizeh une école de cavalerie modèle; Bolonini, un Piémontais naturalisé Français, qui, de concert avec un certain nombre de sous-officiers français, dirigea l'école d'infanterie de Damiette. Nous citerons encore Baladin et de Toron, que Marmont revoyait avec plaisir quand il visita l'Egypte, et Mary, ou plutôt Békir-Bey, un ancien tambour français qui s'était haussé jusqu'au grade de colonel dans l'armée égyptienne, mais qui l'avait mérité par son courage et ses aptitudes militaires.
Après l'armée, la marine. Là, tout était à créer : vaisseaux, officiers, matelots. Méhémet-Ali savait que, toutes les fois que l'Egypte a joué un grand rôle dans l'histoire de l'humanité, sa marine a été florissante; aussi eut-il raison de vouloir créer ce qui n'existait pas. Son aide principal dans cette œuvre hardie fut le Français Cérizy, ingénieur de
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Méhémet-Âli tenta une œuvre également grandiose, mais qui est restée inachevée : l'immense construction connue sous le nom de barrage du Nil, établie un peu au nord du Caire. Dans la pensée des ingénieurs Linant, Mougel et Lambert, qui lui proposèrent ce travail, le barrage devait à la fois régler la distribution des eaux, maintenir navigables les bras du fleuve pendant la saison sèche, servir de port et aussi de point d'appui difiicile à enlever par une armée ennemie venant du nord. Méhémet s'engoua de ce projet. On raconte même qu'il voulut utiliser comme matériaux les pyramides de Gizeh, et qu'il fallut lui prouver que la démolition d'une seule pyramide coûterait six fois plus que l'extraction en carrière. Le barrage pourtant ne fut jamais achevé : il ne sert aujourd'hui qu'à faire communiquer les deux rives du Nil. Au Caire même, Méhémet ordonna la construction de la mosquée qui porte son nom et renferme son tombeau. C'eçt encore lui qui, sur les dessins d'un jardinier parisien, Barilet, décida la plantation du jardin de l'Esbékiyeh, véritable oasis dont la fraîcheur cause une impression délicieuse au milieu de la poussière et des chaleurs torrides de la grande capitale.
Pour l'agriculture et pour l'industrie, plus encore que pour les travaux publics, l'intervention des Français et la continuité de leurs efibrts furent très appréciables, mais ils se heurtèrent aux plus grandes difficultés. Les Turcs de l'entourage de Méhémet, ennemis par caractère et par fanatisme de toute innovation, d'ailleurs jaloux de l'influence croissante des Français, les abreuvaient de dégoûts. C'est ainsi qu'échouèrent l'école d'agriculture dé Nabaro, fondée par Grandjean, et le jardin botanique de Choubrah, fondé par Husson de Nancy; ainsi que furent détruites les bergeries modèles pour l'acclimatation des moutons mérinos créées par Lautour à Damanhour, Neghile et Mahmoudyeh. La culture du coton, introduite par Jumel, réussit davantage. Elle donna même de si beaux résultats que le principal revenu de Méhémet et de ses successeur fut bientôt le produit de la vente des cotons égyptiens. Il en fut de même pour l'indigo, grâce au chimiste Rocher. Ce fut encore un Français, de Grenoble, qui apprit aux fellahs à planter, à récolter et à préparer le chanvre dont on avait besoin pour la marine. Dans le domaine des réformes agricoles Méhémet ne s'arrêta plus. L'introduction du mûrier et des vers à soie, celle de l'olivier, celle des rosiers du Fayoum, celle du pavot, datent de son règne. Aussi le Delta redevint-il promptement ce qu'il avait été dans l'antiquité, un merveilleux foyer de production.
Le vice-roi voulut également improviser une industrie nationale. Ses efforts furent moins heureux; mais il faut les reconnaître et rendre justice
à nos compatriotes. Ce sont eux qui dirigèrent les filatures de colon, les indigoteries, les corderies, les fabriques d'essence de roses et d'opium, eux encore qui établirent à Roudah une manufacture de poudre et au Caire une fabrique de produits chimiques et des salpêtreries avecévaporalion en plein air.
Méhémet-Ali fut moins bien inspiré quand il décréta la création d'écoles spéciales, qui ne pouvaient réussir, puisque, en lançant dans les études supérieures des jeunes gens qu'il aurait d'abord fallu habituer aux éléments des sciences, on se préparait des déconvenues certaines. École polytechnique, école de musique, école de médecine ou de pharmacie» école vétérinaire, école égyptienne à Paris, toutes ces créations hâtives aboutirent à des échecs. L'avortement le plus piteux fut celui de l'enseignement médical. Il y avait beaucoup à faire sur ce point, car les conditions sanitaires du pays étaient mauvaises, et l'art de la médecine déconsidéré par ceux qui auraient dû le faire respecter, c'est-à-dire par les charlatans et par les ignorants qui s'étaient abattus sur l'Egypte. Malgré les efforts d'hommes réellement distingués, Clot-Bey et Hamont, les étudiants égyptiens ne se signalèrent que par leur mauvaise volonté et leur outrecuidance. Il fallut bientôt fermer l'école et se résigner à recourir aux bons offices des médecins européens.
Tels sont les principaux établissements créés par les Français au service du vice-roi. Même en faisant la part de la chimère, il est incontestable que, si les uns étaient condamnés à l'impuissance, les autres devaient rendre et ont rendu des services. Le plus grand est peut-être d'avoir relevé les Égyptiens à leurs propres yeux, en reconstituant leurs annales et en faisant revivre leur glorieux passé. C'est là une œuvre éminemment française, honorable et pour le peuple qui en fut l'objet et pour les savants qui s'y livrèrent. Nous ne pouvons entrer à ce propos dans des détails qui ne se lient qu'indirectement à notre sujet : qu'il nous suffise de rappeler ici que les leçons de Champollion et de Mariette n'ont pas été inutiles et que nos savants ont fondé une véritable école d'archéologie égyptienne. Leurs efforts sont incessants et presque toujours heureux. En dépit des jalousies et des concurrences étrangères, nous occupons toujours le premier rang dans cette science que nous avons fondée.
Les successeurs de Méhémel-Ali ne furent pas tous, autant que lui, les propagateurs de la civilisation et les protecteurs des Français qui leur apportaient le concours de leurs bonnes volontés. L'un d'entre eux, Abbas-Pacha, n'était mên^e qu'un fanatique d'un esprit borné; mais 11 ne régna que cinq ans (1848-1853). Son successeur Mohammed-Saïd-
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Pacha avait le même goût que Méhémet pour la civilisation européenne. Saïd-Pacha fit curer et approfondir le canal Mahmoudieh qui s'envasait, et commença le chemin de fer d'Alexandrie au Caire. Son principal titre de gloire sera d'avoir accueilli avec faveur les plans de Lesseps quand ce dernier lui proposa d'unir la Méditerranée à la mer Rouge en perçant l'isthme de Suez. Il eut ainsi le mérite d'avoir ébauché l'œuvre la plus utile et la plus gigantesque que le xix'' siècle ait vu accomplir.
C'est au petit-fils de Méhémet-Ali, au fils d'Ibrahim, à Ismaïl*Pacha, à celui qui, en 1867, reçut du sultan le titre de khédive et le droit de succession en ligne directe pour ses enfants, que revient l'honneur de ce grand travail. On a dit beaucoup de bien et beaucoup de mal de ce prince. Il méritait également des éloges et des critiques. Sans doute il a fait des dépenses exagérées, et a entrepris des travaux tout à fait hors de proportion avec les ressources de l'Egypte, mais avons-nous le droit de lui reprocher d'avoir toujours favorisé dans la vallée du Nil la civilisation européenne, et spécialement la nôtre? Est-il juste d'oublier qu'il couvrit le Delta de chemins de fer, qu'il fit construire des lignes télégraphiques le long des côtes et du Nil jusqu'à Rhartoum? N'a-t-il pas donné une vive impulsion au commerce et à l'industrie nationale, propagé la culture du sucre et du coton, envoyé jusque dans les profondeurs de l'Afrique centrale des missions armées, qui prolongèrent le territoire égyptien jusque dans le Darfour et aux environs du lac Nyanza? N'est-ce pas enfin sous son règne, et grâce à lui, que fut achevé le canal de Suez, dont le percement assurait la prospérité de l'Egypte en faisant de nouveau de cette contrée le grand chemin de transit entre l'Europe et l'Inde?
Dès la plus haute antiquité on projeta de couper par une route pouvant donner passage aux navires la langue de terre qui unit l'Asie à l'Afrique. Cette idée semblait d'autant plus réalisable que la mer Rouge s'avançait alors plus avant qu'aujourd'hui dans l'intérieur des terres, jusqu'à la dépression de terrain connue sous le nom de Lacs Amers. Dès le règne de Séti I",un canal faisait communiquer le Nil avec les lacs Amers. On cessa de l'entretenir à la fin de la xx* dynastie. Néchao, ce prince intelligent qui recourut aux bons ofQces des Grecs et des Phéniciens, comme ses successeurs recourent aujourd'hui à ceux des Français et des Anglais, aurait voulu mettre en communication Bubastis, aux bouches du Nil, avec les lacs Amers ; mais le canal paraît avoir été abandonné avant d'avoir été poussé jusqu'à la mer Rouge. Ce sont les prêtres et ceux qui s'intitulaient déjà le parti national qui persuadèrent au Pharaon qu'il travaillait pour les barbares et s'exposait à la colère de Dieu. Sous la domination
persane, le canal de Néchao fut remis en état. On a retrouvé les traces ^es importants travaux exécutés dans ce but par Darius. Les Ptolémées firent creuser et élargir le canal de Darius, mais il ne suffisait pas aux
M. DE LBSSEPS
besoins du commerce, car la grande voie de transit entre l'Orient et l'Occident était alors la route de caravanes qui reliait là mer Rouge au Nfî. Au moyen âge, Amrou, le lieutenant d'Omar, fit* creuser à son tour un canal de jonction entre le Nil et la mer Bouge, mais le canal « du
prince des croyants » disparut faute d'entretien. La région de Tisthme devint déserte, le bassin des lacs Amers se dessécha en partie, et le pays sembla voué à la désolation et à la ruine.
* L'ingénieur Lepère, chargé par Bonaparte d'étudier à nouveau le projet de réunion des deux mers, consacra trois années à cette importante question. 11 proposait, pour le commerce intérieur de l'Egypte, un canal à petite section, avec écluses, allant d'Alexandrie à Suez, et pour le commerce international un autre canal, à grande section, avec écluses, allant de Péluse à Suez. Les circonstances ne permirent pas à Bonaparte de mettre ce plan à exécution. D'ailleurs les ressources matérielles lui auraient manqué pour mener à bonne fin ce double travail.
C'est, paraît-il, en lisant le rapport de Lepère que Ferdinand de Lesseps conçut la pensée de reprendre le projet primitif. Le vice-roi d'Egypte, Saïd-Pacha, reieevait son mémoire le 15 novembre 1854, et quinze jours plus tard il l'autorisait à former sous sa direction la Compagnie universelle du canal de Suez. L'acte définitif de concession ne fut promulgué que le 5 janvier 1856 et les travaux ne commencèrent qu'en avril 1859. En même temps que le canal maritime, on creusait un canal d'eau douce de Zagazig au lae Timsah pour apporter aux travailleurs l'eau du Nil. En 1862, près de 16000 ouvriers, dont 12 000 fellahs, étaient répartis en trois grands chantiers : l'un du côté de Kantara, l'autre dans la tranchée de Toussoum au seuil du Sérapéum, et le troisième dans le seuil de Chalouf entre les lacs Amers et la mer Rouge. Les fellahs, habitués aux travaux de terrassement, rendirent de grands services. On n'eut d'ailleurs qu'à se louer de leur docilité. En 1869 les eaux de la Méditerranée s'unirent enfin à celles de la mer Rouge. Ismail- Pacha avait convoqué pour lès fêtes de l'inauguration les représentants de la presse européenne. La cérémonie fut des plus imposantes.
Le canal de Suez est aussitôt devenu la grande artère de navigation entre l'Orient et l'Occident. De Suez sur la mer Rouge à PpiM-Saïd, ville improvisée sur les bords de la Méditerranée et qui devient rapidement un des plus grands chantiers du monde, en passant par les lacs Amers, par le lac Timsah, par la ville nouvelle d'ismaïlia, et par les lacs Ballah et Menzaleh, le canal a 160 kilomètres de longueur, sur une largeur de 60 à 100 mètres et une profondeur moyenne de 8 à 10 mètres. Les dépenses se sont élevées à un demi-milliard. Les Français ont largement contribué à fournir les fonds nécessaires, mais il serait injuste de ne pas reconnaître que, s'ils ont été les promoteurs de l'entreprise, ils partagent avec le peuple égyptien la gloire de l'exécution.
Les Anglais s'étaient longtemps opposés à la construction du canal : ils n'ont pas tardé à comprendre qu'ils en profiteraient plus que tout autre peuple. Le canal, en effet, n'est-il pas la voie la plus directe entre l'Angleterre et les Indes? N'ont-ils pas désormais toute facilité, non seulement pour transporter des marchandises, mais surtout pour l'expédition rapide des troupes de renfort en cas de révolte de leurs sujets indiens? Aussi bien, avec leur esprit pratique, ils ont si bien compris les avantages du canal, qu'ils ont, en 1875, racheté les actions que le vice-roi Ismaïl, à court d'argent, leur vendit pour cent millions. Ils se sont en outre établis à Chypre pour mieux surveiller l'entrée du canal, et, tout récemment, sous prétexte de protéger l'œuvre de Lésseps, ils ont entrepris une campagne qui s'est terminée par leur établissement en Egypte (1882).
Ismaïl n'a pas été le témoin de cette audacieuse usurpation, qui modifie si étrangement la situation internationale de l'Egypte. Tout en introduisant dans sa vice-royauté d'utiles réformes, tout en travaillant à l'affranchir du joug de la Turquie et à augmenter son territoire, Ismaïl- Pacha eut le tort de conserver les procédés financiers d'un autre âge. Emprunts onéreux, dépenses exagérées, nul souci de l'équilibre budgétaire, la banqueroute de TÉgypte paraissait imminente. Les gouvernements français et anglais intervinrent pour défendre les droits des créanciers. Ismaïl accepta leur contrôle. Les représentants de l'Europe, tout en administrant les finances de l'Egypte avec autant d'intelligence que d'honnêteté, abusèrent peut-être de leur situation pour prendre peu à peu la direction des affaires politiques. Ismaïl se fatigua des surveillants qu'il s'était donnés, et voulut se débarrasser de leur tutelle. Les dissentiments s'aigrirent, et la crise ne put être terminée que par la démission d'Ismaïl, imposée par la Turquie.
L'Egypte avec son successeur Tewfik, prince instruit, intelligent, très accessible, comme tous les princes de la famille de Méhémet-Ali, aux idées européennes, mais sans énergie et sans décision, allait entrer dans une voie nouvelle. Ce ne sont plus les Français dont l'influence domine dans la vallée du Nil; ils y ont été remplacés parles Anglais, qui, fidèles à leur politique séculaire, ont, une fois de plus, récolté ce que nous avions semé.