‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 46 sur 76 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Anglais ne se sont occupés que tardivement de l'Egypte. Si Bonaparte ne les avait appelés^ pour ainsi dire, à sa suite, ils n'auraient pas songé à s'installer après lui dans le bassin du Nil ; mais ils comprirent lout de suite les avantages stratégiques et politiques de leur établissement en Egypte : aussi profitèrent-ils de leurs victoires d'Aboukir et de Canope, ainsi que du départ de nos soldats, pour s'établir fortement à Alexandrie. Sous prétexte de protéger le Delta contre une nouvelle attaque, pourtant peu probable, de la France, et même après la signature de la paix d'Amiens, ils faisaient mine de prolonger indéfiniment leur occupation. Si Bonaparte ne leur avait envoyé son aide de camp Sébastiani pour veiller à la stricte exécution des clauses du traité, ils ne seraient point partis, et encore leur général, Stuart, ne consentit à ordonner l'évacuation qu'après avoir pris les ordres de son gouvernement.

Quelques années plus tard les Anglais revinrent en Egypte. C'était en 1807. Sous prétexte de l'alliance offensive et défensive qui existait entre la France et la Turquie, et soi-disant pour empêcher un second débarquement des Français, ils se présentèrent à l'improviste devant Alexandrie, s'en emparèrent (15 mars), et marchèrent sur Rosette. Méhémet-Ali, bien conseillé par notre consul général Drovetti, s'avança à leur rencontre, les battit et les força à se rembarquer (19 août 1807). La leçon ne fut pas perdue. Les Anglais ne tentèrent plus de descente en Egypte; ils la savaient bien gardée, et ne voulaient se risquer qu'à coup sûr.

Ce qu'ils n'avaient pu faire par les armes, ils l'essayèrent par le commerce et furent plus heureux. Il est vrai que Méhémet se méfiait d'eux, et, malgré leurs offres de service, les tenait à l'écart, mais il ne pouvait

SSO LA CONQUÊTE DE LAFRIQUE.

empêcher les négociants d'écouler leurs marchandises, ni d'acheter les produits riches et variés de TÉgypte. Peu à peu s'établit dans le pays une clientèle anglaise. Avec la ténacité et l'esprit d'entreprise qui les ont toujours distingués, les Anglais ne se rebutèrent pas. On avait commencé par les tolérer : bientôt ils se rendirent nécessaires. Ce fut surtout lorsque Ismaïl-Pacha monta 3ur le trône que cette inflltration de l'élément anglais en Egypte prit de la consistance, non pas seulement parce que le vice-roi, toujours à court d'argent, trouvait dans les banquiers anglais des prêteurs complaisants, mais aussi parce que quelques-uns d'entre eux lui rendirent de réels services. Il serait injuste, dans cette rapide revue des conquérants de l'Afrique, de ne pas les citer à côté de nos ingénieurs et de nos savants. Ce furent surtout des explorateurs et des administrateurs. Nous savons déjà que la région des grands lacs où le Nil-prend sa source fut en partie découverte et reconnue par eux. Ce furent surtout des anti-esclavagistes résolus; s'ils ne guérirent pas, au moins essayèrentils courageusement de guérir cette plaie saignante encore de l'Afrique contemporaine.

On sait que l'Afrique a été de tout temps une pépinière d'esclaves. Sur les monuments égyptiens figurent déjà d'interminables files de captifs noirs, courbés sous le fouet de conducteurs impitoyables et pliant sous de lourds fardeaux. Les Phéniciens allaient chercher daiis les marchés de l'intérieur le bétail humain qu'ils revendaient avec d'énormes bénéfices dans les emporia de l'intérieur. A Rome, l'Afer était considéré comme bête de somme. Les Arabes ont continué la tradition, et les Européens, quand ils ont cherché des travailleurs pour leure plantations américaines, se sont encore adressés à cette misérable race noire traquée, pourchassée, mais toujours nombreuse et qui semble poursuivie par )a fatalité. Il est vrai que les nations civilisées ont enfin compris tout ce que présentait d'immoral et d'antisocial la traite des nègres. Elles ont décrété l'abolition de l'esclavage; mais ce qu'un gouvernement européen avait le droit d'imposer à ses sujets, comment le rendre exécutoire pour des roitelets africains, dont les esclaves constituent la principale et souvent l'unique richesse? Aussi l'esclavage s'est-il perpétué en Afrique malgré toutes les répressions» malgré toutes les réglementations, et il n'est que trop à craindre que, pour de longues années encore, l'Afrique ne soit toujours le grand marché des esclaves.

A l'heure actuelle, il existe en Afrique ce qu'on pourrait appeler trois territoii'es de chasse géographiquement distincts : le premier est au Soudan proprement dit; la ville de Kouka en est le centre. Le second.

plus important, se trouve dans le grand plateau qui sépare les lacs équatoriaux, le Zambèze et le Congo. Le troisième, situé au cœur même de TAfrique, embrasse la vallée du haut Nil. C'est le seul dont nous ayons à nous occuper pour le moment.

Entre les cataractes du Nil et les trois grands lacs où il prend sa source, c'est-à-dire sur une étendue de terrain qui équivaut à plusieurs France, s'étend un pays fertile, habité par une race qui ne demanderait que la protection d'un gouvernement énergique pour prendre une importance considérable et développer les admirables richesses du sol. Or cette contrée est dépourvue de toute espèce de gouvernement régulier. Chaque individu n'y connaît d'autre loi que son caprice. C'est là, plus que par^ tout ailleurs, que la force prime le droit, et que de sanguinaires despotes courbent sous leur joug des millions de nègres, qui se vengent de leur abjection par l'empoisonnement et l'assassinat. Ce beau pays, qui deviendrait si facilement un paradis terrestre, est le foyer de l'esclavage. Les traitants arabes, égyptiens et même européens s'y donnent rendez-vous pour exploiter à leur gré la marchandise humaine. Khartoum et Gondokoro leur servent de quartiers généraux. Us y organisent des bandes commandées par des officiers déserteurs, et les mettent au service des principicules nègres, qui s'entendent ensuite avec eux pour partager leur bétail humain. Aussi l'Afrique centrale devient-elle rapidement une terre de désolation. Des provinces entières, riches et peuplées, se convertissent en déserts. Les femmes et les enfants meurent par milliers, les villages sont brûlés, les champs dévastés, les indigènes, d'abord bienveillants pour les étrangers, leur deviennent hostiles. Ruine, désolation, crimes et massacres, tel est Tunique résultat de la traite.

Ismaïl-Pacha connaissait toutes les déplorables conséquences de cette institution. Résolu à la faire disparaître en remontant aux sources mêmes du mal, il fit demander à Baker, le découvreur de TAlbert- Nyanza, le plan d'une expédition militaire destinée à soumettre à son autorité les contrées au sud de Gondokoro, et à établir une ligne de stations militaires et d'entrepôts commerciaux. Baker, abolitionnisle déterminé, accepta avec empressement l'offre du Khédive, car il s'exaltait à la pensée de délivrer tant de victimes. Aussi mit-il une ardeur extrême aux préparatifs de l'expédition. Une véritable armée fut vite réunie. On lui adjoignit un personnel considérable de bateliers et de chameliers pour assurer le transport du matériel. Dès le premier jour Baker se heurta à des difficultés inattendues. Il avait pris les devants, et était arrivé à Khartoum, où il comptait trouver une flottille tout équi-

es

pée, mais les autorités égyptiennes étaient d'accord avec les marchands d'esclaves. On le reçut avec force compliments, mais on lui suscita mille embarras. Affectant une tranquillité qu'il était loin de ressentir, Baker réussit à se procurer trente-trois navires en mauvais état, avec lesquels il espérait pouvoir franchir les 2 320 kilomètres qui séparent Khartoum de Gondokoro. La route fut pénible, car, entre ces deux villes, le Nil coule dans une plaine immense, sans ondulations. Sa pente est par conséquent très douce, et les eaux, chargées de limon, exhaussent progressivement le fond du lit : aussi le fleuve se change-t-il en marais peu profonds, et la végétation aquatique, toujours puissante dans les régions intertropicales, acquiert une vigueur extraordinaire. Les herbes marécageuses forment par leur enchevêtrement un inextricable lacis, et arrêtent la marche des navires même à vapeur. Il fallut souvent creuser des tranchées à coups de sabre à travers ces obstacles. Non seulement les travailleurs étaient exposés pendant le jour aux insolations et pendant la nuit aux miasmes délétères, mais encore il leur arrivait de mettre le pied ou la main dans la gueule d'un crocodile ou d'être attaqués par quelque hippopotame troublé dans son repos. On arriva pourtant à Gondokoro, mais l'armée était exténuée, décimée par la maladie et les désertions, et on n'était qu'au début de la campagne.

Les traitants avaient installé à Gondokoro la principale de leurs stations. Le plus riche d'entre eux, un certain Abou-Saoud, avait même enrégimenté les plus féroces indigènes de la région, les Baris, et le^ avait dressés au métier de pour\oyeurs de chair humaine. Baker, sans tenir compte de leurs menaces, prit officiellement possession de la province au nom du Khédive (26 mai 1871), et bâtit un fort. Attaqué par les Baris, il emporta le principal de leurs villages, Belinian, et, bien qu'il ne lui restât plus que 210 hommes pour continuer sa marche vers le sud, il voulut remplir son mandat jusqu'au bout, et rentra en cam* pagne (22 janvier 1872).

Le pays parcouru était splendide. On aurait dit un parc anglais, avec des arbres magnifiques, de fertiles vallées, de claires rivières qui bondissaient sur des roches couvertes d'acacias. Les indigènes étaient doux et honnêtes, mais corrompus par l'esclavage. Les traitants, en effet, s'étaient établis à demeure dans cette belle région, dont ils mettaient la population en coupe réglée. Abou-Saoud avait pris les devants et averti ses collègues. 11 avait même eu l'impudence d'annoncer Baker comme un négrier plus redoutable que les autres. Aussi les indigènes, naïfs et crédules, avaient-ils grând'peur de lui. Il lui fallut beaucoup de

paroles pour leur prouver qu'il venait en libérateur et non en chasseur d'hommes, et encore ne le crurent-ils que lorsqu'ils le virent arrêter les caravanes et délivrer les esclaves.

Le principal foyer de la traite était à Hasindi, la capitale de rOunyoro. Baker n'avait le droit de considérer sa tâche comme achevée que s'il imposait ses volontés au tyran de l'Onnyoro, un certain Kebba-

COMBAT À BBLINIAN

Rega. Il n'avait plus à sa disposition que 112 soldats, mais il n'en était plus à compter les obstacles. D'ailleurs il croyait accomplir une mission, et, comme tous ses compatriotes, qui allient si bien le mysticisme à l'esprit pratique et mercantile, il considérait comme une obligation de conscience cette pointe hardie à travers un pays fertile. Les Égyptiens arrivèrent donc à Masindi, et, le 14 mai 1877, Baker prit possession de rOunyoro au nom d'Ismaîl. Les indigènes, un instant étonnés, attaquèrent bientôt les nouveaux arrivés. Il fallut livrer des combats acharnés, incendier la capitale sauvage, et faire durement sentir aux

assaillants la supériorité dés armes et de la tactique européennes. Encore Baker comprit-il que la nécessité s'imposait à lui de battre en retraite, ou du moins d'arriver jusque sur le terriloii*e d'un certain Rionga, ennemi déclaré de Kebba-Rega (14 juin 1877).

Cette retraite est un des épisodes les plus dramatiques de l'histoire contemporaine. En comptant les enfants et les domestiques, Baker n'avait plus sous ses ordres que 158 personnes, et c'est au milieu de multitudes fanatisées, par des forêts d'herbes rudes et épaisses, hautes de deux à trois mètres, qu'il fallait se frayer un chemin. A peine la petite troupe s'était-elle mise en marche, que le tambour de guerre résonna dans toutes les directions, et qu'on entendit à travers les herbes le frémissement d'une multitude en armes. La bataille commença. Elle dura sept jours, incessante, acharnée. « Je ne puis m'expliquer, a écrit Baker, qu'ils ne nous aient pas écrasés, si ce n'est en supposant qu'à travers les hautes herbes, nos balles en atteignirent beaucoup, tellement ils étaient serrés. Pendant sept jours nous eûmes à combattre du matin au soir, ne voyant jamais Tennemi. Si la discipline des soldats n'eût été aussi admirable, jamais nous n'aurions pu effectuer une telle retraite. On ne pouvait voir que cinq hommes devant soi et autant derrière, mais nous communiquions au moyen de clairons. Sans le clairon d'arrière-garde, qui sonnait halte dès qu'un homme était blessé, ou une femme trop fatiguée, notre ligne aurait été coupée, et, dès lors, c'était fait de nous. »

Le 24 juin on dépassa enfin les hautes herbes. Rionga accourut. Non seulement il prodigua les soins de l'hospitalité à ses nouveaux amis, mais encore il convoqua les chefs des environs, et, d'un commun accord, l'abolition de la traite fut décidée. Baker le nomma lieutenant du Khédive, roi de l'Ounyoro, et lui laissa 70 hommes pour organiser et exercer les indigènes. Avec les 40 soldais qui lui restaient, il rallia les garnisons qu'il avait laissées sur la route, battit Abou-Saoud et les traitants qui avaient eu l'audace de l'attaquer sans provocation, et délivra tous les esclaves, qu'il renvoya dans leurs districts respectifs. La plupart d'entre eux étaient comme stupéfaits de leur délivrance. Ils avaient peine à y croire. Les chefs de bande, effrayés par les succès constants de Baker, jurèrent de cesser leur honteux commerce et de quitter le pays. Donc tout s'annonçait bien. Baker avait battu le plus puissant des souverains protecteurs de l'esclavage, dispersé les négriers, et répandu parmi les indigènes une terreur salutaire de ces bandits. Il avait en outre annexé à l'Egypte d'immenses territoires. Son mandat était rempli. Il prit congé de ses soldats (26 mai 1878), qui, sans égards

pour la discipline, lui baisèrent les mains et fondirent en larmes. La communauté des périls n'est-elle pas le lien le plus solide de Testime et deTamitié?

Arrivé au Caire, Baker ne reçut pas l'accueil que méritaient ses services. On mettait en doute l'efficacité de ses efforts pour supprimer la traite. On laissait même entendre qu'il avait surtout cherché à se tailler une

Page 1