EN MARCHE DANS LES GRANDES HERBES
principauté en Afrique, ou tout au moins à préparer les voies à l'Angleterre. Enfin on répandait le bruit que le Khédive prétait de nouveau l'oreille aux perfides insinuations des négriers. Baker dédaigna ces rumeurs et fit bien, car Ismaïl, après lui avoir témoigné sa reconnaissance, lui donna pour successeur le colonel Gordon, qui continua glorieusement et utilement son œuvre.
Gordon, Anglais comme Baker, joignait comme lui à un ardent patriotisme la généreuse ambition d'arracher les peuples barbares du centre de l'Afrique aux tristes fléaux qui les déciment. Il savait inspirer
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à ses officiers la noble ardeur et Tesprit de dévouement qui ranimaient. Ce fut même son grand mérite que de grouper autour de lui une phalange d'hommes d'élite, de nationalités diverses, auxquels il laissa la plus grande initiative dans les missions qu'il leur confia, Ghaillé-Long, Linant de Bellefonds, Gessi, Mason, Schnitzler, etc. Le nouveau gouverneur général aurait voulu, tout en continuant l'œuvre de Baker, consolider la domination égyptienne dans les provinces nouvellement annexées : mais il n'aimait pas à risquer le tout pour le tout ; il lui répugnait d'envoyer des soldats en expédition sans être sûr de pouvoir les ravitailler. Aussi résolut-il de diriger tout d'abord des reconnaissances dans toutes les directions. Chacun de ses lieutenants serait de la sorte employé selon ses aptitudes spéciales, et un échec, si grave qu'il fût, serait réparé et ne compromettrait pas l'avenir de l'œuvre comimencée. On avancerait lentement, mais sûrement. C*est ainsi que Ghaillé-Long explora le Victoria-Nyanza et fit connaître le souverain le plus important de la contrée, M'tésa. Il ne réussit à rejoindre Gordon qu'après avoir soutenu une bataille en règle contre Kebba-Rega. Quelques semaines plus tard, le même Ghaillé allait visiter le pays *des Niam-Niams à l'ouest de Gondokoro, et entrait en relations avec ces belliqueux anthropophages. Linant de Bellefonds se rendait à la cour de M'tésa, le nouvel allié de l'Egypte, et en obtenait Tautorisation de visiter les grands lacs, mais il était attaqué à Timproviste par les féroces Hoorzis, sujets de Kebba- Rega, et tombait dans une obscure rencontre. Gessi et Mason s'embarquaient sur le M'voutan Nzighé malgré l'opposition des riverains, et en étudiaient avec soin la topographie. Le bassin du Mil presque tout entier était donc reconnu et exploité.
Gordon ne voulut pas commencer sa grande campagne anti-esclavagiste avant d'avoir assuré ses flancs. Une armée égyptienne, commandée par Zuber-Pacha, s'était emparée du Darfour en 1873, mais on ne connaissait ni le pays, ni même la route qui y conduisait le plus directement. Gordon envoya deux de ses lieutenants, Pardy et Colston, étudier celle des nouvelles provinces. Le premier suivit la route ordinaire des caravanes de Khartoum à El-Fasher, et le second traça une route nouvelle à travers de grandes plaines ondulées, couvertes de prairies et de mimosas ; c'est-à-dire qu'on pouvait désormais, en cas de révolte, marcher de deux côtés à la fois sur le Darfour et le contenir.
Rien ne pouvait plus arrêter la marche en avant des troupes égyptiennes. Gordon, en stratégisle consommé, s'occupa aussitôt d'établir des postes militaires, solidement reliés entre eux, et situés de manière à
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commander le pays et à assurer d'une manière absolue les communia cations avec sa base d'opérations. Des garnisons furent donc installées dans les camps retranchés de Gondokoro, Fatiko, Fouira, Mix>oli, etc. Le chef nègre Rionga fut investi de lautorité suprême sur tous les pays au sud de Fatiko. Gordon s'occupa ensuite de punir les assassins de Linant de Bellefonds, et surtout l'ennemi le plus déterminé de la domination égyptienne, Kebba-Rega ; mais le chef indigène céda la place et s'enfuit. Vainqueur sans combat, le gouverneur général, afin de prévenir toute velléité de rébellion, établit alors de nouveaux postes militaires à Urondogani et à Magungo sur le M'voutan Nzighé, et assura leurs communications avec Gondokoro. Ainsi se trouvait consommée l'annexion à l'empire égyptien des provinces équatoriales ; ainsi était détruit un des principaux foyers de l'esclavage; ainsi étaient gagnées à la civilisation, d'énormes étendues de territoire et de nombreuses populations. Pourquoi ces conquêtes ont-elles été si éphémères! Pourquoi ces malheureuses régions se débattent-elles, en ce moment encore, sous une épouvantable oppression I
On sait déjà que le khédive Ismail avait abusé de la complaisance avec laquelle les banquiers européens consentaient à lui prêter de l'argent. U avait dépensé sans compter et refusait les garanties réclamées par les puissances pour ceux de leurs nationaux dont il avait si facilement prodigué les économies. Il fut déposé en 1879 et son fils Tewfik élevé à sa place sous la tutelle de la France et de l'Angleterre. Peu après éclata une révolte militaire qui fut écrasée par les Anglais que commandait Wolseley, à Kassassin,à Tell-el-Kébir, auCaireetàKafi-Douar. Arabi-Pacha, le chef des révoltés, avait, pendant sa courte souveraineté, rappelé des provinces équatoriales toutes les troupes disponibles. Ce fut un grand malheur. Un fanatique ou un ambitieux, le mahdi Mohammed-Achmed, profita du départ des Égyptiens pour soulever ces provinces contre la domination anglaise. Ce n'était pas seulement au nom de la religion et de la nationalité qu'il parlait, mais au nom des intérêts. Les indigènes étaient, il est vrai, indifférents à la religion du nouveau prophète, mais ils avaient été taxés par les Égyptiens au delà de leurs forces, et ils étaient exaspérés contre la tyrannie financière et les * exactions des pachas : aussi accoururent-ils en foule sous les étendards du Mahdi, et, en même temps qu'eux, les marchands d'esclaves, qui n'avaient pas oublié les efforts de Gordon et de ses lieutenants contre leur honteux trafic.
Alors s'engage une lutte inexpiable, dont on connaît mal les incidents, mais qui couvre de sang et de ruines les malheureuses provinces de
rÉquateur. LesMahdistes sont d'abord battus à Douem et è Obéid(1880), mais ils réparent sans peine les vides faits dans leurs rangs et retournent à la charge. Puisque l'Angleterre avait pris le Khédive sous sa tutelle, et que ses soldats occupaient l'Egypte, le devoir s'imposait à elle de défendre les récentes conquêtes d'Ismaïl contre les assauts de la barbarie; mais elle ne s'est jamais piquée de générosité, et, sous prétexte que les provinces équatoriales n'avaient pas été comprises dans la sphère d'occupation du contingent anglais, elle refusa d'étendre aussi loin sa responsabilité. Cette politique égoïste était des plus maladroites. Trois défaites ou plutôt trois catastrophes successives allaient bientôt la punir de son intempestive neutralité.
LesMahdistes comprenaient d'instinct que le nombre unirait par remporter sur la tactique et ne cessaient d'inquiéter les rares soldats anglais disséminés à la frontière. En mars 1883, le général qui les commandait, Hicks, venait de recevoir quelques renforts. Bien qu'il connût l'écrasante supériorité du Mahdi, le peu de stabilité et l'indiscipline de ses propres soldats, il crut pouvoir prendre l'offensive. Ses officiers d'étatmajor lui prédisaient un désastre. 11 ne voulut rien entendre et poursuivit sa route. L'armée fui surprise par les légions du prophète et anéantie dans un défilé inconnu du Khordofan, à Kashgill (3 novembre 1883). Valentin Baker, le successeur de Hicks, voulut réparer cet échec. Lui aussi n'écouta personne. 11 désobéit même au Khédive, qui lui avait recommandé de n'attaquer l'ennemi que dans les conditions les plus favorables. En janvier 1884 il entra en campagne à la tête de 3 746 hommes et rencontra les Mahdistes à Trinkitat (4 février). Ce ne fut pas une bataille, mais une extermination; « Les assaillants montraient le plus grand mépris pour les soldats égyptiens. Ils les saisissaient au cou et leur coupaient la gorge. Paralysées par la peur, les troupes du gouvernement tournaient le dos, aimant mieux être massacrées que défendre leur vie. Ils jettent leurs carabines par centaines et s'agenouillent, levant les mains jointes et clamant merci. » 2373 d'entre eux tombèrent ainsi victimes de leur lâcheté et de l'imprudence de leur général.
Cette double victoire exalta jusqu'au délire le fanatisme des Mahdistes. Du jour au lendemain toutes les conquêtes d'Ismaïl étaient perdues, les provinces acquises par Méhémet étaient menacées et l'Egypte elle-même inquiétée. Le flot des assaillants venait en effet battre les murs de Khartoum, et déjà les émissaires du prophète annonçaient la chute prochaine de la dernière citadelle égyptienne. C'est à ce moment que Gordon rentra en scène. Il avait donné sa démission en 1879, à la chute d'Ismaîli
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et, après diverses missions dans les Indes et au Cap, avait regagné TAngleterre. On espéra qu'il aurait encore assez d'ascendant sur les indigènes pour obtenir le rapatriement des garnisons disséminées dans le Soudan, et on le pria de se rendre à Khartoum pour essayer de sauver la situation. L'ascendant moral n'était déjà plus suffisant. Gordon aurait Ad accomplir sa mission à. la tête d'une forte armée, mais il était lui-même plein d'illusions, et s'imaginait qu'avec une baguette blanche et quelques discours il forcerait à reculer les bandes mahdistes. Il réussit en effet à rentrer à Khartoum (18 février 1884), mais ne tarda pas à y être bloqué et demanda des secours. Les Anglais, secoués par le danger, ne les lui marchandèrent pas. Une armée fut rapidement organisée et remonta le Nil sur bateaux à vapeur, afin d'arriver plus rapidement à Khartoum. Le 17 janvier 1885 le général Herbert Stewart rencontra les Mahdistes à Aboukléa. Ils voulurent lui barrer le passage. Les Anglais furent cette fois vainqueurs et poursuivirent leur marche sur Khartoum. Il était déjà trop tard. Le 26 janvier les Mahdistes avaient pénétré dans la ville, par suite de la trahison de Faraq-Pacha, et avaient tout massacré. Gordon périt un des premiers. Près de 7000 soldats furent égorgés de sang-froid après avoir rendu leurs armes. Quant aux habitants échappés à la mort, on les réduisit en esclavage. La chute de Khartoum était un véritable recul pour la civilisation. Le Darfour, leKordofan, le Sennaar, le Bahr el-Ghazal, la région des lacs étaient au pouvoir des Mahdistes, et bientôt, sur tout cet immense Soudan égyptien, l'esclavage étendit de nouveau ses ravages. Telle était la terrible punition de l'cgoïsme anglais ! Certes ce n'est pas ainsi que nos compatriotes, s'ils avaient été chargés de la protection du Khédive, auraient compris leurs devoirs. S'il est vrai qu'il en est des nations comme des individus, et que tôt ou tard les fautes sont punies, l'Angleterre expiera durement cette méconnaissance de ses devoirs politiques et de ses obligations morales!
Aujourd'hui que la barbarie a repris possession de ce beau domaine, et que les hordes mahdistes ont donné toute licence aux marchands d'esclaves, on ne sait trop ce qui se passe dans les provinces équatoriales. Les Européens, en effet, ne s'y hasardent plus : ils seraient impitoyablement massacrés ; mais il est probable que, de nouveau, les indigènes sont mis en coupe réglée, et qu'un long sanglot d'épouvante s'élève et grandit à travers ces pays riants et fertiles. L'Europe interviendra-t-elle? Il faut l'espérer et le croire. En tout cas l'Angleterre, qui a compris sa faute, a commencé à la réparer en venant au secours d'une poignée d'hommes que les hasards de la guerre avaient épargnés, et qui s'étaient main-
tenus, comme un îlot battu par la tempête, au milieu des Mahdistes. Un des lieutenants de Gordon, le docteur allemand Schnitzler, plus connu sous le nom d'Emin Hakim, « le fidèle médecin », avait déjà rempli de délicates missions auprès des rois M'tésa et Kebba-Réga. Élevé en