‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 48 sur 76 · GORDON-PACHA · texte numérisé non relu

GORDON-PACHA

1878 à la dignité de bey, il fut chargé d'administrer la province d'Equatoria, la plus méridionale de celles qui avaient accepté la suzeraineté égyptienne. Il ne fut pas rappelé à temps, lors des désastres subis par l'armée anglaise, et se vit bientôt séparé de ses compagnons d'armes et comme noyé au milieu des bandes mahdistes. Deux explorateurs, Junker et Casati, l'avaient rejoint. On les croyait perdus tous les trois,

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mais ils ne se découragèrent pas, et, bien secondés par leurs soldats égyptiens, résolurent de résister jusqu'à ce qu'on leur envoyât des secoui's. Ces secours se firent longtemps attendre. Le 16 novembre 1884 Emin se plaignait, dans une lettre qui, par hasard, arriva à destination, de ne pas avoir reçu de nouvelles de Khartoum depuis dix-neuf mois. Un an plus tard, le 31 décembre 1885, il annonçait que, toujours sans nouvelles, il avait fait de nécessité vertu et avait été assez heureux pour repousser les Mahdistes à Rimo dans le Makraka. « Je ne saurais assez louer, écrivaitil, l'admirable dévouement de mes soldats nègres: pendant une longue guerre qui, pour eux, il faut le dire, n'offre aucun avantage, privés depuis longtemps des choses les plus nécessaires à la vie, ne recevant plus de paye, ils se sont battus vaillamment, et quand, dévorés par la faim, après dixneuf jours de souffrances et de privations incroyables, leur force était épuisée, quand le dernier cuir de leur dernière botte a été mangé, ils se sont lancés au milieu de la troupe ennemie et ont réussi à passer. » Cette lettre parvint à son adresse et causa une impression profonde en Angleterre. On discuta aussitôt les voies et moyens pour porter secours à cette petite troupe de héros. Les Anglais, il faut leur rendre cette justice, sont expéditifs et dépensent ^ns compter lorsqu'ils croient engagé l'honneur national. Des sommes importantes furent bientôt réunies, ^t trois expéditions furent successivement envoyées à sa recherche. La première, conduite par Fischer, débarqua à Zanzibar en mai 1885. En présence du refus obstiné du maître de l'Ouganda, qui lui barrait l'accès du lac Victoria, elle dut revenir à la côte orientale (14 jiiillet 1886). La seconde expédition était dirigée par un voyageur autrichien, déjà connu par une belle exploration du Soudan et du Sahara, le docteur Lenz. Débarqué à Tanger le 13 novembre 1879, Lenz avait traversé tout le Maroc, franchi l'Oued Drâa (avril 1880) et était arrivé àTombouctou (l*' juillet), que nul Européen n'avait revu depuis Barth. Il avait ensuite gagné le poste de Médine, sur le haut Sénégal, où les officiers français lui avaient fait un cordial accueil et donné le moyen d'arriver à Saint-Louis. I^enz était donc désigné pour diriger cette entreprise de secours. Il avait choisi la voie du Congo. Retenu à Léopold ville jusqu'au commencement de 1886, il pénétra jusqu'à Stanley Falls, mais ne put se frayer un chemin jusque dans la région des grands lacs. Découragé et à bout de ressources, il fut obligé de se rabattre sur les lacs Tanganyka et Nyassa, de descendre le Chiré et de s'embarquer à destination de Zanzibar, où il arriva en janvier 1887. Il augmentait le nombre des hardis explorateurs qui avaient traversé l'Afrique de part en part, mais il n'avait pas dégagé Emin.

Cet honneur était réservé à Stanley. L'intrépide voyageur, déjà fier d'avoir retrouvé Livingstone, s'engagea à ramener Emin, et se fit désigner par le comité anglais pour diriger une troisième expédition de secours. Cette expédition, dont les détails ont été réceniment publiés dans un livre retentissant, les Ténèbres de l'Afrique^ ressemble à un roman d'aventures. En stratégiste habile, au lieu de se porter directement par Zanzibar et la région des grands lacs à l'aide du pacha, Stanley prit

ENIN-PÀCHA

l'Afrique à revers, et partit de l'Atlantique et des rives du Congo. Il allait, il est vrai, s'enfoncer dans des régions inexplorées, et aurait à lutter non seulement contre les tribus sauvages, mais encore contre les Arabes, chasseurs d'esclaves, qui ont profité des ravages exercés par les Mahdistes pour s'avancer progressivement dans le bassin du grand fleuve africain ; mais Stanley n'est pas homme à reculer devant l'inconnu, et ne redoute pas la bataille. D'ailleurs il croyait avoir assuré sa base d'opérations en s'alliant au plus connu des traitants arabes, Tippou- Tib. Près de six cents Zanzibarites, commandés par des officiers anglais,

avaient été spécialement engagés. La petite armée, transportée du Cap aux bouches du Congo, remonta ce fleuve jusqu'à son confluent avec TAruwemi, et, par cette rivière, atteignit Yamboura. Au delà commençaient les ténèbres de TAfrique. Stanley laissa en réserve la moitié de ses hommes, commandés par le major Bartelott, renvoya les bâtiments et s'engagea dans la gigantesque forêt, la sylve mystérieuse, ainsi qu'il Ta nommée, qui s'ouvrait devant lui.

Pendant cent soixante jours les Zanzibarites et leur chef marchèrent st)us les grands arbres sans apercevoir le soleil. Ce qu'ils souflrirent est inexprimable! La fièvre, la famine, les erreurs de route, les flèches empoisonnées des sauvages, une fatigue excessive, la lutte contre les tribus féroces, les ténèbres continues, la désertion et la trahison, on se demande comment un seul homme a pu si longtemps non seulement rester maître de lui, mais encore ne pas succomber à la lourde responsabilité qui l'écrasait. Lorsque, dans le dramatique récit qu'il a composé de son voyage, on s'engage avec lui sous ces voûtes de feuillages sombres, quand on le suit pas à pas dans sa lutte contre les lianes inextricables, contre lès troncs d'arbres renversés, contre les serpents qui le menacent, contre les brouillards qui l'étouffent, on éprouve la terreur sacrée qui, dans la Jérusalem délivrée, glace les croisés lorsqu'ils attaquent la forêt enchantée. Aussi partage-t-on la joie des Zanzibarites quand ils abordent enfin une plaine ondulée, verte comme un gazon anglais, et qu'ils voient briller le soleil. « Nous semblions des hommes arrachés à la captivité d'un cachot. Plus d'entraves! Libres désormais! Échappés à la pourriture et à l'humidité, nous entrions dans une atmosphère douce et pure. Nous avions échangé les ténèbres et l'obscurité pour une lumière divine et un air qui nous apportait la santé. »

En février 1889 Stanley arriva enfin sur les bords du lac Albert et rejoignit Emin. Plus de la moitié des Zanzibarites manquaient à l'appel. Qu'importe! Le but était atteint, mais l'œuvre n'était pas terminée, Emin était bien retrouvé, mais non pas ramené, et voici qu'il ne voulait plus revenir à la côte. Il s'était habitué à son gouvernement de TEquatoria, où les Mahdistes, le jugeant inexpugnable, le laissaient tranquille, et les soldats égyptiens, satisfaits de leur sort, attachés à leurs harems et à leurs plantations, ne tenaient plus à être rapatriés. C'est alors que le vaudeville succède au drame. Stanley se croirait déshonoré s'il rentrait en Europe sans Emin, mais Emin résiste, et aux obsessions de plus en plus violentes de TAméricain oppose la force d'inertie. Use décide enfin à partir après avoir subi pendant cinquante-deux jours les raisonnements

et les objurgations de son sauveteur patenté. Ce fut une véritable migration que le voyage de l'interminable caravane, avec ses femmes et ses enfants, ses convois de bagages et ses bêtes de somme; mais Stanley la dirigeait, et il la fit respecter par les belliqueuses tribus de l'Ouganda et de rOunyamouési, dont il traversait le territoire. Chemin faisant, on longea les monts de la Lune, ces Alpes africaines qui n'avaient encore été qu'entrevues, et, après huit mois de marche, le 14 décembre 1889, on arriva enfin à Bagamoyo. L'infortuné Emin n'atteignit les rivages de l'océan Indien que pour tomber par une fenêtre et entrer à l'hôpital. Combien aurait-il préféré échapper à son sauveur et se maintenir dans le paradis terrestre de l'Equatoria, dont les avenues sont aujourd'hui fermées pour les Européens 1

Le résultat le plus clair de l'expédition de Stanley^ est en effet d'avoir, pour de longues années, replongé dans la barbarie une province africaine. Il a, de plus, exaspéré les tribus dont il a traversé le territoire, et ses continuateurs auront fort à faire pour effacer cette première impression. Il est vrai que les résultats géographiques du voyage sont de la plus haute importance. Il a ajouté à la carte de l'Afrique tout le cours supérieur de l'Aruwemi, et signalé les sources de ce cours d'eau, l'Itouri et l'Ibourou. Il a reconnu et étudié dans la grande forêt des tribus de nains, les Pygmées dont Hérodote avait entendu parler, les Akkas que Schweinfurth avait entrevus, et il a soigneusement étudié leurs mœurs étranges. 11 a relevé beaucoup d'erreurs sur la véritable situation des lacs Albert-Edouard et Ukerewé. Il a enfin en quelque sorte découvert le majestueux massif que dominent les hauteurs et les neiges immaculées du Rouvenzori, de ce « roi des nuages », des flancs auquel s'épanchent la Semliki, la Katouga, le Kafour, le Hississi. Comme découvreur, son œuvre est grandiose; comme civilisateur, elle est médiocre. Il a compromis en effet l'œuvre de ses devanciers, et les Hahdistes sont aujourd'hui les maîtres incontestés des trois cinquièmes au moins du bassin du Nil. Un des trois grands marchés de l'esclavage est ouvert de nouveau, et, au moment même où nous écrivons, de longues caravanes humaines sillonnent, en les arrosant de leur sang, ces plaines fécondes où devraient grandir des nations heureuses ; mais ce que la civilisation a perdu, la civilisation peut le l'egagner. Une première conquête avait réussi : pourquoi désespérer de l'avenir

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