ABD-EL-KADER
comme lettre morte, nous infligea le désastre de la Mactah et s'empara de presque toute la province d'Oran. Il fut battu à son tour à THabrah et à la Sickack (1836), mais le général Bugeaud compromit sa victoire en accordant à l'émir le traité trop avantageux de la Tafna, qui lui assurait la possession des provinces d'Oran et de Tittery et la suzeraineté sur toutes les tribus arabes (1837).
Abd-el-Kader profite de cette reculade de la France pour mieux asseoir sa domination et pour se préparer à la grande guerre par laquelle il
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espère nous chasser définitivement de l'Algérie. Il forme des régiments d'infanterie régulière, augmente considérablement sa caTalerie» organise un corps d'artillerie, et improvise tout un système de places fortes. Il réduit les tribus indépendantes, et, deux ans plus tard, se trouvant prêt, nous déclare la guerre. L'Algérie tout entière se soulève. Nos colons sont massacrés jusque dans la Melidja, mais les Français, surpris, résistent avec opiniâtreté, surtout à Djemila et à Mazagran. L'émir est même battu à l'Afroun ; mais nos efforts sont décousus, aucun plan d'ensemble ne préside aux opérations, et, malgré les qualités réelles et la bravoure de quelques-uns de nos généraux, Changarnier, Duvivier, Lamoricière, duc d'Orléans, Bedeau, Cavaignac» la résistance arabe semble devoir se prolonger indéCniment.
Bugeaud, nommé gouverneur général en 1841, adopte un plan raisonné, et y conforme rigoureusement tous ses actes. Il commence par s'assurer une base d'opérations solide en occupant fortement le littoral, puis il s'empare des places centrales qui doivent nous donner la possession du Tell, Mascara, Tagedempt, Médéah, Tlemcen, Milianah, Boghar; enfin il enfonce des colonnes mobiles dans le désert et poursuit l'émir sans trêve ni relâche. Ce plan réussit si bien qu'Abd-el-Kader, privé de ses places fortes et même de sa smalah, enlevée par un coup de main du duc d'Aumale (1843), est réduit à fuir presque seul au Maroc. Abder-Rahman, sultan du Maroc, non seulement ne veut pas livrer le fugitif, mais encore nous déclare la guerre. La bataille de l'isly et le bombardement de Tanger et Mogador modifient ses dispositions. Dès l'année 1845 il signe avec la France un traité de frontières et s'engage à refuser tout asile à l'émir.
En 1845*éclate en Algérie une nouvelle insurrection fomentée par l'infatigable Abd-el-Kader. L'émir surprend à Aïn-Temouchen et à Sidi- Brahim deux corps français; mais ce sont ses derniers succès. Poursuivi à outrance et entouré de tous côtés par^nos colonnes mobiles, il est obligé de se rendre (23 décembre 1847) et est conduit en France, puis relâché à condition de ne plus remettre les pieds en Algérie. Il tint parole et mourut à Damas. Pendant ce temps ses lieutenants étaient battus et obligés de renoncer à la grande guerre. Il y aura désormais de la part des Arabes des révoltes partielles et des guets-apens isolés, mais la résistance nationale semble brisée. Si pourtant les Arabes se sont inclinés devant le fait accompli, ils ne l'ont pas encore accepté, et il faut tenir compte de leur opposition, de leurs rancunes incessantes et de leurs espérances de revendication future.
Les Kabyles, cantonnés dans leurs montagnes» n'auraient peut-être pas mieux demandé qu'à vivre en paix avec nous. En 1839, sollicités par Ahd-el-Kader à entrer en lutte avec nous et à reconnaître sa suprématie, ils avaient refusé. Ce n'était nullement par affection pour nous» mais parce qu'ils entendaient rester libres et se soustraire à toute autorité. Bugeaud ne comprit pas cette attitude, et affecta de ne voir en eux que des ennemis. En 1844 il commença la guerre de Kabylie et s'ouvrit l'entrée du pays parla victoire d'Ouarez-Eddin. Ce fut une guerre atroce, pleine d'actes de sauvagerie, de pillages, d'incendies. Les Kabyles, exaspérés, se défendaient avec opiniâtreté. En 1846 et en 1847 la même
LA CRâTB DES AÏT-IRATÈN. FORT-NATIOIIAL
expédition recommença. Elle fut signalée par d'importantes victoires (Azrou), mais aussi par les mêmes actes condamnables de cruauté gratuite. De là des révoltes sans On, des surprises et des assassinats de chaque jour. De là un danger véritable. Il fallait en finir avec cette résistance qui, en se prolongeant, compromettait la sécurité de la colonie. En 1857 la Kabylie fut cernée par les trois colonnes des généraux Mac- Mahon, Yousouf et Renault, qui se réunirent au centre du pays après avoir tout broyé sur leur passage (bataille d'Ichériden). Le maréchal Randon acheva la soumission du pays par la construction du fort Napoléon, aujourd'hui Fort-National, au niilieu de la grande Kabylie» dans une position presque inexpugnable.
Est-ce à dire que toute lutte soit terminée en Algérie? Malheureusement non. Après les désastres de 1871, l'Algérie, dégarnie de troupes, se souleva et ce fut en Kabylîe que la lutte fut la plus acharnée. Les indigènes, sous la conduite d'un chef arabe de grande naissance, Mokrani, 'se réunirent en masse et assiégèrent Fort-National. La défense fut aussi vive que l'attaque, et les assiégés furent secourus à temps. Ce fut la dernière grande insurrection. Depuis lors une ère de prospérité s'est ouverte pour l'Algérie. Elle n'est pourtant pas tout à fait soumise. Il reste encore des ferments de révolte parmi les Arabes à peu près libres du désert, et les Kabyles n'ont pas renoncé à leur autonomie. Si donc le sort de l'Algérie semble assuré, nous ne sommes pourtant pas encore à l'abri des nouvelles révoltes et des guerres nouvelles. Il nous faut porter nos armes et notre civilisation jusqu'au cœur du Sahara, arriver au Soudan et au Sénégal, et par le commerce nous attacher ces populations hésitantes. Ce sont les bienfaits de la paix qui seuls nous vaudront la possession définitive de l'Afrique française. Celle grande œuvre de rénovation sociale a été sérieusement entreprise, résolument poursuivie, et d'énormes progrès ont été réalisés en peu de temps.
La principale difficulté a été de trouver le régime politique qui convenait à la colonie. Plusieurs systèmes administratifs furent successivement essayés. Un singulier antagonisme s'était établi entre les civils et les militaires. Les uns voulaient faire prédominer l'élément civil, et les autres l'élément militaire. Selon l'opinion dominante, on passait brusquement d'un régime à l'autre. Pendant tout le règne de Louis-Philippe prédomina l'administration militaire, et c'était une nécessité aux premiers jours de la conquête ; mais les bureaux arabes, ainsi qu'on nomma les conseils, dirigés par des officiers français, qui furent chargés de la direction politique et administrative, de la rentrée des impôts, de la police, de la justice sommaire, et de la conduite des goums ou cavaliers auxiliaires, s'ils rendirent d'importants services, commirent aussi de regrettables abus. La République de 1848 rétablit l'administration civile. Avec Napoléon III l'élément militaire reprit la prépondérance, mais sa chute fut bientôt rendue inévitable par le malheureux essai de formation d'un royaume arabe et d'un camp français (18B3), et par la terrible famine de 1867, qui anéantit des tribus entières. Survinrent . la guerre de 1870 et la chute de l'Empire. Les Algériens reviennent à l'administration civile, et, après avoir prématurément appliqué des réformes qui provoquent des insurrections partielles, se contentent de changements modérés et nécessités par les circonstances. L'Algérie est
aujourd'hui administrée par un gouverneur général civil, assisté d'un conseil de gouvernement. Elle est divisée en trois départements, qui comprennent chacun un territoire civil et un territoire militaire, le premier augmentant sans cesse aux dépens du second par la transformation successive des communes dites mixtes en communes dites de plein exercice.
Les progrès de la colonisation furent lents. On hésitait en effet sur le .système à employer. Les uns niaient jusqu'à la possibilité de la colonisation. Les autres voulaient que, d'après la coutume anglaise, on exterminât les indigènes pour les remplacer par des Européens. Napoléon III rêvait de livrer l'Algérie aux Algériens et d'en faire un empire arabe. Cette dernière utopie paralysa la colonisation pour de longues années, fiugeaud avait imaginé des colonies de soldats laboureurs, mais en leur imposant trop de conditions pour devenir propriétaires. N'a-t-on pas proposé d'autres systèmes plus exclusifs encore, tels que l'envoi de nègres, de Chinois ou de jeunes détenus! Le mieux est de laisser à chaque colon sa liberté. Le meilleur mode de colonisation est en effet l'attraction volontaire : il faut donc l'organiser, mais de telle sorte que le peuplement se fasse d'une façon régulière. Aussi bien les colons volontafres n'ont jamais manqué. Dès le début de la conquête, il s'en présenta qui, de la Metidja, s'étendirent bientôt jusqu'à l'Atlas. Attaqués par les féroces Iladjoutes, décimés par la malaria, surtout à Boufarik, en butte aux tracasseries de l'administration, ils n'ont pas perdu courage, et leurs descendants sont aujourd'hui acclimatés. De 1848 à 1850, plus de 20 000 colons furent répartis dans les trois provinces, mais dès 1851 la plupart avaient succombé ou disparu. Malgré cet échec, de nouveaux colons arrivèrent. Des sociétés laïques ou religieuses se formèrent et créèrent des centres de population. Depuis 1871, des milliers d'émigrants sont entrés chaque année en Algérie. Ils sont en général pauvres, et beaucoup songent à retourner au pays natal, mais les plus^nergiqucs restent. La mortalité, effrayante d'abord, décroît de jour en jour. Elle n'est plus que de 2,80 pour 100, et la natalité l'emporte. Tout permet donc de croire qu'à la troisième génération le sol sera définitivement conquis, et que la population d'origine européenne augmentera sans cesse. Au recensement de 1886 on comptait 219071 Français, d'origine ou naturalisés, 144550 Espagnols, 42595 Israélites naturalisés, 44315 Italiens, 15 535 Anglo-Maltais et 4 863 Allemands, en tout 552427 personnes, qui ont fait de l'Algérie leur seconde patrie.
La population indigène s'est accrue depuis l'occupation. Le recense-
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ment de 1851 comptait 2323855 indigènes, celui de 1«57, 2472129 et celui de 1861, 2842497. Elle était en 1886 de 3 264 879. Ces progrès continus, malgré les guerres, malgré les famines, malgré la concurrence européenne, sont assurément à l'honneur de notre administration, mais ils ne laissent pas que d'être inquiétants, car^ la fusion entre vainqueurs et vaincus semble bien difficile, et, si les indigènes nous respectent en apparence, au fond ils n'ont renoncé ni à leurs espérances, ni à leurs revendications. Ils se divisent en deux catégories : Kabyles et Arabes. Les premiers constituent la race autochtone. Ils se sont perpétués à travers les invasions, adoptant la religion et la langue des Arabes, mais conservant des institutions particulières. Ils sont sédentaires, commerçants, peu instruits, quoique intelligents. Laborieux et industrieux, ils tiennent avant tout à leur indépendance municipale. Quant aux Arabes, ils se distinguent en Arabes des villes ou Maures et en Arabes des campagnes. Les Maures se rapprochent de plus en plus de la société européenne et sont presque tous négociants. La société arabe repose sur les trois principes de la parenté, de la forme aristocratique du gouvernement et de l'instabilité des centres de population. Une tribu est la réunion des familles qui se croient issues de la même souche. On compte trois sortes de noblesse : la noblesse d'origine, dont font partie les chefs de tribu, la noblesse guerrière, dont les membres sont appelés Djouads, et la noblesse religieuse, dont font partie les marabouts. Les classes inférieures sont constituées par les propriétaires fonciers, pasteurs ou agriculteurs, par les fermiers et par les domestiques.
L'antagonisme entre musulmans et chrétiens existe toujours, quoique diminué. Bien que l'Afrique ait jadis été chrétienne, le fanatisme musulman y est encore bien vivace et paraît même se ranimer. Le moment est donc mal choisi pour essayer de convertir les indigènes au christianisme. On a prétendu que les Kabyles tenaient à leur religion moins que les Arabes. Rien n'est moins prouvé. En réalité les chrétiens sont toujours considérés par les musulmans comme des ennemis. Peutêtre a-t-on commis la faute de laisser à ces derniers trop de liberté. On a poussé la tolérance jusqu'à autoriser la secte des AïssacnmSy qui, sous l'empire de l'exaltation religieuse, subissent des martyres volontaires. On a également laissé subsister des associations religieuses, dont les membres, les Khouam^ sont nos pires ennemis. Les principales ou plutôt les plus dangereuses de ces confréries sont celles des Derkaouai ou déguenillés et surtout des Senoussi, dont le nombre et le fanatisme
grandissent chaque jour; car nous laissons agir tous ces khouans, nous protégeons même leurs zaouia$ ou écoles, qui sont des foyers de haines antifrançaises. Mieux vaudrait adopter une politique plus ferme, pour ne pas être toujours menacé d'une guerre religieuse.
Mieux aurait valu également introduire en Algérie la justice française; mais, comme la loi civile se confond pour les indigènes avec la loi religieuse, on a jusqu'à nouvel grdre conservé leurs tribunaux particuliers. On a aussi conservé les impôts indigènes, TacAotir, espèce de dîme déguisée, le yekkai^ taxe sur les bestiaux, la lezmaj capitation perçue seulement en pays kabyle. Toutes ces mesures arrêtent et retardent l'assimilation. Elle se fera peut-être quelque jour par elle-même, quand les indigènes comprendront que leur intérêt est de se rapprocher ou plutôt de se fondre avec leurs vainqueurs. Pour le moment, ils n'apprécient dans notre civilisation que les progrès matériels, mais ces progrès sont extraordinaires et ils s'exercent dans toutes les directions. Peut-être ne sera-t-il pas inutile d'en donner un aperçu.
Le sol de l'Algérie, sa situation et son climat la rendent propice aux productions des pays chauds et des pays tempérés. Dès l'antiquité on vantait sa fertilité. Elle resta longtemps négligée et inculte sous les Arabes et sous les Turcs. Les premiers essais de culture faits par les Français furent malheureux, mais l'expérience corrigea les fautes du début, et on a déjà calculé que l'Algérie pouvait nourrir et nourrira, rien que sur ses terres immédiatement cultivables, une population de vingt millions d'habitants. Le plus sérieux obstacle à nos progrès fut le mauvais régime des terres; 1 500000 hectares seulement devinrent, en 1830, la propriété directe de la France {Beylik). Le reste appartenait aux indigènes, à titre de propriété privée {Melk)^ de jouissance collective (Arch) ou de biens ouverts àtous(J5e(/-t7-i«/am).On commença par distribuer gratuitement les terres appartenant à l'État, et, comme de juste, les concessions dégoûtèrent des achats. Quand on comprit les dangers de ce système, les concessions furent interdites, mais il n'y avait presque plus rien à vendre. Grâce au décret du 26 juillet 1873, le régime de la propriété individuelle fut substitué au régime de la propriété collective, et, depuis ce temps, les progrès agricoles ont été sensibles.
La grande culture est celle des céréales. Elle s'accroît d'année en année. Les légumes réussissent mieux encore, aussi le commerce des primeurs est-il devenu très important. L'Algérie possède de vastes prairies naturelles et des prairies artificielles qui produisent beaucoup de fourrages. Les cultures industrielles, tabac, coton, lin, chanvre, sont
presque aussi nombreuses que les cultures alimentaires. L'alfa réussit très bien. Cette plante textile, dont l'industrie s'est emparée pour une foule d'usages, couvre d'énormes espaces, surtout dans la région des plateaux. L'Algérie est également favorable aux plantes tinctoriales et oléagineuses. Les plantes tropicales ne sont encore cultivées qu'à l'état d'expérience, mais les plantes médicinales et odoriférantes sont en pleine prospérité. Tous les arbres à fruits d'Europe poussent en Algérie. I^ vigne commence à donner des produits abondants et estimés. L'olivier a été de tout temps cultivé, surtout en Kabylie. Le palmier dattier est la grande richesse du Sud. On utilise ses fruits pour la consommation directe et pour l'échange; il fournit une boisson qui n'est pas à dédaigner, son bois sert à la construction et ses feuilles à la fabrication de nattes et de paniers. Chaque année, grâce au forage de puits artésiens, augoiente le nombre des palmiers.
Les forêts ont été traitées avec moins de ménagement. Comme elles constituent un élément indispensable de colonisation, il importe de les ^ conserver et même de les augmenter. Sous les Romains, l'Algérie était très boisée, mais les musulmans ont ruiné ses ressources forestières. Même à l'heure actuelle, elles sont souvent ravagées par de terribles incendies, allumés à dessein par les Arabes, qui veulent les convertir eq pâturages ou en cultures. L'abus des droits d'usage est aussi le grand ennemi de nos forêts. Le reboisement ne se pratique que lentement. Les principales essences sont le chêne, le pin et le cèdre. Accordons une mention spéciale au palmier dattier, qui couvre à lui seul plus de quatre millions d'hectares, et à l'eucalyptus, transplanté d'Australie, qui a rendu et rendra de véritables services à l'Algérie en l'assainissant.
Le développement de l'industrie minière a toujours été en croissant en Algérie. La houille manque, mais le fer est abondant et de bonne qualité, surtout celui de Mokta-el-Hadid. Les marbres sont nombreux et variés. Le sel et les sources minérales constituent une des richesses les ' plus abondantes. L'industrie proprement dite est encore assez peu développée, à cause du manque de charbon et du nombre insuffisant des routes et des chemins de fer, mais on peut espérer pour l'avenir par ce qui a déjà été fait.
C'est surtout le commerce qui a pris une extension prodigieuse. A la suite de notre occupation, les chiffres de l'importation et de l'exportation n'ont cessé de grandir. Ils s'élevaient en 1831 à environ 8 millions; vingt I
ans plus tard, en 1851, à 86 millions; en 1887, ils atteignaient 220094 772 francs pour l'importation et 200440457 francs pour l'ex-
LÀ FRANCE DANS L'AFItlQDE SEPTENTRIONALE. 3S9
portation. Presque tout le commerce se faisant par mer, la navigation a augmenté dans les mêmes prq)ortions. En 4887, il était entré dans les divers ports algériens 4 760 navires, dont 2371 français, jaugeant 1 521 61 tonnes, et 2 389 étrangers, jaugeant 944 306 tonnes. Il en était sorti 4736 navires, dont 2 036 français, jaugeant 1 307975 tonnes, et
PIED D^ALFÀ
2700 étrangers, jaugeant 1 046092 tonnes. Ces chiffres éloquents ne se passent-ils pas de commentaires?
Il est vrai que, pour protéger les vaisseaux, il fallait des ports mieux à Tabri que ceux qui existaient en 1830. Les maîtres de TOdjac s'étaient à cet égard montrés d'une incurie coupable. Non seulement ils n'avaient construit ni quais, ni phares, mais encore ils avaient laissé tomber les anciennes constructions. Alger lui-même ne pouvait servir d'asile qu'à de misérables tartanes. D'importants travaux d'amélioration ont été entrepris. Le port d'Alger a aujourd'hui 90 hectares de superficie. Celui
d'Oran est de création toute récente et augmente chaque jour. Ceux de Philippeville, d'Arzew, de Bougie sont appelés à devenir des centres de commerce importants. Le port le plus sûr de toute l'Algérie est celui de Bdne. Pour augmenter la sécurité du littoral, on a construit des phares, dont les principaux sont ceux des caps Rosa, de Garde, de Fer, Bougaroni, El-Afia, Carbon, Matifou, Gaxine, Ténës, Ivi, etc. Jadis le littoral algérien repoussait : il attire maintenant. Les pirates ont disparu : les négociants les ont remplacés.
Le commerce par terre est moins bien organisé. Il est vrai de reconnaître qu'avant l'arrivée des Français il n'y avait pas de routes en Algérie. L'honneur des premiers travaux appartient à l'armée. Depuis que sont survenus des temps plus calmes, c'est l'administration des ponts et chaussées qui a- continué l'œuvre entreprise par nos soldats. Les routes dessinent deux lignes principales vers la Tunisie et le Maroc, et s'enfoncent au sud dans la direction de Biskra, Bou-Saada, Laghouat et Géryville. Il n'est pas de meilleur instrument de civilisation, et, sur bien des points, les indigènes se sont associés à nos ouvriers pour mener à bonne fin les travaux entrepris. Sans doute, il reste encore beaucoup à faire, et, sur bien des points, surtout dans la région des plateaux, la direction n'est indiquée que par les poteaux télégraphiques, mais les principaux obstacles sont aujourd'hui franchis. Le reste n'est plus qu'une affaire de temps. Dans les gorges de la Chiffa, aux Portes de Fer et au Chabet-el- Akra, entre Sétif et Bougie, de magnifiques travaux d'art ont été exécutés. Le jour n'est peut-être plus éloigné où l'on ira visiter, uniquement pour leur beauté pittoresque, ces passages dignes d'être comparés aux sites les plus renommés d'Europe.
L'Algérie ne se contente déjà plus des. routes ordinaires. De même qu'aux États-Unis, où la vapeur a précédé la colonisation, les locomotives ont été les meilleurs agents de transformation. Les indigènes ont accepté avec plaisir la venue des « chevaux de fer », car sur leurs pas se développent la culture et l'industrie, naissent les villages et s'établissent des relations. Comme un train de chemin de fer ne déplace pas les tribus, et que les expropriations n'enlèvent que de faibles parcelles de terrain, la voie ferrée favorise la conciliation et la fusion des intérêts. Aussi l'avenir de la France algérienne est-il étroitement lié à l'exécution de ses chemins de fer.
Ce ne sont pas les seuls travaux d'utilité publique qui aient été entrepris en Algérie. On s'est fort occupé d'améliorer le régime des eaux, tantôt en construisant d'énormes barrages de retenue qui permettent l'irri-
gation de terrains fort étendus, tantôt en allant chercher les eaux souterraines par des puits artésiens, et en créant ainsi des oasis artificielles.
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Celte œuvre de conquête pacifique fut rapidement menée, surtout dans la province de Conslanline. Les indigènes ont accueilli avec empresse-
ment DOS officiers et nos ingénieurs. Us leur ont apporté le concours de leurs bras» et des cotisations volontaires ont suppléé à l'insuffisance des subventions officielles. Bien mieux que par nos armes, nous avons conquis par nos puits artésiens, et c'est une conquête ^durable, car elle ne rencontre aucun obstacle, et, plus elle se développe, plus elle consolide notre domination.
A ces progrès matériels correspondent des progrès moraux. La France, en s'installant en Algérie, n'a pas oublié qu'elle était l'héritière de Rome et (qu'elle avait de glorieuses traditions à continuer. Ainsi que le constatait en 1876 le général Ghanzy, « s'il est un progrès dont puisse s'enorgueillir l'Algérie, c'est bien celui qui se manifeste dans l'instruction publique. L'Ëtat, les départements, les municipalités ne reculent devant aucun sacriflce pour arriver à ce résultat, mais l'honneur en revient en grande partie à la population si intelligente de la colonie. » Le grand problème à résoudre était celui de la fusion des deux races indigène et européenne par l'adoption d'un système commun d'études. En théorie, rien de plus facile; en réalité, il n'est pas de tâche plus ardue que de transformer un peuple en lui imposant des mœurs et un langage qui ne sont pas les siens, surtout si ce peuple est musulman, c'est-à-dire obstinément attaché à sa religion et à ses coutumes. Aussi, malgré de sérieux efforts, la fusion espérée ne s'est-elle pas opérée. Les indigènes continuent à fréquenter leurs écoles nationales, et les Européens les établissements créés pour eux sur le modèle de ceux de la métropole. Il est vrai que ces écoles et ces établissements sont très prospères, ainsi qu'un certain nombre de sociétés savantes qui ont beaucoup fait pour la connaissance du passé et les intérêts de l'avenir. Rome, qui a possédé l'Algérie pendant plusieurs siècles, n'avait rien fait pour l'exploration scientifique du pays. Ce sera l'honneur de notre pays, sans avoir négligé les intérêts matériels, d'avoir sérieusement étudié les idiomes indigènes, les monuments, les inscriptions, etc. L'Algérie est même devenue une des provinces les plus explorées du domaine scientifique, et une école s'est formée, qu'on pourrait à juste titre nommer l'école algérienne. Savantes investigations d'archéologie et d'épigraphie, études sur les dialectes, sur les mœurs, sur les religions, traductions d'auteurs indigènes, explorations locales, dissertations d'ethnographie, de climatologie, nivellements barométriques, topographie, géographie, rien n'a été négligé. Nos généraux ont conquis l'Algérie par les armes, nos ingénieurs ont consolidé notre domination : nos savants la légitiment en quelque sorte par leurs recherches variées et toujours utiles.