‹ La conquête de l'AfriqueChapitre 51 sur 76 · VUE PRISE SUR LA ROUTE DU CH ABBT-EL-A K R A · texte numérisé non relu

VUE PRISE SUR LA ROUTE DU CH ABBT-EL-A K R A

D'après une photographie communiquée par M. Poinssot.

Aussi bien TAlgérie commence à ne plus être que le prolongement du territoire national. Nos intérêts sont confondus, nos soldats et les soldats algériens se battent sous le même drapeau, nos lois sont acceptées par tous. De jour en jour disparaissent les haines locales et s'atténuent les froissements. La prospérité grandit, la population augmente, et ces merveilleux résultats ont été obtenus en soixante années. Est-il dans le monde pntier une colonie européenne dont les progrès aient été plus rapides?

ce Jamais et nulle part, écrivait en 1880 un voyageur russe, Tchihatchef, en parlant de l'Algérie et de la Tunisie, la nature ne paraît avoir réuni plus intimement deux contrées que le caprice des hommes a séparées, en restituant Tune à la civilisation et l'autre à la barbarie.... Quelques heures de marche sur le même littoral africain suffisent pour entrer de plain-pied dans l'immobile Orient des siècles passés, après avoir franchi le seuil de cet autre Orient moderne, orné de tous les prodiges de la civilisation. Sans doute le temps ne peut manquer de faire justice de cette choquante anomalie, et la Tunisie, qui, sous tous les rapports, n'est que la continuation et même le complément nécessaire de l'Algérie, doit être un jour rattachée à cette dernière, en réparant ainsi les profondes blessures que lui a infligées cette séparation contre nature. C'est une question d'humanité ; mais c'est aussi une question d'intérêts français. » Les vœux du savant russe sont aujourd'hui réalisés : la Tunisie est rattachée à l'Algérie, et la France, en étendant son protectorat sur ce beau pays, non seulement a consolidé sa puissance en Afrique, mais encore a rendu un service à l'humanité et à la civilisation.

On sait quelle fut au temps jadis la puissance de Carthage. Prise et détruite une première fois par les Romains en 146 avant J.-C, et rebâtie par César et Auguste, elle commença une ère de prospérité nouvelle avec les empereurs, qui firent beaucoup pour la province, et -la couvrirent de routes et de monuments somptueux. Convertie au christianisme, elle tomba aux mains des Vandales, qui commencèrent par la dévaster (439), puis lui rendirent une partie de son ancienne splendeur. Un siècle plus tard, en 533, Bélisaire la soumit à l'empire grec. En 697, Hassan, gouverneur arabe de l'Egypte, chassa les Grecs de Carthage et, pour la seconde fois, rasa la ville, qui fut remplacée comme

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capitale par Kairouan, fondée par Okba en 670. Dans son voisinage et sur ses ruines grandit et se développa Tunis, qui devint la résidence favorite des dynasties arabes, Gassanides, Aglabites, Fatimites, Âlmohades, Hafsides et Mérinides. En 1270 saint Louis dirigea une croisade contre Tunis, mais nfiourut sous les murs de la ville. En 1390 Charles VI, de concert avec les Génois, entreprit une nouvelle expédition contre Tunis, mais qui échoua également. Au xvi"* siècle, les Turcs se substituent aux Arabes, et, malgré l'alliance des Espagnols, renversent définitivement la dynastie des Hafsides, et réduisent le pays en province de Tempire ottoman.

La domination turque dura de 1573 à 1707. Cette période ne fut marquée que par des crimes sans grandeur et de continuelles révolutions. En 1705 les frères Ali et Mohammed proclamèrent Tindépendance de la Tunisie, et le bey Hassan-Ali fonda la dynastie actuelle. La régence de Tunis devient alors un repaire de pirates. I^es Tunisiens ont avec la France de fréquents démêlés. En 1770 Louis XV fait bombarder Porto- Farina, Bizerte et Monastir. En 1800 le bey Hamada conclut avec Bonaparte un traité de paix, et rejette la suzeraineté ottomane. En 1816 le bey Mohammed, à la demande de Louis XVIH, abolit l'esclavage des chrétiens; en 1842 le bey Achmed abolit Tesclavage, et émancipe les juifs; en 1859 le bey Mohammed-Sadok donne à la Tunisie une constitution et un code. Il obtient en 1871 la renonciation de la Turquie à ses droits de suzeraineté politique, mais a le tort de laisser le champ libre aux intrigues de toutes les nations qui se disputaient Tinfluence dans la principauté.

Après avoir été longtemps Tami de la France, dont les intérêts en Tunisie étaient considérables, Mohammed-Sadok écouta trop facilement les Italiens et les Anglais qui convoitaient la possession de cet opulent territoire, si bien situé au centre de la Méditerranée, sur la route de rOrient et de Tlnde, et il contrecarra toutes nos opérations financières, commerciales ou politiques. A partir de 1881 les tribus tunisiennes de la frontière algérienne, Kroumirs, Ouchtetas, etc., nous devinrent tout à fait hostiles, et, malgré les réclamations et les menaces de nos agents, leurs razzias et leurs pillages demeurèrent impunis. En même temps les ministres du bey, livrés à des influences étrangères, arrêtaient les travaux de chemins de fer entrepris par nos compatriotes, entravaient les opérations de la société marseillaise propriétaire du vaste domaine de TEnfida, et se préparaient ouvertement à la guerre. Après avoir épuisé toutes les voies de conciliation, le gouvernement français, décidé à

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châtier le brigandage des tribus tunisiennes, invita le bey à coopérer à la répression des excès commis par ses sujets. Mohammed-Sadok prit tout de suite une attitude hostile, se réclama delà suzeraineté prétendue du sultan, et fît appel aux puissances de l'Europe. La guerre fut déclarée.

Le général ForgemoldeBostquénard, secondé par les généraux Logerot et Delebecque, dispersa les Kroumirs, et s'empara de Tabarka, Aïn^ Draham, le Kef et Béja ; un autre corps de troupes, commandé par le général Bréart, occupa Bizerte et marcha sur Tunis. Le bey fut obligé de signer le traité de Kars-el-Saïd(12mai 1881), par lequel il reconnaissait le protectorat de la France. Trompé par cette facile victoire, notre gouvernement commet la faute de diminuer l'effectif des troupes d'occupation : les tribus de la frontière recommencent aussitôt leurs brigandages et l'insurrection ne tarde pas à éclater. Une nouvelle armée est envoyée en Tunisie, cette fois sous le commandement du général Saussier, qui s'empare de Kairouan, la ville sainte, après les combats d'Enchir-Rouhaïa et de Koudiat-ei-Halfa (octobre 1881). Pendant ce temps la flotte française longeait le littoral, bombardait et prenait d'assaut Sfax, et, par sa présence, forçait les tribus rebelles, Hammama, Fraichichas, Ouled- Saad, à se soumettre ou à se réfugier en Tripolilaine. La Tunisie tout entière est alors soumise, et le protectorat français, définitivement établi, est bientôt reconnu par toutes les puissances européennes. L'Italie seule protesta, mais son consul Maccio fut obligé de quitter Tunis, le ministère Cairoli fut renversé, et elle dut se résigner à subir le fait accompli.

La Tunisie a tout de suite accepté le protectorat français. Elle commence à revenir peu à peu à la prospérité que lui avaient fait perdre la tyrannie et l'incapacité du gouvernement beylical. D'importants progrès s'accomplissent chaque jour. Les deux pays ne peuvent que gagner à ce nouveau régime. Il est vrai que quelques impatients réclament l'annexion immédiate, mais elle se fait insensiblement et sans secousses, grâce à de sages réformes et à d'incessantes améliorations. L'agriculture se perfectionne de jour en jour : ce ne sont plus seulement les céréales, les oliviers et les dattiers que cultivent les indigènes : ils commencent à s'adonner à la culture maraîchère, et même aux cultures industrielles. Malgré la fertilité du sol, les Tunisiens, à cause des lourds impôts qui les frappent, et aussi par suite de leur apathie, n'ont cependantpas encore réussi à faire de leur pays un des greniers de la France. Mais il est facile de prévoir qu'un jour ou l'autre on exploitera les admirables forêts de

chênes qui, dans la région du nord, s'étendent le long de la côte jusqu'à la mer, et les terres d'alluvions, présents du fleuve, qui forment à perte de vue le bassin de la Medjerda. L'abondance des céréales était autrefois proverbiale dans cette vallée où se succédaient des kilomètres carrés sans qu'une pierre, sans qu'un buisson opposât le moindre obstacle à la charrue. A l'est de Tunis, la presqu'île du cap Bon étale des champs fertiles comme des jardins. Le seul domaine de l'Enfida ne compte-t-il pîis près de cent mille hectares de bonnes terres à céréales et à vignobles, de plaines où les troupeaux paissent des pâturages naturels, des collines embaumées par les thyms? Au centre, la production est des plus irrégulières, mais considérable dans les bonnes années. Au sud les oasis exportent dans le monde entier leurs dattes exquises, et l'ile de Djerbah, où poussent à la fois les fruits ^u Midi et ceux du Nord, n'al-elle pas été nommée par nos soldats la Terre promise? Les ressources agricoles de la Tunisie paraissent donc inépuisables. L'élevage des bœufs, des moutons et des chèvres occupe, malgré la rareté des pâturages, une place importante dans les préoccupations des indigènes. La Tunisie n'est pas très riche en mines; quant à la production industrielle, elle est presque nulle ou du moins en décadence. Le commerce.au contraire commence à se relever. Il est vrai que d'importants travaux ont été exécutés dans tous les ports, surtout à Tunis et à Bizerle, et qu'une restauration générale des ponts et chaussées a été entreprise. Il suffira presque de refaire ou de continuer les voies romaines, dont il reste encore des débris considérables. Quelques chemins de fer ont même été construits. Les lignes les plus importantes sont celles du littoral, de Tunisà Sousse, qui sera prolongée jusqu'à Sfax, et celle de la Medjerda, qui se relie aux chemins de fer algériens.

On avait songé à renouveler en quelque sorte la topographie de la Tunisie méridionale en créant par la réunion des chotts Fedjed, Djérid, Rharsa, Asloudj, Tafellat, Sidi-Radouan, Bedjelloud et Selem une véritable mer intérieure qui, d'un côté, se relierait à la Méditerranée, et de l'autre se prolongerait jusque dans la province de Constanline. Ce projet, connu sous le nom de son promoteur, le colonel Roudaire, présente à première vue de grands avantages économiques, politiques et sociaux, mais il n'a pas été suffisamment étudié, et, jusqu'à nouvel ordre, paraît abandonné. Aussi bien n'était-il pas chimérique de vouloir transformer une partie du désert en lac salé, et de substituer des poissons aux dattes? Au lieu d'augmenter la surface de la mer, ne vaudrait-il pas mieux creuser des puits, afin d'en tirer le plus d'eau possible pour arroser les

palmiers, créer des oasis et garantir celles qu'envahissent les sables? C'est ce que semble avoir compris une compagnie particulière qui s'est mise résolument à forer des puits artésiens, et donne déjà les résultats les plus heureux pour l'avenir de la Tunisie.

Ce sont surtout les progrès moraux de la Tunisie qu'il est utile de

KÂIROCAN. inréRIEUR DB LA GRANDE MOSQUEE

constater. Non seulement le gouvernement indigène fonctionne régulièrement à côté du résident français, mais encore les deux justices musulmane et chrétienne, les deux religions, les deux systèmes d'éducation fonctionnent côte à côte sans jamais se froisser. Jadis, grâce au régime des capitulations, chaque puissance avait le droit de juger ses nationaux; mais tous les États, à l'exception de l'Italie, ont renoncé à ce droit en faveur de la France, et les étrangers acceptent la juridiction française. Quant à l'enseignement, il est donné aux musulmans par

l'université installée dans la mosquée de TOlivier et par le collège Sadiki, aux chrétiens par de nombreuses écoles laïques ou ecclésiastiques^ et par le lycée de Tunis. Les finances, jadis dirigées par une commission internationale qui essayait de remédier aux désordres causés par ladministration beylicale, sont aujourd'hui confiées à des agents français qui les ont régularisées. Aussi, bien que les impôts soient encore lourds et vexatoires, ils rentrent avec facilité.

En résumé, depuis l'occupation française, la Tunisie est en voie de progrès continu, et ces progrès ont été obtenus sans effusion de sang et sans opposition de la part des indigènes. Elle peut devenir rapidement la plus prospère de nos colonies. Ainsi que l'écrivait un des publicistes qui ont le mieux étudié la question tunisienne, M. de Lanessan, €< celui qui aurait assez de hardiesse pour entreprendre cette œuvre de réparation, et assez de prudence pour la bien conduire, non seulement donnerait à la Fmnce une belle province de plus, mais encore démontrerait à ses détracteurs qu'elle sait coloniser». On ne pourra plus dii*e de notre expédition de Tunisie que ce fut une croisade contre des pirates, ou une entreprise maladroite, car, ce fut un acte prudemment conçu, sagement préparé, et résolument exécuté. Une fois de plus il a prouvé que la France « n'a pas épuisé les surprises qu'elle eut de tout temps le privilège de donner au monde, et que, si elle est en général admirablement et dangereusement enthousiaste, elle sait aussi, tout conmie une autre, être pratique et mesurée ».

Le Sahara est comme une dépendance natui^Ue de l'Algérie et de la Tunisie. On appelle de ce nom Timmense plaine sablonneuse, semée de rares oasis et parcourue par des cours d'eau intermittents, qui, au sud du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie, s'enfonce vers le Niger jusqu'à ces profondeurs mystérieuses que si peu d'Européens ont encore reconnues. Les anciens n'avaient que de vagues notions sur l'étendue et la physionomie de cette partie du globe. Tantôt ils la comparaient à une peau de léopard, tantôt à un océan semé d'îles. Ces comparaisons sont assez exactes, mais les oasis, ces îles verdoyantes, très denses au nord, ne sont plus bientôt que des points perdus dans l'espace, et finissent par disparaître aux abords du Soudan. Les anciens croyaient aussi que la solitude était immense et continue, et qu'on n'y rencontrait pas plus de

v^étation que d'habitants. Or, à mesure que tes explorateurs modernes s'y sont aventurés^ non seulement les premiers vides qu'ils s'attendaient à rencontrer ont sans cesse reculé, mais encore ils ont trouvé sur

d'immenses espaces aujourd'hui inhabités d'innombrables silex taillés demain d'homme. Ces témoins irrécusables de l'industrie humaine sont parfois recouverts d'une croûte de sulfate de chaux de trente-deux centimètres d'épaisseur : ce qui nous reporte à une antiquité fabuleuse. Sans

nous arrêter aux géographes grecs, romains ou arabes, dont les descriptions sont trop vagues pour qu'il soit possible d'établir une identiGcation avec les localités actuelles, on peut dire que les connais* sauces précises concernant le Sahara datent d'une époque très récente. Plus d'un explorateur paya de la vie son audacieuse tentative : Horneman en 1800, Jackson en 1804, Richtie en- 1817, John Davidson en 1835. RenéCaillié fut le premier Français assez heureux pour traverser le désert de Tombouctou à Tanger (1838) • Ses découvertes furent continuées par Léopold Panel (1850), Vincent (1860), Bou-el-Moghdad (1860-1861) et surtout par Henri Duveyrier (1859-1861), qui pénétra le premier dans le pays des Touareg et explora toute la partie septentrionale du grand Sahara.

Un important problème d'économie politique a récemment été soulevé, dont la discussion a de nouveau attiré l'attention sur le Sahara. Voisine du Soudan, c'est-à-dire du plus important marché de l'Afrique, par l'Algérie et le Sénégal, la France pourrait trouver dans cette riche région de nouveaux débouchés pour ses produits industriels. Trois têtes de lignes ont été indiquées : la Tripolitaine, le Sénégal et l'Algérie. La ligne de Tripoli ne nous appartient pas; celle du Sénégal est bien éloignée de la métropole. Reste celle de l'Algérie par le Sahara. Le grand obstacle est la traversée du Sahara. Cette barrière qui sépare les États barbaresques des fertiles régions de l'intérieur sera-t-elle franchie ou resterat-elle le pays de la soif et de la famine? Le grand danger vient des Touareg, race fière, indomptable, ennemie du nom chrétien et qui cache volontiers sous le croissant ses pillages et ses assassinats. Est-ce à dire qu'on s'attaque à l'impossible, et qu'il ne serait que prudent de rester en Algérie et d'y concentrer nos efforts? Nous ne le pensons pas, et nous n'hésitons pas à proclamer la nécessité d'entrer en relations directes avec le Soudan.

Les projets n'ont pas manqué pour la traversée du Sahara, pas plus que les explorateurs : Renaud en 1850, Ronnemain en 1858, Rou-Derba et Duveyrier en 1859, Polignac en 1862, Paul Soleillet en 1872. Ce dernier voulait parvenir à Tombouctou, et de là au Sénégal, en franchissant le Sahara. Arrivé à El-Goléah, il se mil en marche pour Insalah et réussit à s'approcher de la ville; mais l'entrée lui en fut interdite par l'émir. Dournaux-Dupéré, épris de la même idée, tenta un voyage à Ghadamès, en compagnie d'un Français, Imbert, et d'un guide indigène, Ahmedbou-Zerba, mais ils furent tous égorgés par les Chambâas (1 7 avril 1 874). Victor Largeau échoua comme ses prédécesseurs. Dans un premier

Yoyage (1S74), il conclut un traité avec le» négociants deGhadamës; arrivé une seconde fois dans ce pays, il fut obligé de le quitter par suite de la nlauvaise foi des indigènes (1876). Un de ses compagnons, Say, qui s'était engagé au sud d'Ouargla, fut obligé de rebrousser chemin. Nos voyageurs ont donc tous échoué par suite de la méfiance des Saha-

PALMIERS DE. l'oasis DE BISKBÀ

riens, qui s'imaginent qu'on veut les conquérir. Telle est en effet notre intention, mais cette conquête ne peut être que pacifique et son grand instrument sera la construction du Transsaharien, c'est-à-dire du chemin de fer qui traversera le Sahara de part en part, et réalisera ainsi, sans verser une goutte de sang, l'œuvre ébauchée par nt)s explorateurs. Soleillet émit le premier l'idée d'un chemin de fer à travers le désert. L'ingénieur Duponchel et Largeau en reconnurent la possibilité. Deux tracés furent proposés : l'un oriental, l'autre occidental. L'ingénieur

iS

Ghoisy et le colonel Flatters devaient reconnaître le premier, Pouyanne le second. La mission Choisy constata que le trajet de Biskra à Ouargla était préférable à celui de Laghouat à El-Goléah. Flatters ne réussit dans un premier voyage qu'à reconnaître 600 kilomètres de tracé; il fut assassiné avec son escorte, dans une seconde expédition, par les Touareg (16 février 1881). La mission Pouyanne n'eut pas de meilleurs résultats. En 1885 un jeune lieutenant de hussards, Marcel Palat, ayant entrepris de traverser le Sahara par une route plus occidentale que celle sur laquelle s'était engagé Flatters, fut traîtreusement attiré dans une embuscade, el assassiné» Quatre ans plus tard, en février 1889, un autre compatriote, Camille Douls, périt également, frappé au moment où il se croyait à la veille de réussir.

Le Transsabarien n'est donc pas commencé, et il a déjà fait bien des victimes. Faut-il y renoncer? Il est certain que les Touareg, habitués à considérer le Sahara comme leur domaine, ne verront pas d'un bon œil la construction de cette route. Ils nous étaient déjà peu sympathiques : ils deviendront tout à fait hostiles le jour où nos ingénieurs et nos ouvriers paraîtront dans leurs solitudes. Qu'importe! Dans ce conflit inévitable entre une société primitive el une civilisation raffinée, ce ne sont pas les Touareg qui l'emporteront. Ou bien ils subiront notre ascendant, ou bien ils seront écrasés. Les objections tirées de la chaleur sont plus sérieuses; on sait pourtant que le Sahara est comme sillonné par des caravanes qui voyagent pendant des mois entiers et qui néanmoins supportent la chaleur. Quand le Transsaharien sera construit, un voyage à travers le Sahara ne durera pas plusieurs semaines, mais deux ou trois jours au plus. Reste l'objection principale : le manque d'eau; mais on connaît encore bien mal le pays : peut-être trouvera-t-on sur le parcours des nappes d'eau souterraines, et sera-t-il relativement aisé de forer des puits artésiens.

Quoi qu'il en soit, la construction du Transsaharien sera fort difficile, mais elle présentera de tels avantages et consolidera si bien notre domination dans l'Afrique septentrionale, qu'il est nécessaire de l'entreprendre un jour ou l'autre. Les avantages qui en résulteraient sont de diverse nature : politiques, en ce que nous pourrions conquérir le Sahara et l'initier à la civilisation; économiques, parce que nous trouverions au Soudan ce que nous allons chercher aux Indes et dans l'Extrême Orient; sociaux, en ce que nous arracherions au despotisme et à la servitude les populations de l'Afrique centrale : c'est-à-dire que, pour étendre démesurément notre influence politique, pour ouvrir à

notre industrie qui s^étiole, à nos capitaux inactifs, à notre jeunesse oisive tant d'éléments de richesse et de prospérité, il n'est besoin que d'ouvrir une galerie de recherches au centre d'un filon inexploité, que d'établir un chemin de fer, que les conditions locales nous permettront d'exécuter à bon compte et rapidement. C'est donc à travers le Sahara qu'il faut nous ouvrir un passage, volontaire ou forcé, vers le Soudan, car c'est au Soudan qu'est l'avenir commercial de notre pays. Droit au Soudan !

Aussi bien il n'est besoin que de jeter les yeux sur les cartes de l'Afrique publiées à l'étranger, surtout en Angleterre et en Allemagne, pour se convaincre que les nations européennes, susceptibles d'une expansion coloniale, ne se contentent plus aujourd'hui des annexions déjà faites et des zones littorales réellement occupées : elles se taillent d'immenses territoires en plein continent, avec autant de facilité que certains lanceurs d'affaires créent des titres sur le papier, et se prétendent maîtresses de ce qu'elles nomment les zones d'influence et de protection, ou encore les sphères d'action et d'intérêt. C'est ainsi que toute l'Afrique australe et orientale a déjà, en dehors de nous, ses maîtres désignés : Anglais, Allemand^, Portugais, Italiens, Belges. Nous aurions vraiment grand tort de nous laisser devancer dans l'Afrique septentrionale, et, puisque nous entourons le Soudan au nord par l'Algérie et la Tunisie, à l'ouest par le Sénégal et ses annexes, au sud par le Gabon-Congo, n'avons-nous pas le droit de considérer comme rentrant dans « notre sphère d'action » le Soudan central et occidental? Le bassin entier du Niger ^t celui du lac Tchad devraient être considérés par tout Français éclairé comme notre apanage indiqué dans le futur partage de l'Afrique. C'est un immense domaine, de valeur inégale, mais comprenant les régions les plus riches et les plus peuplées du Soudan, Haoussa, Sokoto, fiaghirmi, Bornou. Ce sont là nos Indes Noires, comme on l'a si bien dit, et le Transsaharien sera l'instrument de conquête et de civilisation dont nous aurons besoin pour prendre possession de notre héritage africain.

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