CHAPITRE VII
Aucun des gouvernements qui se sont succédé en France depuis la Révolution n'a laissé prescrire nos droits sur le Sénégal, mais ces droits furent parfois bien mal exercés. A partir de 1817, époque à laquelle les Anglais consentirent à nous remettre en possession des comptoirs dont ils s'étaient emparés pendant les guerres de l'Empire, jusqu'à la nomination du commandant Faidherbe comme gouverneur en 1854, le Sénégal semble condamné à une irrémédiable malechance. Aucun colon sérieux ne s'y installait à demeure. Les rares Européens qui venaient y chercher la fortune, entassés sur un îlot sans verdure et presque sans eau potable, n'aspiraient qu'à retourner au plus vite vers des climats meilleurs. Quant aux fonctionnaires, ils se croyaient en disgrâce quand on les envoyait au Sénégal. C'est ainsi que trente-deux gouverneurs se succédèrent de 1817 à 1854, sans marquer leur séjour par la moindre amélioration. Il est vrai que la colonie ne présentait alors rien d'attrayant. Aucun terrain ne nous appartenait d'une manière légale. Même à Saint- Louis nous n'étions que tolérés par les mdigènes. Il nous fallait, sous le nom de cotUumes, payer des tributs parfois humiliants à tous les roitelets de la région. Des deux races principales, les uns, les Maures Trarzas, Brakanas ou Douaïchs, campés sur la rive droite du fleuve, nous méprisaient et nous exploitaient quand ils ne nous brutalisaient pas. Les autres, les nègres de la rive gauche, Yolofs, Sérères, Toucouleurs, nous détestaient et ne perdaient aucune occasion de nous témoigner leur haine. Non seulement ils maltraitaient nos négociants, mais encore ils retenaient dans l'enceinte de nos forts, où ils se consumaient dans une fâcheuse oisiveté, nos officiers et nos soldats. De temps à autre un de
nos gouverneurs, poussé à bout, allait brûler quelques villages sur le fleuve ; mais lès maraudeurs ne tardaient pas à reparaître, et tout était à recommencer. A vrai dire, les Sénégalais, Maures ou Nègres, nous considéraient comme des intrus et n'attendaient qu'une occasion pour jeter à la mer ces chiens de chrétiens, ces KeffirSy qu'ils délestaient de toute l'ardeur de leurs convictions religieuses et de leurs haines nationales. Il n'y avait plus, en un mot, pour la France ni sécurité ni même dignité, et le drapeau national recevait chaque jour des outrages qui auraient mérité une prompte répression.
Un homme, par bonheur, se rencontra, dont le grand mérite fut de comprendre la nécessité de cette répression et d'y consacrer ses ressources, son activité, ses talents : ce fut le commandant Faidherbe, nommé gouverneur en 1854, qui résolument substitua, en passant de la défensive à l'offensive, une politique ferme et patriotique aux déplorables compromissions de ses prédécesseurs, et réussit à rendre à la France la place et l'influence qui lui étaient dues dans tout le bassin du Sénégal.
Ce changement de politique était d'autant plus nécessaire qu'un nouveau danger menaçait alors nos établissements. Le mahométisme avait fait dans toute l'Afrique d'incroyables progrès, et les néophytes, dans la ferveur de leur conversion, avaient partout déclaré la guerre aux chrétiens et continué le tragique duel que les deux religions ennemies perpétuent à travers les siècles et dans tous les pays. Or un aventurier sénégalais, Omar, résolut d'exploiter ces haines religieuses et de fonder, à l'aide des fanatiques qu'il recruterait, une vaste principauté dont il se proclamerait le chef. Il partit pour le sanctuaire de l'Islam et en rapporta le titre vénéré de Al-Hadji, « le pèlerin ». Bien vu par les souverains» respecté par les peuples, il laissa peu à peu se former une légende qui le représentait comme le réformateur annoncé par les prophéties. En 1846, après s'être assuré du concours de nombreux partisans, les Ta/tbés ou élèves, et de tous ses compatriotes, les braves et féroces Toucouleurs, il se mit en campagne. Comme il promettait à ses soldats les biens de ce monde, et, s'ils venaient à succomber, toutes les délices du paradis de Mahomet, il eut bientôt réuni les fanatiques et les bandits de l'Afrique occidentale. La horde sanguinaire ravagea tout sur son passage. Omar avait divisé ses hommes en trois bandes : la première descendait le Sénégal, la seconde la Falémé, la troisième traversait le pays entre les deux fleuves, de manière que pas une case ne restât debout, pas un être vivant ne put s'échapper. Ainsi furent successivement conquis le Bouré, le Bambouk, le Kaarta, le Nioro, le Khasso. Après
ces exploits faciles, qui lui valurent une sinistre réputation, Omar se décida brusquement à entrer en lutte avec la seule puissance capable de lui résister, et vint assiéger le petit fort de Médine, sur lequel" flottait depuis quelques mois le pavillon tricolore,^ Sous les murs de ce fortin allait échouer sa fortune.
Faidherbe n'avait pas attendu celte attaque pour prendre ses précau-