CHAPITRE VIII
La France, dans l'Afrique orientale, n'est pas aussi solidement campée que sur le littoral de la Méditerranée ou les côtes de l'Atlantique. Elle occupe néanmoins de bonnes positions et peut tout espérer de l'avenir. Installée à la Réunion et dans l'archipel des Gomores, elle surveille la route des Indes. Par Obok et ses dépendances, elle tient une des clefs de la mer Rouge. A Madagascar enfin, où nos droits ont été reconnus par des traités solennels, elle peut improviser une France" orientale et réaliser ainsi les vœux de Richelieu et de Colbert.
La Réunion est une de nos plus anciennes colonies. Le capitaine Gobert y arbora pour la première fois notre drapeau en 1638, mais elle ne fut déclarée possession française qu'en 1643 par Pronis, agent de la Compagnie des Indes, et ne reçut de colons qu'en 1644. Bien administrée, l'île prospéra. Occupée par les Anglais en 1810, elle nous fut restituée par le traité de Paris (1814). C'est aujourd'hui la plus florissante de nos possessions. F^e moment serait peut-être venu de l'assimiler complètement à la métropole et de faire de sa principale ville, Saint-Denis, le chef-lieu d'un département français.
L'archipel des Comores, sans parler de Mayotte, colonie française depuis 1845, comprend les îles de Comore, Anjouan et Mohéli, qui ont reconnu le protectorat français par le traité du 17 juillet 1886. Dans aucune de ces îles le protectorat n'est suffisamment établi, mais ce sont les satellites de Madagascar, et, quand la grande île africaine sera décidemment terre française, il importe que des rivaux ou des adversaires ne possèdent pas les clefs de notre maison. - ♦
Obok est également une de nos récentes acquisitions. Acheté en 1856
par Lambert, consul de France à Aden, moyennant une somme de 5000 francs versée au roitelet Abou-Bekr, le territoire d'Obok fut déclaré colonie française en 1862, mais le drapeau national n'y fut planté que l'année suivante. Obok occupe une position stratégique de premier ordre. C'est le seul port français entre Toulon et Pondichéry où, en cas de guerre, nous trouverions à la fois un dépôt de charbon, un port de ravitaillement et un refuge. En temps de paix, nos négociants, désormais dispensés de relâcher à Aden, rencontreront dans la contrée voisine l'occasion de contracter des marchés lucratifs; car cette colonie, bien que minuscule encore, peut devenir le débouché des produits de l'Abyssinie, du Somâl, du Choa et de tous ces pays encore vierges, qui n'attendent pour être fécondés que la présence des Européens. On demande déjà sur la côte nos cotonnades, nos velours, nos verroteries, en échange de bois précieux, de caoutchouc, de cafés, de perles ou de nacres. Obok est appelé à demeurer le point de départ des caravanes pour l'intérieur de l'Afrique et le principal marché d'exportation des denrées africaines.
Dans la mer des Lides, c'est à notre vieille possession de Madagascar que semblent réservées les plus hautes destinées. Les traités de 1815 avaient expressément réservé nos droits sur la grande île africaine. Ils furent contestés par un Anglais entreprenant et audacieux, Robert Farquhar, qui prétendit qu'en cédant à ses compatriotes l'île de France et ses dépendances, les Français avaient par cela même renoncé à Madagascar. Ces allégations n'étaient pas sérieuses. L'Angleterre reconnut ses torts et nous restitua Madagascar. Ne pouvant faire de la France orientale une colonie anglaise, Farquhar voulut du moins empêcher les Français de s'y établir et souleva contre eux les tribus de l'île, surtout les Hovas, population d'origine malaise, qui avaient peu à peu soumis à leur influence le plateau d'Émyrneet une partie du nord et du nord-ouest de l'île. Le roi des Hovas, Radama I*, exilé et soutenu par les Anglais, nous enleva en 1824 Fort-Dauphin et Foulpointe, et les Anglais déclarèrent que, l'île étant indépendante, la France n'avait pas le droit d'y établir des colonies. Pour en finir avec ces faiblesses et avec ces hontes, et aussi pour arrêter les progrès menaçants de la reine Ranavalo, qui avait succédé à Radama P% le gouvernement de la Restauration envoya à Madagascar une petite expédition. Le commandant Gourbeyre bombarda Tamatave et débarqua à Foulpointe, mais l'imprévoyance des chefs, le gaspillage des ressources, la prompte démoralisation des esprits et des courages ne permirent pas de neutraliser les effets désastreux d'une
insalubrité inévilable et de la famine. Il fallut céder aux circonstances, et l'évacuation fut décidée. Les débris de nos troupes ne furent pas inquiétés par lesHoYas, mais tous les auxiliaires qui s'étaient compromis par leurs sympathies françaises furent abandonnés et payèrent de la vie le crime d'avoir été nos partisans.
Louis-Philippe ayant abandonné toute politique offensive pour ne pas mécontenter l'Angleterre, sa seule alliée possible, la France renonça à intervenir à Madagascar et se contenta d'occuper Sainte-Marie, Mayotte, Nossi-Bé, Nossi-Milsiou et Nossi-Cumba. Les Hovas, assurés de l'impunité, insultent nos négociants, persécutent nos anciens amis et étendent