TÊTE DE MOMIE
Aussi bien, par un de ces hasards que nous ménagent les fouilles archéologiques, ce Louis XIV égyptien, ce Pharaon dont le souvenir s'est si longtemps conservé, ne vient-il pas de sortir de son tombeau pour orner, par un singulier retour des choses d'ici-bas, les vitrines d'un musée! On savait que Ramsès II avait été enterré dans la Vallée des Rois, à Biban-el-Molouk, gorge étroite et sinueuse qui s'ouvre dans la montagne de Libye, à l'ouest de Thèbes. Au fond de celte vallée sont creusées de longues galeries souterraines, nommées syringes ou hypogées. Bien que disposés sur le même plan, ces hypogées diffèrent par leur étendue et la richesse de leur décoration, chaque souverain faisant commencer
son tombeau dès son aTènement au itône. Or la galerie qui menait au tombeau de Ram3ès était connue depuis longtemps. Elle conduisait à une sorte de chapelle dans laquelle était un sarcophage d'albâtre oriental, mais vide. De^ éboulements avaient empêché d'aller jusqu'au fond de la galerie, mais des travaux bien dirigés ont permis de retrouver tout récemment, en 1886, dans la cachette dite de Deïr-el-Bahari, plusieurs momies royales, et il résulte du déchiffrement des bandes d'étoffes couvertes d'hiéroglyphes qui entouraient ces momies, que l'un de ces cadavres embaumés est celui de Bamsës IL C'était un' homme de for le taille, puisque, même après le tassement des vertèbres et la rétraction produite par la momification, i\ mesure encore 1 m. 72. Le front est bas, fuyant, étroit, l'oeil petit et rapproché du nez, le nez long et busqué comme celui des Bourbons, Toreille ronde et finement ourlée, la mâchoire forte et puissante, la bouche largement fendue. « En résumé, lisons-nous dans le procès-verbal de l'exhumation, le masque de la momie donne très suffisamment l'idée de ce qu'était le masque du vivant : une expression peu intelligente, peut-être légèrement bestiale, mais de la fierté, de l'obstination, et un air de majesté souveraine qui perce encore sous l'appareil grotesque de rembaumement. » Bien que la réduction des chairs ait modifié l'aspect extérieur, le reste du corps est aussi bien consent que la tête. Les os sont faibles et les muscles atrophiés par dégénérescence sénile. Ne sait-on pas en effet que Bamsès II régna fort longtemps?
Touthmcs III et Bamsès II ne sont pas les seuls Pharaons dont l'histoire ait gardé le souvenir. On pourrait citer après eux bien des hommes remarquables : Bamsès III, Psammétikos P qui ouvrit l'Egypte aux étrangers, Néchao, qui favorisa le commerce, Ahmès ou Amasis, Pharaon improvisé, qui fit oublier sa basse extraction par sa prudence et sa fermeté; mais de nouveaux conquérants se présentèrent. En l'an 525 avant notre ère, le Persan Gambyse renversa le dernier souverain indigène, et commença la série de ces possesseurs du sol égyptien ^ tous d'origine étrangère, qui, depuis Psammétikos III jusqu'à nos jours, ont accompli avec une si rigoureuse précision la malédiction biblique : « Egypte, tu n'auras plus de roi national » .
Lorsque les Pharaons furent remplacés par de nouvelles dynasties, l'Egypte continua à jouer un rôle important dans l'histoire du monde. C'est en effet le côté saillant de l'histoire égyptienne que d'avoir maintenu son action à travers soixante et dix siècles, et, à presque toutes les époques de cette immense durée, d'avoir toujours exercé son influence
par quelque point. Quand elle ne domine point par. les armes, elle règne par les idées. Aujourd'hui, c'est Touthmès, c'est Ramsès, c'est Gambyse, Alexandre ou Ptoléméequi enchaînent à leur char triomphal les peuples alors connus; demain, c'est l'école d'Alexandrie qui prépare et annonce par ses travaux érudits le monde moderne; c'est, au moyen âge, l'art et la science arabes s'épanouissant au Caire; dans les temps modernes, Bonaparte qui remue le monde oriental par son aventureuse conquête de la vallée du Nil, ou Méhémet Ali qui, guidé par nos compatriotes, a le mérite d'introduire dans sa vice-royauté les réformes et les innovations contemporaines; c'est Lesseps qui trace à travers l'isthme de Suez une voie nouvelle au commerce général de l'humanité; c'est ChampoUion ou Mariette évoquant dans leurs tombes les générations endormies, et ressuscitant avec leurs splendeurs d'autrefois les institutions, les mœurs et les usages pharaoniques. L'Egypte est donc toujours vivante. Elle était déjà Tàïeule des nations;, elle n'a pas cessé d'être la terre des merveilles.
Nous ne pouvons citer ici tous les voyageurs' qui ont visité, tous les historiens qui ont décrit l'Egypte. Nous ne chercherons pas non plus à exposer les découvertes archéologiques qui, de nos jours, ont renouvelé l'histoire des peuples de la vallée du Nil ; nous voudrions simplement associer le nom de deux hommes qui, bien que vivant à plusieurs siècles d'intervalle, ont le plus contribué à faire connaître cette terre bénie du ciel : Hérodote dans le deuxième livre de son histoire, Marietle-Eley par ses surprenantes révélations du passé. Par un singulier renversement des rôles, c'est Mariette qui a découvert les sources les plus anciennes en date de l'histoire égyptienne, mais Hérodote est le principal auteur des renseignements qu'on pourrait nommer classiques. Hs se complètent donc l'un par l'autre, et, grâce à eux, on peut s'avancer à coup sûr, et connaître, presque aussi bien qu'un contemporain, l'Egypte des Pharaons.
Hérodote avait eu des devanciers dans la vallée du Nil. Diodore de Sicile énumère quelque part les Grecs illustres qui l'ont visitée. Gelte liste commence par Orphée et se termine par Pythagore. Elle comprend les noms de Musée, de Dédale, d'Homère, de Lycurgueet deSolon.Sans nous attarder à ces temps légendaires, nommons au moins Hécatée de Milet, qui avait composé un itinéraire de l'Égj'pte, dont lès anciens vantaient l'exactitude, et Eschyle, qui, dans un fragment de tragédie perdue, donne Texplication des crues périodiques du fleuve. Hérodote arriva en Egypte vers l'an 448 avant notre ère. Il la parcourut en détail, visitant les
sanctuaires, les palais et les nécropoles, partout en quête de renseignements, prenant en note tout ce qui frappait ses yeux, tout ce qui charmait son oreille. Le seconS des neuf livres de son histoire, celbi qui est consacré à la Mtise Euterpe, contient le récit de ses courses et l'ensemble, de ses observations. Tout est à lire dans ces pages charmantes, dont la fidélité sur la plupart des points fait encore Tétonnement des critiques. Bien des fables sans doute sont mêlées à des récits historiques, et bien des traditions usurpent la place des faits certains, mais Hérodote a toujours soin de prévenir le lecteur. « Si ces propos des Égyptiens paraissent croyables à quelqu'un, il peut y ajouter foi; pour moi, je n'ai d'autre but dans toute cette histoire que d'écrire ce que j'entends dire à chacun. » Il est vrai que lorsqu'il écrit : « j'ai vu », on peut l'en croire sur parole. Son exactitude n'est-elle pas confirmée par les découvertes modernes? Aussi bien, c'est ce mélange de crédulité voulue et de scrupuleuse exactitude qui donne un tel charme à l'œuvre d*Hérodote. Il est et il restera inimitable.
Il y a trois parts à faire dans l'œuvre d'Hérodote. On peut l'étudier comme historien, comme géographe et comme archéologue. Comme historien, son témoignage est suspect. Il s'est contenté de rapporter ce qu'ont bien voulu lui raconter les prêtres égyptiens sur les antiquités nationales. Entre les traditions qu'il a reproduites il a bien fait le meilleur choix possible, mais il a trop souvent raconté des légendes sans fondement ou même des fables puériles. Comme géographe, au contraire, il est difficile d'apporter plus de précision qu'il ne l'a fait à la description physique du Nil. Il a remarqué le premier que l'Egypte était une terre de formation nouvelle et un « présent du fleuve », ce qui rend à merveille le caractère original de ce sol formé par des dépôts terreux, à grains menus et de couleur brune, que le Nil amoncelle depuis des siècles. « La nature de l'Egypte est telle, a-t-il écrit, que si vous allez par eau, et qu'étant encore à une journée des côtes, vous jetez la sonde en mer, vous en tirerez du limon à onze orgyes de profondeur (environ vingt mètres), ce qui prouve manifestement que le fleuve a porté de la terre jusqu'à cette distance. » Il donne des renseignements très exacts sur la crue du Nil, et démontre que la vie sociale des Égyptiens est liée à l'abondance plus ou moins grande des eaux du fleuve. Le problème de ses sources ne le laisse pas indiflerent. Il ne faut pas sans doute ajouter foi à ses hypothèses, et nous reléguerons au rang des fables la prétendue course du Nil à travers le continent africain de l'ouest à l'est, mais il a grand soin d'avertir que, sur ce point, il ne parle que par ouï-dire.
Pour la partie du fleuve qu'il a lui-même explorée, depuis le Delta jusqu'à Éléphanline, sa description est si précise qu'elle garde toute sa valeur scientifique. C'est encore Hérodote qui, le premier, nous a fait connaître l'Ethiopie, cette vaste région du Sud, dont ses prédécesseurs n'avaient parlé que comme d'un pays à peine entrevu par les explorateurs. C'est lui qui a décrit la chaîne des oasis semées dans le désert, lui qui a donné des descriptions, restées classiques, des animaux et des plantes indigènes. Sur ce point les écrivains postérieurs n'ont guère eu qu'à le copier. Il avait si bien moissonné le champ, qu'il ne restait après lui qu'à glaner.
C'est surtout comme archéologue qu'Hérodote s'est fait une place à part. Grâce à lui, nous pouvons suivre les Égyptiens dans les manifestations extérieures de leur vie publique et privée. « Leurs usages et leurs lois, avait-il écrit, difl^rent pour la plupart de ceux des autres nations », et il s'était efforcé de le prouver. Tout le monde connaît, telles qu'il les a décrites, leurs grandes fêtes religieuses, leurs foires, ou panégyries, où s'assemblaient d'énormes multitudes, leurs banquets et leurs festins. Chacun peut suivre dans leurs détails les cérémonies de l'embaumement, du deuil, des funérailles. On connaît leur nourriture, leurs boissons favorites, leurs habillements. Hérodote^ même parlé de leurs deux écritures, sacrée et vulgaire. U s'est demandé « pourquoi il n'y a pas d'hommes si sains et de meilleur tempérament que les Égyptiens », et croit en avoir trouvé la raison dans l'excellente habitude qu'avaient leurs médecins de se spécialiser. « La médecine est si sagement distribuée en Egypte, qu'un médecin ne se mêle que d'une seule espèce de maladie, non de plusieurs. Tout y est plein de médecins : les uns pour les yeux, les autres pour la tête, ceux-ci pour les dents, ceux-là pour les maux de ventre, d'autres enfin pour les maladies internes. » Hérodote s'occupe encore de la vie religieuse. S'il s'est trompé, et même lourdement, sur le fond des croyances égyptiennes, au moins a-t-il donné une idée générale de la vie des prêtres, de leurs observances particulières, de leurs sacrifices, de leurs cérémonies. Assurément bien des lacunes restaient encore à combler, bien des erreurs à rectifier, mais l'ensemble de ces observations constitue un document de la plus haute importance pour l'histoire égyptienne. Aussi comprend-on qu'Hérodote ait trouvé grâce devant les sévérités de la critique contemporaine.
De nos jours seulement un homme s'est rencontré qui a considérablement augmenté la connaissance générale de l'Egypte, et a révélé comme un monde nouveau en nous faisant entrer plus profondément
encore qu'Hérodote dans la vie intime du peuple égyptien, en nous initiant aux mystères de ses croyances religieuses, aux rouages délicats de ses institutions politiques, aux secrets de ses industriels, aux inventions de ses savants, et jusqu'aux procédés de ses artistes. Ce restaurateur de l'antiquité égyptienne est un de nos compatriotes, Mariette-Bey. Il n'est que juste de retracer à grands traits sa biographie, et de faire connaître ses principales découvertes.
Après la conquête de l'Egypte par Bonaparte, les études égyptiennes furent subitement remises en honneur. Toute une école se forma de savants interprètes des documents hiéroglyphiques, dont le chef fut notre illustre Champollion. A lui revient le mérite d'avoir déchiffré ces bibliothèques de pierres éparses dans toute la vallée du Nil, sous la forme de temples et d'obélisques, de palais et de tombeaux. Mariette ne fut pas son disciple immédiat, mais il s'inspira de ses doctrines, il appliqua ses principes, et fut le plus vaillant et le plus heureux de ses continuateurs. Mariette était maître d'étude au collège de Boulogne lorsque, visitant le musée de cette ville, il y remarqua une momie conservée par hasard, et résolut de consacrer sa vie aux études hiéroglyphiques. Après dix ans d'obscurs mais utiles travaux (1840-1850), qui lui donnèrent ce qui lui manquait encore comme érudition et pénétration de jugement, il obtint une mission à l'effet de rechercher des manuscrits égyptiens. A peine débarqué à Alexandrie, il fut comme hanté par le désir de retrouver le fameux temple du bœuf Apis, le Sérapéum, dont on avait perdu jusqu'aux traces. On savait seulement que ce temple était bâti près de Memphis, dans un endroit sablonneux, et qu'il était signalé par des allées de sphinx portant au socle ou sur les flancs des inscriptions tracées par des pèlerins. Mariette pensaque ces sphinx étaient rangés le long des avenues qui conduisaient au temple. Bien que réduit à de maigres ressources, il ordonna des fouilles dans la direction de l'ouest. Sa hardiesse fut récompensée. Les sphinx sortirent les uns après les autres du linceul de sable qui lès couvrait, et conduisirent, mais après de grandes difficultés de terrassement, à la première enceinte du Sérapéum. Elle était comme remblayée par une masse de pierres à libations, petites cavités contenant des amas de figurines en bronze représentant des divinités égyptiennes. Ces découvertes, singulièrement exagérées, firent éclater l'orage qui menaçait depuis quelque temps, et l'œuvre de Mariette se trouva tout à coup compromise.
Le bruit s'était répandu que le savant français trouvait des trésors;
aussitôt s'alluma la cupidité des fonctionnaires égyptiens. Mariette avait en outre à lutter contre la jalousie de certains Européens. On commença par lui faire une guerre sourde. Tout autre que lui aurait renoncé à la partie. Il n'était même pas assuré delà protection française; mais il avait touché le but de trop près pour laisser à d'autres l'honneur de l'œuvre entreprise, et d'ailleurs il avait la conviction de travailler pour la patrie. Il continua donc les fouilles envers et contre tous, même contre le vice-roi Abbas-Pacha, qui finit par lui. intimer brutalement l'ordre d'interrompre les travaux. Par bonheur, l'opinion publique en France s'était prononcée en sa faveur, on commençait à s'intéresser à ses efforts. Le gouvernement lui envoya de nouveaux subsides et pria le pacha récalcitrant d'accorder sa protection au savant français. De pareils désirs étaient alore presque des ordres ; Abbas dut s'exécuter et les travaux recommencèrent. Ils donnèrent des résultats inespérés.
Ce fut dans la nuit du 12 novembre 1851 que les ouvriers arrivèrent à l'entrée d'un immense souterrain. On entrevoyait des rangées de tombeaux et de chapelles funéraires, le sol était jonché de débris, et tout portait les traces d'une dévastation furieuse et systématique. Mariette, qui voulait cacher cette découverte au surveillant turc, fit de nouveau combler la porte avec du sable, et les travaux ne furent repris qu'en février 1852.
Le Sérapéum était un temple souterrain, dans lequel on enfermait, après leur avoir rendu les honneurs divins, les cadavres embaumés des bœufs Apis. Pendant plusieurs siècles les tombes s'accumulèrent et le sanctuaire devint un lieu de pèlerinage célèbre; mais, quand le christianisme s'établit en Egypte, les néophytes dévastèrent ce temple. Les ravages commencèrent sous Théodose et continuèrent jusqu'à ce que le Sérapéum disparût sous le sable. C'est donc un temple en ruines qu'a retrouvé Mariette, mais dont les ruines attestent la splendeur passée, et jettent un jour singulier sur la civilisation et l'histoire de l'antique Egypte. Dans l'état actuel, on distingue ce qu'on appelle les grands et les petits souterrains. Les grands souterrains forment une série de voûtes reposant sur des piliers, joints les uns aux autres par des mure épais, derrière lesquels étaient cachés les sarcophages de granit où les Apis dormaient leur dernier sommeil. Ces sarcophages ont été violés, mais comme ils étaient en granit et que partout sont gravées les dates de la naissance, de l'intronisation, de la mort et des funérailles des Apis, c'est une mine inépuisable de renseignements historiques à la disposition des chercheurs. C'est ainsi que Mariette a pu démontrer que
SOUTERRAINS DU SÉRÀPEUM
Cambyse, le conquérant persan, s'était fait initier aux mystères sacrés, et que le bœuf Apis qu'il avait frappé dans un moment de fureur avait survécu huit ans à sa blessure. Les découvertes les plus curieuses ont été faites dans la partie la plus ancienne du Séra-^ ^; péum, dans les petits souterrains. Le 15 mars 1852 on a trouve une des tombes, absolument inviolée, qui datait de Tan 26 du règne àe Ramsès II, 3230 ans avant 1852. Elle avait été présenée, par un éboule ment, contre la fureur des iconoclastes. « Les doigts de l'Égyptien qui avait fermé la dernière pierre du mur bâti en travers de la porte étaient encore marqués sur le ciment.... Quand j'y entrai pour la première fois, je trouvai marquée sur la couche mince de sable dont le sol était couvert l'empreinte des pieds nus des ouvriers qui, 3200 ans auparavant, avaient couché le dieu dans sa tombe. »
Dans celte tombe étaient deux cercueils , remplis d'une matière bitumineuse qui tomba en poussière quand on la toucha, et de bijoux précieux.
A la nouvelle de ces prodigieuses découvertes, tes Bédouins mirent le siège devant la maison de Mariette pour le forcer de partager avec eux ses prétendus trésors; mais Mariette soutint le siège et parvint à se faire respecter. Aussi bien ces épreuves le grandissaient. Ce fut, comme l'a écrit un de ses biographes, « la crise de lutte